« C’est une époque de barbarie qui commence et les sciences seront à son service ». L’ère de la barbarie n’est pas encore terminée et le diagnostic de Nietzsche est aujourd’hui rapidement confirmé. Les sciences sont si attentives à satisfaire et même à prémunir tous les besoins de l’époque, que lorsqu’elle a décidé qu’elle n’avait ni envie ni capacité à penser, elle lui a immédiatement fourni un dispositif baptisé « Intelligence artificielle » (pour faire court, avec l’acronyme IA). Le nom n’est pas transparent, car le problème de l’IA n’est pas d’être artificielle (la pensée, en tant qu’inséparable du langage, implique toujours un art ou une partie d’artifice), mais de se situer en dehors de l’esprit du sujet qui pense ou devrait penser. En cela, il ressemble à l’intellect distinct d’Averroès, qui, selon le brillant philosophe andalou, était unique à tous les hommes. Pour Averroès, le problème était donc celui de la relation entre l’intellect séparé et l’homme individuel. Si l’intelligence est séparée des individus, comment ceux-ci peuvent-ils s’y jointer pour réfléchir ? La réponse d’Averroès est que les individus communiquaient avec l’intellect séparé par l’imagination, qui reste individuelle. C’est certainement un symptôme de la barbarie de l’époque, ainsi que de son manque absolu d’imagination, que ce problème ne soit pas posé pour l’intelligence artificielle. S’il s’agissait simplement d’un outil, comme les calculatrices mécaniques, le problème n’existerait pas. Si, en revanche, on suppose, comme c’est le cas, que, comme l’intellect séparé d’Averroès, l’IA pense, alors le problème de la relation avec le sujet pensant ne peut être évité. Bazlen a dit un jour qu’à notre époque, l’intelligence est entre les mains des imbéciles. Il est possible que le problème crucial de notre temps prenne alors cette forme : comment un imbécile – c’est-à-dire un non-pensant – peut-il entrer en relation avec une intelligence qui prétend penser en dehors de lui ?
12 octobre 2025
Giorgio Agamben
Retrouvez l’article original sur https://www.quodlibet.it/giorgio-agamben-sull-u2019intelligenza-artificiale-e-sulla-stupi

