Instrument

 L’automaticité, la plasticité et les origines déviantes de l’intelligence artificielle

Un texte de David Bates
Le cerveau contemporain est en grande partie un cerveau numérique. Non seulement nous étudions le cerveau par le biais de technologies qui reposent sur des visualisations numériques, mais l’activité même du cerveau est souvent modélisée par des images numériques. Et le cerveau est, de différentes manières, toujours considéré comme une machine numérique, une sorte d’ordinateur neuronal. L’héritage de l’intelligence artificielle (IA) persiste dans les neurosciences et les sciences cognitives contemporaines.

Sur l’automatisation et le temps libre

Un texte de Yuk Hui
La question n’est pas de savoir si l’automatisation complète niera le capitalisme et aboutira dialectiquement à une société postcapitaliste. Si nous soulevons la question du post-travail en tant que tel, nous ne tiendrons pas compte de l’histoire sociale de l’industrialisation et nous considérerons à tort l’automatisation comme quelque chose qui se produit uniquement dans les usines, comme le capital fixe de Marx. Nous devrions plutôt reconnaître, comme
Gilbert Simondon l’a déjà fait il y a près de soixante ans, comment les développements capitalistes contemporains rendent discutable l’analyse originale de Marx sur l’aliénation, et chercher de nouvelles voies pour aller de l’avant.

La textocratie, ou la logique cybernétique de la French Theory

Un texte de Bernard Dionysius Geoghegan
Toute histoire de la cybernétique et de la théorie de l’information qui cherche à aller au-delà d’un simple inventaire des influences – c’est-à-dire de l’impact des sciences naturelles sur les sciences sociales, ou des projets d’ingénierie de l’armée américaine projetant leurs modèles sur les sciences sociales et humaines plus souples – doit s’attaquer à leurs origines simultanées et à leurs itinéraires multiples. Dans les grandes lignes, la cybernétique et sa sœur, la théorie de l’information, ont émergé dans les années 1940 et au début des années 1950 des sciences mathématiques et se sont concentrées sur l’ingénierie technologique des mécanismes de communication, de rétroaction et de codage pour faciliter les transmissions dans les systèmes organiques et inorganiques.

L’Empire réticulaire

Un texte de Jean Bartimée
Dès l’origine l’empire porte en lui l’élément le plus signifiant de son étymologie : porter le commandement dans. C’est bien à l’intérieur que s’exerce le commandement ; sinon, il aurait été impossible que le roi soit « empereur en son royaume », l’un serait une simple équivalence de l’autre. C’est là une des grandes erreurs de la théorie politique occidentale et ce qu’il faut dénouer. Depuis Michel Foucault, on sait que la question du pouvoir n’est pas celle de l’institution. Il n’est pas de pouvoir comme entité, mais comme relations présentes en permanence, à tous les niveaux. Ainsi en est-il de l’empire. C’est l’une des forces de Tiqqun d’avoir montré que l’Empire n’est pas une question territoriale, mais une question de relations de pouvoir.

Erich Unger, La formation d’apatride du peuple juif aujourd’hui

Un texte de Gerardo Muñoz

L’année même où Carl Schmitt, dans son ouvrage Théologie politique (1922), apparaissait sur la scène intellectuelle de la République de Weimar pour défendre l’exception de la décision contre l’immanentisme, un court opuscule intitulé Die staatenlose Bildung eines jüdischen Volkes (La formation apatride du peuple juif, 1922), écrit par le philosophe juif Erich Unger, était publié comme une réponse intempestive à la question de l’« identité juive » (Judentum) et de son destin dans le sillage de l’effondrement de la civilisation. Le fait que cet essai – ainsi que son livre Politik und Metaphisik ed 1921, que Walter Benjamin a décrit comme la réflexion politique la plus importante de son époque – soit resté en marge de l’histoire intellectuelle, de la théorie politique et de l’histoire de la pensée est une chose à laquelle tout le monde doit sérieusement réfléchir.

Une nationalisation de l’histoire

Un texte de Ammon Raz-Krakotzkin
Yeshurun fut l’un des poètes hébraïques marquants du XXe siècle et il eut un rôle important dans la constitution de la culture hébraïque israélienne, même si on le classe habituellement dans l’opposition – culturelle et poétique. Il a écrit ce texte en 1970, quarante-cinq ans après avoir émigré de Pologne. Il y fait le point sur lui-même tout en marquant son adhésion à la culture hébraïque israélienne dans laquelle l’individuel et le collectif se confondent.

Un monde aux multiples fins : eschatologie et perspectivisme

Un texte de Mårten Björk
Le soldat juif allemand et philosophe de la religion Franz Rosenzweig soutenait que la mort est une crise et une apocalypse ; un jugement et un dévoilement. A travers la mort, la vérité sur nous-mêmes et sur le monde que nous habitons se révèle ; mais en quel sens la mort peut-elle être comprise comme une apocalypse et comme une crise ?

La sound science et la Covid. Réponse à un article anticomplotiste.

Un texte de Guillaume Delaite
Où l’on découvrira comment la rhétorique anticomplotiste appartient à une véritable tradition de propagandistes : la sound science. Et comment cette propagande a pu irriguer tant de sphères intellectuelles en apparence si opposées. Petit exercice explicatif en réponse à un article de L’empaillé. Cette réponse a été refusée par sa rédaction.

L’universitas metapolitica, esquisse d’un chemin possible de désertion

Un texte d’Ezra Riquelme
La tâche centrale de la métaphysique qui vient est d’intensifier la désertion en cours, en la rapportant à un ensemble de liens entre métaphysique et forme de vie. L’époque réclame de notre part un peu de rigueur à tenir liés ensemble ces deux dimensions afin de bâtir les conditions nécessaires pour défaire l’économie, et d’éprouver largement le dépassement de l’inconstance que sont les sociétés, les collectifs, et les nations. La métaphysique qui vient s’annonce imprévisible et hardie, elle prend au sérieux la recherche de vérité. Il s’agit donc de partir d’une expérience du vrai, car le caractère de cette expérience correspond à la mise en relation entre une pensée et une vie. Mais comment parvenir à cette métaphysique qui vient et à esquisser un autre chemin que celui de la catastrophe ?

Histoire de la vie (de la bombe atomique) : « Oppenheimer »

Un texte de Ricardo G. Viscardi
« Oppenheimer » donne non seulement son titre au film1, mais le patronyme désigne aussi la personne inhérente, comme condition de possibilité, à la fabrication de l’engin nucléaire (métonymie : un terme donne son sens à l’ensemble de l’expression). Mais une fois l’explosion nucléaire survenue, le même personnage devient partagé entre les alternatives politiques et les massacres humains qu’un certain « Oppenheimer » a été capable de déclencher, même doublement (scientifiquement et éthiquement).

Les alchimistes de la révolution : du Manifeste du parti communiste au Manifeste conspirationniste et inversement

Un texte de Hunter Bolin
Au printemps 1847, après de nombreuses pressions, Marx et Engels acceptent de rejoindre la Ligue des justes à une condition : que la Ligue exclue la pensée conspirationniste de son programme. Comme le dit Engels, « Moll a rapporté qu’ils étaient autant convaincus de la justesse générale de notre mode de pensée que de la nécessité de libérer la Ligue des vieilles traditions et formes conspiratrices »1. Marx, journaliste à l’époque, considère que son rôle social est d’éclairer son public et d’éliminer toute forme de conspiration ouvrière, à laquelle il n’a jamais pris part lui-même.

Bifurcation dans la civilisation du capital II.

Un texte de Mohand
Si le « point de vue de la révolution » a cru pouvoir déceler une possibilité subversive dans la reformulation écologique des problèmes produits par la communauté du capital, c’est parce que l’écologie politique revendiquait illusoirement partir depuis un ailleurs de l’économie. Cette illusion n’est pourtant pas dénuée d’effectivité. C’est pourquoi une partie de ceux qui tentent de maintenir une réalité à l’idée de révolution y succombe.

No sens

Un texte de Maxime Bordais
C’est au cœur d’une ville énigmatique que j’écris ces quelques lignes, reclus dans le fond d’une chambre. Je ne sais pour quelle raison je suis là, transperçant les longues journées sous le rayonnement du soleil. Ne rien faire, sinon succomber au jour étouffant, perdre son regard dans un fond obscur bien calme. N’être rien d’autre qu’un corps brûlant sous un banc tripatouillé de graffitis. Être une cible joyeuse des faisceaux lumineux

La conspiration néolibérale

Un texte de Ezra Riquelme
On entend dire que l’ère du néolibéralisme toucherait à sa fin. Certains, comme l’abruti de Francis Fukuyama, préconisent de retourner au stade antérieur, le libéralisme. Ils sont suivis de près par la gauche qui rêve d’imposer le keynésianisme au monde entier. Il y a de quoi se poser quelques questions au vu de ces différentes perspectives. Peut-être vaudrait-il mieux prendre le contre-pied de telles perspectives et regarder depuis un autre plan, reprendre l’ère néolibérale à la racine.

Les cercles de la destitution

Étrangement, la destitution n’a plus le vent en poupe. Cela est dû aux arrêts brutaux des derniers soulèvements dans le monde par une douteuse pandémie. 2019 fut l’année où la gouvernementalité mondiale a décidé de mener une gigantesque opération contre-révolutionnaire à l’échelle planétaire. Quel meilleur prétexte qu’une pandémie pour enfermer une grande majorité de la population mondiale chez elle ?

Les infrastructures travaillent sur le temps

Un texte de Timothy Mitchell
Habituellement, lorsque l’on écrit à propos des infrastructures, on commence par la question de l’espace et l’on traite celle du temps comme une conséquence de la première. Les infrastructures créent des canaux et des connexions qui lient des points séparés, facilitant le mouvement entre eux. Les nouvelles routes de la soie chinoises illustrent cette association entre infrastructure et maîtrise de la distance. Ses promoteurs insistent sur le lien créé entre les continents et sur l’interconnexion des océans. Pourtant, cette insistance sur les infrastructures en tant qu’elles permettent de conquérir l’espace masque ce qui est souvent le plus important dans leur construction.

Conspirations et imaginaire libéral

Un texte de Nicolas Guilhot
Ce n’est que lorsqu’ils se sont installés au centre de la politique américaine et se sont considérés comme les gardiens des institutions démocratiques que les libéraux ont rejeté l’idée de conspiration comme une vision erronée de la société et de l’État. Ce n’est pas une coïncidence si l’expression « théorie du complot » est devenue un terme d’opprobre dans les années d’après-guerre, lorsque les visions néolibérales de la société comme ordre spontané reposant sur des mécanismes de coordination décentralisés ont commencé à s’imposer.

Démocratie et infrastructurel du capital

Un texte d’Ezra Riquelme
Le passage en force du gouvernement Macron pour sa réforme des retraites a changé profondément la nature du conflit, mettant en avant une nouvelle fois la question épineuse de la démocratie. Pour autant, Macron a réussi à détourner l’attention du mouvement par l’amplification de la haine envers sa propre personne. Plus que jamais tout le monde le hait, il ne reste pas grand monde pour lui trouver un brin de sympathie. C’est une vérité éthique commune et généralisée. Néanmoins, cette vérité a perdu de sa puissance de rupture, prisonnière du piège conçu par le gouvernement.

De l’« inconscient » au monde

Un texte de Zibodandez & Alii
Les groupes se font et se défont. Un groupe n’est qu’une forme dont la durée d’existence est déterminée par la nécessité de son émergence – incommensurable, heureusement ! Car la durée d’existence d’un groupe est toujours singulière et dépend de sa propre expérience. Au gré de nos diverses itinérances – politiques ou non –, les groupes sont le nid des communautés terribles (Tiqqun). S’enfermer en groupe, c’est se fixer et voir l’identité prendre ses aises.

Les deux visages du pouvoir IV : anarchie et politique

Un texte de Giorgio Agamben
C’est un constitutionnaliste allemand de la fin du XIXe siècle, Max von Seydel, qui a posé la question qui semble aujourd’hui incontournable : « Que reste-t-il du royaume si l’on supprime le gouvernement » ? En effet, le temps est venu de se demander si la fracture de la machine politique occidentale n’a pas atteint un seuil au-delà duquel elle ne peut plus fonctionner. Dès le XXe siècle, le fascisme et le nazisme avaient déjà répondu à cette question à leur manière par l’instauration de ce que l’on a appelé à juste titre un « État dual », dans lequel l’État légitime, fondé sur la loi et la constitution, est flanqué d’un État discrétionnaire qui n’est que partiellement formalisé et où l’unité de la machine politique n’est donc qu’apparente.

Les deux visages du pouvoir III : le royaume et le gouvernement

Un texte de Giorgio Agamben
« Le roi règne, mais ne gouverne pas ». Que cette formule, qui est au cœur du débat entre Peterson et Schmitt sur la théologie politique et qui, dans sa formulation latine (rex regnat, sed non gubernat), remonte aux polémiques du XVIIe siècle contre le roi de Pologne Sigismond III, contienne quelque chose comme le paradigme de la structure duale de la politique occidentale, c’est ce que nous avons essayé de montrer dans un livre publié il y a près de quinze ans. Là encore, à la base se trouve un problème authentiquement théologique, celui du gouvernement divin du monde, lui-même finalement expression d’un problème ontologique.

Les deux visages du pouvoir II : politique et économie

Un texte de Giorgio Agamben
« Le destin, c’est l’économie », c’est un peu le refrain que les hommes dits « politiques » nous répètent depuis des décennies. Et pourtant, non seulement ils ne renoncent pas à se définir comme tels, mais les partis auxquels ils appartiennent continuent d’être qualifiés de « politiques » et les coalitions qu’ils forment dans les gouvernements et les décisions qu’ils ne cessent de prendre se déclarent « politiques ».

Les deux visages du pouvoir 

Un texte de Giorgio Agamben
Qu’on le désigne par l’hendidys « constitution/gouvernement » ou par « État/administration », le concept fondamental de la politique occidentale est un concept double, une sorte de Janus à deux visages, montrant tantôt le visage austère et solennel de l’institution, tantôt le visage plus ombrageux et informel de la pratique administrative, sans qu’il soit possible de les identifier ou de les dissocier.

Pasolini, Mishima : la subversion cosmologique en partage

Un texte de Virgile dall’Armellina
Les années que nous vivons sont situées entre deux centenaires. Celui de la naissance de deux écrivains, artistes et penseurs majeurs : Pier Paolo Pasolini, né le 5 mars 1922, et Yukio Mishima, né le 14 janvier 1925. Nous voudrions inviter à nous examiner ce que leur héritage pourrait apporter à la compréhension de la situation politique, et inciter à relire ces auteurs dans une perspective de dépassement du capitalisme.

Le prêtre aztèque à l’Élysée

Un texte de Virgile dall’Armellina
« Est-ce que vous pensez que ça me fait plaisir de faire cette réforme ? » Ces mots, Emmanuel Macron les prononce face aux deux journalistes autorisés à se rendre au palais de l’Élysée pour l’interroger. Une fois n’est pas coutume, ils n’ont pas l’air d’être trop impressionnés par le chef de l’État. Conscients peut-être du niveau de colère de leurs auditeurs, ils entendent signifier qu’ils feront leur travail et poseront de vraies questions au Président.

Giordano Bruno, l’art des métamorphoses

Un texte d’Owen Sleater
Plus que jamais, nous sommes dans l’errance. Une errance commune pourtant difficilement partageable, une errance sur tous les plans. Il est toujours bon de se perdre un temps, cela peut permettre quelques découvertes, comme l’œuvre de Giordano Bruno, qui regorge de conseils tactiques pour notre époque. On ne peut guère résumer aisément la vie de Bruno, théologien hérétique pratiquant les mathématiques, la physique, la métaphysique et la magie. La métamorphose comme seuil éthique de son existence.

La métropole est notre fantasme de l’État total

Un texte de Henry Fleury
Si nous connaissons tout le malheur que produit la métropole sur nous : l’aliénation, le contrôle, la discipline, la domestication, la pollution, et finalement l’impuissance généralisée, nous ne pouvons pas nous borner à penser la manière dont elle nous punit. Si elle existe, si tant d’entre nous s’y inscrivent, c’est nécessairement que nous la désirons, qu’elle active une certaine définition du bonheur, aussi horrible soit-elle.

La métropole ou la captivité du monde

Un texte de Gerardo Muñoz
Les soins préventifs en cas de pandémie ont révélé la face cachée d’une série de processus en cours que l’on ne voyait pas. Bien que nous ayons pu percevoir que nous ne vivions plus dans une ville, un regard capable de voir dans l’épais brouillard est devenu plus clair. Ce n’est que maintenant, dans notre proximité immobile, que nous pouvons réaliser tout ce dont nous n’étions pas capables : apprécier les braises dans la nuit du présent est aussi une manière de prêter attention non seulement à ce qui nous échappe, mais aussi à ce qui est, entre le sol et le ciel, en cours de décomposition.

Échographie de la Police

Chaque nouveau mandat présidentiel s’accompagne de nouvelles réformes pour améliorer les conditions d’autonomisation de la police. Plus l’ordre social se fissure, plus la police augmente son nombre d’hommes et d’armes. Et plus son nombre augmente, plus son autonomie politique s’accentue. Quant à l’institution judiciaire, elle court après la police, dans l’espoir que la fiction sociale ne fissure pas davantage. « Seule une Fiction peut faire croire que les lois sont faites pour être respectées » (Michel Foucault, Des supplices aux cellules). C’est là que la police vient matérialiser cette fiction dont l’État a besoin pour s’établir comme phénomène naturel

Metropolis

Un texte d’Owen Sleater
À force de vagabondage dans un monde étroit, on constate des flux de foules traversant ce qui semble être des rues. Pourtant, rien n’y habite franchement. Tout circule sans y vivre un attachement profond, et l’errance est la seule possibilité de passage. La métropole est comme un gigantesque décor entre musées et chantiers sans fin. Vivre n’a pas sa place en métropole, tout juste la survie, c’est la condition préalable de cette expérience de domesticité. La métropole s’étend partout un peu plus, élargit l’étendue du réseau où sévit perpétuellement l’économie. Les villes, les campagnes, les déserts, les forêts, chaque milieu est alors façonné selon les courbes épurées du projet métropolitain, pour ainsi être réduit à de simples pôles d’une sinistre cartographie de cette infrastructure impérialiste. La métropole est un environnement de mobilisation totale.

Le lieu de la politique

Un texte de Giorgio Agamben
Les forces poussant à une unité politique mondiale semblaient tellement plus fortes que celles dirigées vers une unité politique plus limitée, comme l’unité européenne, qu’on pouvait écrire que l’unité de l’Europe ne pouvait être qu’« un sous-produit, pour ne pas dire un sous-produit de l’unité globale de la planète ». En réalité, les forces poussant à l’unité se sont révélées tout aussi insuffisantes pour la planète que pour l’Europe.

Technologie et gouvernement

Un texte de Giorgio Agamben
Le fait est que les pouvoirs qui semblent guider et utiliser le développement technologique à leurs fins sont en fait plus ou moins inconsciemment guidés par celui-ci. Tant les régimes les plus totalitaires, tels que le fascisme et le bolchevisme, que les régimes dits démocratiques partagent cette incapacité à gouverner la technologie à un point tel qu’ils finissent par se transformer presque par inadvertance dans la direction requise par les technologies mêmes qu’ils pensaient utiliser à leurs propres fins.

Affirmer la rupture

Un texte de Maurice Blanchot
Le but ultime, c’est-à-dire, aussi, immédiat, évident, c’est-à-dire caché, direct-indirect : affirmer la rupture. L’affirmer : l’organiser en la rendant toujours plus réelle et plus radicale.
Quelle rupture ? La rupture avec le pouvoir, donc avec la notion de pouvoir, donc en tous lieux où prédomine un pouvoir. Cela vaut certes pour l’Université, pour l’idée de savoir, pour le rapport de parole enseignante, dirigeante et peut-être pour toute parole, etc., mais cela vaut davantage encore pour notre conception même de l’opposition au pouvoir, chaque fois que cette opposition se constitue en parti de pouvoir.

Qu’est-ce que l’Occident ?

Un texte d’Owen Sleater
Dans le contexte actuel, où tout le monde a pu s’apercevoir que la guerre froide n’a jamais pris fin, laissant libre cours aux conspirations des propriétaires de son monde, le mot Occident est énoncé maintes fois. Certains veulent sauver l’Occident tandis que d’autres veulent le détruire. Pourtant, au regard de la configuration actuelle du monde, tenue par les forces de la gouvernance mondiale divisée en deux blocs, l’opposition mise en place n’existe que dans le but de rendre tangible l’incarnation du pouvoir symbolique de la gouvernementalité mondiale.

La destruction constante de l’expérience

Un texte d’Ezra Riquelme
Il y a une chose qui se transmet de génération en génération, l’incapacité de vivre une expérience et de la partager. C’est le malheur que porte l’homme contemporain. Être dépossédé de son expérience, privé de son histoire, l’impossibilité chronique du partage de l’expérience avec d’autres. Rien de nouveau sous le soleil. Dès 1933, Walter Benjamin faisait ce constat accablant dans Expérience et pauvreté à propos de notre époque moderne

Liberté et insécurité

Un texte de Giorgio Agamben
Il est probable que la dialectique cybernétique entre l’anarchie et l’urgence atteigne un seuil, au-delà duquel plus aucun pilote ne pourra diriger le navire et les hommes, dans le naufrage désormais inévitable, devront se remettre en question sur la liberté qu’ils ont si imprudemment sacrifiée.

La vérité et le nom de Dieu

Un texte de Giorgio Agamben
Depuis près d’un siècle, les philosophes parlent de la mort de Dieu et, comme c’est souvent le cas, cette vérité semble désormais tacitement et presque inconsciemment acceptée par le commun des mortels, sans pour autant que ses conséquences soient mesurées et comprises. L’une d’entre elles – et certainement pas la moins pertinente – est que Dieu – ou plutôt son nom – a été la première et la dernière garantie du lien entre le langage et le monde, entre les mots et les choses. D’où l’importance décisive dans notre culture de l’argument ontologique, qui tenait Dieu et le langage insolubles, et du serment prononcé sur le nom de Dieu, qui nous obligeait à répondre de la transgression du lien entre nos mots et les choses.

Le complice et le souverain

Un texte de Giorgio Agamben
Je voudrais partager avec vous quelques réflexions sur la situation politique extrême que nous avons connue et dont il serait naïf de croire que nous sommes sortis ou même que nous pouvons en sortir. Je crois que même parmi nous, tout le monde n’a pas compris que ce à quoi nous sommes confrontés est de plus en plus un abus flagrant dans l’exercice du pouvoir ou une perversion – aussi grave soit-elle – des principes du droit et des institutions publiques. Je crois plutôt que nous sommes confrontés à une ligne d’ombre que, contrairement à celle du roman de Conrad, aucune génération ne peut croire pouvoir franchir impunément

Traduction des formes de vie

L’Esprit de l’Occident s’est constitué comme un absolu universel, déterminé par une logique de capture permanente des formes hétérogènes. Son appétit insatiable mène l’Occident à une accélération toujours plus accrue, pour permettre à sa logique de réduction de l’hétérogène de s’étendre sur les différents plans de la matérialité humaine. Une homogénéisation constante survient sur toutes les formes de métamorphose échappant aux logiques occidentales essentialistes de gestion et de calcul.

Mascolo, communisme, communication et vérité

Un texte de Louis René
Il y a des livres dont la densité de la forme et du contenu travaille l’esprit au fil des lectures, rendant presque impossible d’écrire sur, mais possible d’écrire avec. Le communisme de Mascolo est l’un de ces livres. Il prend comme point de départ la question la plus primordiale qui soit, la question du communisme. Pour cela, il faut être capable de saisir sensiblement cette question, ne plus partir de conditions économiques, sociales ou politiques, mais partir de la vie même, partir de l’éthique.

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