« Voici des rues, des murs penchés vers moi et des toits qui glissent vers ma tête ; des chiens qui aboient à mon passage ; je ne puis m’empêcher de réveiller les hommes. »
René Daumal, Mugle
René Daumal « est un type énorme capable d’avaler (ou mieux de croquer) ses lunettes avec leurs verres et d’ingurgiter des doses formidables de poisons violents », il « marchait comme personne, sobrement (…), mais avec quelque chose de si comique qu’il en était irrésistible (…) Et ce comique demeurait net de tout grincement, de toute forme vengeresse. Il était comme la fleur de sa bonté, l’expression farceuse de son amour. Pour lui, un vrai talisman, grâce auquel il triomphait de tout, ses propres faiblesses y comprises ».
La publication de Tu t’es toujours trompé n’est pas cette mise en spectacle – tant redoutée par Daumal – de son apprentissage. Ce texte est un talisman, comme l’ont été les œuvres de Rimbaud pour les membres du Grand Jeu – revue fondée par René Daumal, Roger Vailland et Roger Gilbert-Lecomte aux alentours de 1926. Un talisman, parce que sa lecture nous « a rendu d’un seul coup des forces incalculables à [notre] vie inquiète ». Tu t’es toujours trompé est la manifestation d’une déchirure dans la fausseté de notre quotidien et une ouverture vers une possible vérité.
Sa lecture nous confronte à tout le sérieux que peut mettre un jeune homme de 18 ans dans l’exercice de sa vie et de la vie. Elle nous donne l’occasion d’en écouter la passion et le désir, de parfois en rire, mais aussi, et surtout, d’accepter cette main qui nous prend la manche. Car elle nous secoue, cette main – nous qui sommes tant endormis.
– Les éditions nocturnes
La Révolte
L’homme qui a toujours tout accepté est comme s’il dormait. Le sommeil d’un caillou n’emprisonne rien ; mais le sommeil humain n’est pas éternel, il est toujours près de cesser. Je dis qu’il faut commencer par se réveiller absolument pour avoir droit ensuite au sommeil du caillou, transmué en conscience universelle.
Il faudra que l’homme s’éblouisse d’un : « Non ! » de fureur, et que le feu des « pourquoi ? » lui dévore la gorge. Ce sera l’éveil. Les écailles tomberont des yeux qui verront alors toutes les tyrannies.
À l’homme qui pense les orages du doute, et les blasphèmes et le pétrole pour les temples, à lui le marteau de l’iconoclaste pour la face aveugle de la raison, le vieux langage violé, ses formules pulvérisées et les mots jetés à tous les vents : « tout remettre en question » ; toute logique rejetée, pourquoi ne pas croire au déraisonnable ? Puisque toutes les raisons de croire sont vaines, pourquoi ne pas croire à l’insensé ? Toutes les superstitions, toutes les magies pourront croître dans cet esprit ravagé, sur les ruines de l’ancien Discours. De merveilleuses dialectiques fleuriront, germées de graines artificielles, fabriquées de toutes pièces selon le pur arbitraire. Sur un coup de dé, on construira une métaphysique pour laquelle on se fera brûler vif ! Oh ! enfin toutes les démences, jetées aveuglément aux mille vents du doute !
L’homme agit. À lui le désir dévastateur de la liberté, et les fusils braqués vers les gardiens de l’ordre ; l’incendie et la terreur, et le sang qui coule plus vite que les larmes. Naïf comme le volcan. Toutes les violences, lâchées au moindre prétexte. Chaque homme devient un cyclone, un carrefour tourbillonnant de forces naturelles ; il ne se connaît plus, non ! mais il s’éveille. Ce sera un lâchez-tout désespéré, dans ce subit éblouissement. L’homme fait la lumière en cognant partout, sur les crânes des oppresseurs de son corps, de son cœur, de son esprit, sur les casernes, sur les églises ; il fait la lumière, il ne la voit pas encore, qu’importe ? Il a cessé de s’enfoncer dans le sommeil de tout consentement, il se retourne, il se révulse. Il a dit : « Non ! », il éclate.
Il y a certes dans la révolte la satisfaction d’un besoin de violence, contenu longtemps par les mains de fer de la société ; on dira que la révolte poursuit au moins cette fin-là, et que le désir de liberté est à lui-même son propre but, puisqu’aucun arrêt n’est ici possible ; s’arrêter serait laisser se tendre de nouvelles chaînes.
Mais l’énergie libérée par la révolte n’est pas inépuisable ; le phénomène physiologique de la fureur est soumis aux lois de la fatigue et de la vieillesse. Si le révolté continue à vivre, s’il réussit à échapper aux mains des défenseurs de l’ordre établi, à ses propres mains aussi, qui, retournées vers lui-même par la contrainte extérieure, tendent à achever son désespoir en suicide, un moment viendra où l’on verra mourir la violence de ses muscles, se dissoudre sur son visage le masque de la colère. C’est là que je le guette. On ne saurait se disposer à miser sur un homme qu’à partir de ce point.
S’il s’arrête tout simplement, retombe dans l’ordre, il ne m’intéresse plus ; il prouve ainsi que sa révolte ne dépassait guère les limites de la physiologie. Plus tard, peut-être, il n’est pas tout à fait impossible de le voir encore une fois rompre avec le nouvel équilibre où il s’était laissé immobiliser ; mais si c’est pour passer sa vie en élans de révolte brisés et repris tour à tour, il n’en est guère moins mort à mes yeux. Parvenu au point critique de la révolte, l’homme a atteint le plafond de « l’animal sociable » ; les lois de la vie organique s’opposent à ce qu’un être puisse vivre un temps appréciable insurgé contre toute organisation ; entre la destruction violente, imposée à son corps par les autres ou par lui-même, et l’abandon passif et lâche, le chemin libre qui s’offre troisième est bien étroit. Si l’homme le trouve, il crèvera ce plafond où viennent mourir tant de révoltes ; les autres, s’ils ne s’y brisent du coup, rebondissent vers le bas comme des ballons de baudruche, remontent et recommencent, avec beaucoup de chances de s’immobiliser un jour ou pour éclater et retomber, lamentables peaux flasques – et l’on dort aussi profondément collé sans mouvement au plafond qu’étendu inerte sur le sol – ; en tout cas, le révolté qui ne peut passer outre ce point d’instabilité, cette suprême épreuve, est un homme fini, fini, bien fini, dans tous les sens de cette forte expression.
Mais l’autre ! Quelle force miraculeuse en lui, et comment la nommer ? Quelle force concentrée en son germe essentiel, subsistant victorieuse du dilemme, lors même que s’est évanouie la révolte visible ! Force dont la révolte n’était que la manifestation biologique pour un moment particulier, le moment proprement humain.
Il sait qu’il ne cherchait pas son bonheur, ni celui de l’humanité, ni la satisfaction d’aucun désir ; il n’allait vers aucune utopie, vers aucun paradis terrestre ; maintenant il ne désire aucun ciel, aucune félicité transhumaine ; et cela le distingue encore de bien des révoltés d’occasion, qui, lassés, se consolent de promesses divines. Mais lui, lancé sans aucun espoir fini, sans limite à son espoir, maintenant encore il poursuit sa course. L’insatisfait désespéré de se satisfaire – c’est lui – n’avait porté que par accident le masque de la révolte ; il peut désormais montrer n’importe quelle apparence. Une fois parcourue la portion visible de sa trajectoire révulsée, il file encore, et l’on doute de voir dans ses yeux cette étoile presque invisible qui fuit à l’infini ; son corps a trouvé peut-être l’équilibre parmi les corps, mais c’est mal dire : car ce corps-là, en quoi le concerne-t-il plus que tout autre ? Il n’est plus ce corps, qu’un artifice de notre pensée fait seul exister séparément et comme individu.
J’ai esquissé le chemin qui réunit deux limites extrêmes et fait, en cela, un premier pas dans la science descriptive des formes a priori du progrès spirituel, qui est la Métaphysique. Au commencement est posée la constatation du Scandale universel ; la conscience, en s’éveillant, trouve l’Absurde comme seule évidence. De là, dans le domaine du savoir, une critique de toutes nos connaissances, faite au nom de cette primitive intuition de l’absurde. Dans le domaine de l’action, une attitude de révolte absolue contre toutes les forces d’inertie ontologique, contre tous les mécanismes, toutes les coutumes, règles d’action, lois morales, qui, développée, mènerait à un nihilisme intégral, à un déchaînement de toutes les forces destructrices. Cette attitude, je le répète, doit être posée comme un cas-limite. La contradiction qu’elle recèle, comme toute notion prise absolument et isolée de ses corrélatifs, mènerait l’homme révolté tout droit au suicide. Pourtant, nul ne peut prétendre à un progrès réel s’il n’est capable d’effectuer en lui cette attitude initiale ; l’homme qui veut être doit d’abord sentir en lui ce violent mouvement de retour contre le courant du sommeil et de la mortelle paresse humaine, cette révulsion de toutes ses tendances ; il doit même avoir commencé à laisser guider ses mains par la tempête de toutes les puissances de destruction ; ce moment, correspondant souvent à l’âge de l’adolescence, est celui de l’anarchie totale dans tous les domaines : dans l’ordre social, goûts de nihilisme, de terrorisme ; dans l’ordre biologique, c’est la porte ouverte à tous les instincts destructeurs, à toutes les formes et tous les dérivés de l’impulsion au suicide, goût des mutilations volontaires, de la destruction lente de l’organisme par les drogues, de l’auto-castration ; toutes ces tendances, dont les racines profondes sont aussi bien celles des tendances contraires, liées corrélativement à elles par la dialectique immanente de la nature, se trouvent mises au jour et coordonnées par l’attitude centrale de révolte, de volte-face, qui fait d’elles, pour ce moment-là, des manifestations du réveil de la conscience.
L’homme vivant de la vraie vie doit sentir, virtuels en lui, tous les grands révoltés de la légende et de l’histoire ; frère des Sade, Lautréamont, Rimbaud, qu’il reconnaisse pour ses ancêtres les Asuras et Râkchâsas, les Néphélims, les Titans et Géants, les anges rebelles et le Lucifer des mythologies hindoue, judaïque, gréco-latine et chrétienne ; qu’il soit en puissance Prométhée, Caïn, Nemrod, Satan, qu’il soit le révolté contre tout – ce tout que résume le nom de Dieu –, qui est appelé aussi Maldoror, dans la mythologie de notre siècle, pour quelques-uns. Aussi bien tous ces grands noms, adorés et maudits, sont-ils les représentations, dans la conscience collective où la métaphysique devient mythologie, du moment dialectique qu’est la révolte absolue. Adorés et maudits ils sont ; car la révolte est le réveil, l’accession à la conscience, seul Bien de tous les biens, pour qui seule le Bien est bien ; mais en même temps réveil devant le Double, le Contradictoire, l’Absurde, conscience contenant le germe de sa propre mort ; rupture violente avec l’inerte, avec la mort spirituelle, mais aussi avec l’unité primitive, qui se brise en s’éveillant ; et premier acte d’une indéfinie série de contradictions perpétuellement renaissantes, et mise en demeure pour l’homme de recommencer toujours l’effort terrible de s’éveiller, s’il ne veut retourner au néant ; car ainsi, en se saisissant dans l’acte de révolte, l’homme lui-même s’est fait l’irrémédiable présent, pour toujours, tant qu’il sera homme, de la Distinction du Bien et du Mal ; et c’est lui-même, éternisé dans cet acte primordial, qu’il nomme Prométhée et Lucifer.
L’acte de révolte, en essence, est négation ; il amorce un procès dialectique dont le terme est l’état-limite de la conscience se saisissant comme négation absolue, et séparée intégralement d’avec les choses niées. Mais le Je qui se pose ainsi sans aucune autre détermination que la négation de toute détermination ne peut plus être dit individuel. Ce moment de la conscience coïncide avec le Dieu de la « théologie négative » de Plotin, mais avec Dieu pris sous son aspect exclusivement transcendant, rigoureusement séparé de tout ce qui peut recevoir quelque prédicat positif ; c’est pourquoi on ne saurait plus dire que tel corps, que telle individualité humaine appartienne à cette conscience ; en reniant son être corporel et son être social, elle avait donné lieu à la manifestation visible de la révolte ; celle-ci épuisée, le même processus de reniement indéfini se poursuit, invisible.
Ces deux états-limites, le déchaînement dans l’individu de toutes les forces destructrices, et l’immobile et absolue négation de tout par un non-individuel, sont deux points métaphysiques servant de jalons extrêmes pour le développement futur de toute révolte. Sur la ligne qu’ils déterminent, nous pouvons inscrire le cours particulier de telle ou telle révolte concrète.
C’est sur cette trajectoire que, tout particulièrement, nous pouvons observer le passage de l’esprit de révolte à l’esprit révolutionnaire ; la révolte, dans son état primitif de nihilisme, recèle, nous l’avons vu, des contradictions qui l’empêchent d’être viable : l’individu, qui, en tant qu’individu, s’insurge contre l’individu, va nécessairement vers sa propre destruction. Pour sortir de cette contradiction, il doit comprendre que ce qu’il veut nier et combattre, ce sont toutes les tendances de mort, toutes les forces d’inertie de l’esprit ; et qu’il doit les combattre au nom de quelque chose qui dépasse son propre individu, s’il ne veut pas se combattre soi-même. Ce supra-individuel, il le trouvera d’abord dans sa conscience d’être humain, et par conséquent dans la conscience de l’humanité en tant qu’elle se réveille. Et comme ce réveil, avons-nous dit, correspond au soulèvement de la partie opprimée de la société, le révolté devra résigner sa révolte individuelle entre les mains de la classe révolutionnaire de son époque.
Et cette lutte révolutionnaire, qui ne devra cesser avant d’avoir réalisé ses fins, aura toujours à son service toutes les puissances réveillées par l’acte de révolte primitif, mais domptées et dirigées.
Tel est le champ visible de la révolte et de sa transmutation sociale. Mais l’acte par lequel un homme, se niant comme individu, prend conscience d’être un humain, cet acte d’ascèse doit se répéter et se poursuivre sans cesse, conduisant la conscience toujours plus près de sa libération complète de toute forme, dans l’Universel. L’attitude révolutionnaire est donc un moment de ce trajet ascétique, moment qui peut durer toute une vie humaine. Et je veux encore montrer par là que la Métaphysique, anticipation d’un progrès possible, serait vaine et stérile si des actes concrets ne venaient lui donner sens et vie.
Qu’on n’oublie jamais le grand Rire négateur caché sous toutes les transformations de la révolte. Dans l’absurdité même du désespoir, qui, avec les armes de la colère et de la violence, se tue enfin lui-même, il se fait entendre, ce rire cruel. Il est sous-entendu derrière le bouillonnement de toute révolte en acte. Que l’apparence humaine devienne plus calme, et le rictus se dévoile. Non, dans les gestes les plus furieux, ou les plus froidement désespérés, et même dans la révolte la plus calculée, rien n’a cessé d’être vu comme absurde. Il n’est pas question de joie, il existe aussi un rire de l’horrible.
On ne se découvre soi-même qu’en se niant. La révolte n’est que l’aspect le plus visible de l’absolue négation ; pour être un moment particulier, elle n’en doit pas moins nécessairement se réaliser.
Je nie toujours que je sois ce que je crois être. Si je ne risque plus de me croire sans discussion, et naïvement un être humain, ma révolte humaine est accomplie. Elle passe, en quelque sorte, dans un autre monde invisible.
Mais prends garde. Les provocations de l’absurde et de la souffrance t’ont réveillé. Tu t’es révolté. Tu te penses comme négation absolue, et tout ce qui existe t’est étranger. Au cours d’une série indéfinie de mues, tu as abandonné tes peaux successives dans le domaine étendu de la nature ; (nature, c’est tout ce qui a forme, tout ce qui est objet ; tout ce qui est forme dans ton esprit, comme les formes de la connaissance, sont donc aussi bien dans cette nature reniée.)
Mais ce qui existe, pourquoi existe-t-il ainsi, pourquoi le monde n’est-il pas quelconque ? Renié de moi-même, il m’est incompréhensible. Pourquoi encore le particulier, oh ! pourquoi toujours cette fleur, telle et telle dans ses détails ? Ce n’est pas moi qui l’ai voulu ! Pourquoi cet arbitraire ? J’ai trouvé l’absolue pureté de mon essence, de l’Essence, mais ce monde ? Qu’est-il ? Cet Extérieur dont je me suis séparé par un divorce absolu, c’est, non plus seulement un cadavre absurde et indifférent, mais une Existence terrifiante et incompréhensible. C’est l’angoisse de ne pouvoir tout ramener à la pure appréhension de moi-même. Le Rire ici prend l’accent de la folie.
De nouveau l’absurde et la souffrance ! Tout est-il à recommencer ? Oui, l’acte de s’éveiller doit toujours être recommencé. Mais ce moment de la Séparation absolue est un premier pas. Comme tout moment de l’évolution spirituelle, il présente deux faces opposées : une face de conscience, dans la mesure où il est appréhension de la pure Essence négatrice ; une face de sommeil, si on veut le considérer comme un état définitif, et s’y reposer. Le chemin de l’expérience métaphysique est jalonné de semblables JanusBifrons. Il faut dépeindre celui-ci.
René Daumal
Parution 17 octobre 2025
Tu t’es toujours trompé
René Daumal
Format 126 x 222 mm, 140 pages
ISBN : 978-2-488331-00-5
18 €
Collection : Éthique de la pensée
Édition : Éditions Nocturnes

