La chute de l’Occident

Le mot « Occident », par lequel nous définissons notre culture, dérive étymologiquement du verbe tomber (en italien cadere) et signifie littéralement : « ce qui tombe, qui ne cesse de tomber ». Les termes hasard et accidentel sont également liés à ce verbe. Ce qui ne cesse de tomber et de se coucher (occasus est le coucher du soleil en latin) est donc aussi en proie au hasard, à un hasard incessant. Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement des hommes et des choses prenne aujourd’hui la forme de protocoles d’intervention, indépendants de résultats certains, sur un monde conçu comme disponible et calculable précisément parce qu’il est aléatoire. L’Occident n’existe et ne se gouverne que dans le temps de sa fin et de sa chute assidue et, comme son Dieu, il est sans interruption en train de mourir. Mais c’est précisément en cela que réside sa force : une mort incessante est proprement sans fin, une caducité ou un hasard infini est vraiment imparable.

Une stratégie qui cherche à faire face à cette chute perpétuelle doit y trouver un interstice ou une interruption dans laquelle l’Occident perd sa continuité et sombre une fois pour toutes. Cette césure abyssale est la mémoire. L’Occident, en tant que hasard et périmé, n’a pas de mémoire de lui-même, ne connaît pas de brèche et d’espace où quelque chose comme un souvenir peut faire irruption et émerger pendant un instant. Il peut certes construire, comme il le fait, des archives et des registres dans lesquels disposer continuellement les événements – les cas – de son histoire, mais il manque la capacité de vraiment faire l’expérience d’un passé, de s’ouvrir à quelque chose qui brise le tissu uniforme de ses représentations. L’anamnèse, le souvenir, en revanche, a la forme d’un interstitiel dans lequel la chute – le hasard – s’arrête un instant et laisse apparaître comme jamais un passé hétérogène et imprésentable. « O passé, abîme de la pensée » (Schelling) : seule la pensée qui s’enfonce résolument dans cet abîme peut conduire l’Occident une fois pour toutes à sa fin.

16 février 2026
Giorgio Agamben

Retrouvez l’article original sur https://www.quodlibet.it/giorgio-agamben-la-caduta-dell-u2019occidente

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