Sur les comités d’action

Cette dernière partie est faite d’un échange de lettres entre amis, poursuite d’une conversation non destinée à la publication. Lorsque celle-ci fut décidée, une seule modification y fut apportée, qui changeait en tu un vous qui aurait pu inutilement surprendre. La première de ces lettres est de Maurice Blanchot.

I

A. – Je voudrais ajouter un mot à nos propos d’hier. Je suis désormais convaincu que les « Comités d’action » et en particulier le nôtre ne peuvent pas, ne doivent pas être organisés, et toi-même tu les admires parce qu’ils s’opposent à toute forme d’organisation, bien loin qu’ils puissent nous en proposer une nouvelle. C’est vrai, c’est là leur essence. C’est pourquoi ils ne sont rien en dehors de la présence que constitue chaque réunion, présence qui est toute leur existence, et où il est entendu que la Révolution est, de ce fait, présente : assez analogue à ces séances où l’Esprit se manifeste. Certains Comités sont plus modestes que d’autres, certains acceptent, plus que d’autres, les vieilles habitudes d’organisation politique, mais c’est déjà par trahison. Tu souhaites prendre contact avec d’autres Comités, mais comment ? Les Comités n’existent pas comme tels, il y a, au plus, des gens qui appartiennent – d’une appartenance instantanée – à des Comités, mais ils n’ont nul pouvoir de les représenter, ils ne sont finalement rien qu’eux-mêmes ; il faut accepter cela ou bien le refuser, mais ne pas ruser avec ce qui est la vérité essentielle des Comités, avec pour premier trait : la liberté absolue, liberté qui fait que le Comité a beau prendre des décisions, ces décisions ne lient jamais son avenir, de même qu’elles ne lient aucun de ses membres au-delà de la séance, et même durant la séance il est implicitement admis qu’aucun des moments des débats n’a de conséquence inaliénable par rapport à la suite, qu’on peut toujours revenir sur une déclaration, que, même si l’on vote, ce vote peut et doit être annulé par un vote ultérieur – autrement dit que tout y est réversible : c’est pourquoi, aussi, on y aime peu les « textes » qui durent trop et qui figent un devenir, arrêtent et unifient une multiplicité indéfinie. C’est ainsi. Je trouve cela assez beau et grandiose, mais il faut avoir (à mon sens) la lucidité de n’y pas chercher autre chose. Comme je l’ai dit hier (hyperboliquement), nous sommes là comme « à la fin des temps », dans l’attente eschatologique, incarnant une pureté (celle de la pègre), sorte d’éternité d’immanence où le Comité, à la limite, se suffirait dans la conscience de soi. Il arrive que le Comité manifeste : cette manifestation – distribution de tracts par exemple ou communiqué ou apparition dans la rue – n’est rien de plus, en effet, qu’une « manifestation », le prolongement au-dehors de la vérité « inaliénable » vécue et saisie au-dedans. Mais tu sais tout cela, cher D., comme moi ; je n’ai voulu que me le rappeler à moi-même, rappeler qu’il ne peut pas, sauf par abus ou compromis sans « valeur », y avoir de commission de travail, ni même de permanence : rien d’autre que l’instant de la présence. Cela dit, ne nous décourageons pas, mais ne nous laissons pas mystifier.

II

B. – Ta description est juste en tous points. Oui, c’est bien ainsi que respirent, se font, se défont les Comités d’action, c’est là leur « génie ». Je ne veux pas moi non plus me laisser mystifier. La « vérité essentielle » des Comités, la liberté absolue dont tu parles et qui est leur seule loi (loi qui suspend toute loi), les réduit en effet à n’être eux-mêmes que dans l’instant. La discontinuité donc (le fait que tout en eux soit réversible) est leur lot. Cette vérité, je ne sais si je ruse avec elle quand je dis que je ne peux ni la refuser ni l’accepter : les Comités eux-mêmes en sont là, la vivant, la niant, la reconstituant, sans fin. En définitive, cela ne fait que confirmer à mes yeux l’extraordinaire importance de cette forme révolutionnaire inédite qu’est le Comité d’action, et que toute situation révolutionnaire, je le crois, fera désormais reparaître.

Je te reprocherai en effet, ayant décrit le Comité dans sa pureté, ou son essence, de vouloir le condamner à cette pureté, à cette essence. Il y échappe, ou la trahit, par essence encore, et cette tension, finalement, fait toute sa réalité. La liberté absolue, qui est sa règle, ne le règle pas, même dans son refus de toute règle. Elle n’a pas, cette liberté, la rigueur ou la logique dont tu voudrais l’augmenter (l’appesantir et l’entraver). Si elle est absolue précisément, elle doit aller jusqu’à ce que tu nommes abus, compromis, trahison. Serait-il plus conséquent, s’enfermerait-il dans sa propre définition, un C.A. répondrait sans doute avec plus de rigueur à ta description, mais ce serait pour s’y perdre : cette rigueur se confondrait avec la simple complaisance. Nous avons d’ailleurs vu souvent cela s’accomplir sous nos yeux, vu trop de camarades s’installer dans cette vérité complaisante. Les uns sans malice, « spontanément », les autres jouant consciemment, d’un jeu misérable, avec les « lois » de la psychologie de groupe, ont donné aux Comités de vivre les heures déprimantes où l’irresponsabilité aura régné (les caprices de la désolante petite imagination présomptueuse, et l’infantile « génialité » qui n’aboutit jamais qu’à dénoncer toute réflexion sur le possible comme le signe d’une résignation rétrograde…). Encore une fois, toute la réalité du Comité est dans cette tension qui le porte à tenter constamment d’être ce qu’il n’est pas, et qu’il ne peut pas ne pas vouloir être. Les commissions de travail sont impossibles ? Il faut en faire ; de même, les permanences ; de même, les Bulletins… Opposé à toute forme d’organisation, le Comité ne cesse de ressentir la nécessité d’organiser. Que ce soit pour détruire l’organisation commencée, rien de mieux en principe, si cette volonté de défaire a ce sens : on verra bien si quelque chose résiste à la fin, dure. Cela est-il beau et grandiose ? Je ne le dirai pas. Ni ne dirai, comme il en est apparemment, que le C.A. est misérable, déchiré, inconséquent, voire insensé.

Les décisions prises par le C.A. ne lient pas son avenir : c’est vrai. Mais cela même, qui peut horrifier (si j’ai en tête l’exercice « normal » d’une réflexion politique « responsable » cela me fait horreur), n’est pas d’un sens simple. L’avenir du C.A. n’est lié par une décision prise (et encore…) que pour autant que l’extérieur a recueilli cette décision. Autrement dit, le C.A. n’a pas en lui-même ni ses propres raisons d’être, ses justifications (qui lui assureraient continuité, rigueur, durée) ; il n’a pas en lui-même sa propre destination (ses possibilités de croissance, d’accumulation, de résultats). Il n’a pas en lui-même sa réalité. Elle est à l’extérieur de lui. Autrement dit encore, il se peut que l’existence des C.A. ne soit défendable et possible qu’en période de mouvement : c’est-à-dire lorsqu’il existe effectivement un extérieur doué de la faculté de recevoir, capable de répondre aux excitations qui lui parviennent. Si l’extérieur a répondu, s’est emparé de ce qui lui venait du C.A. – le C.A. n’en est pas pour autant consolidé, ou devenu plus substantiel. Après cette extériorisation, il ne peut simplement plus revenir sur la décision prise : mais c’est qu’elle ne lui appartient plus. Elle ne le lie pas comme une décision peut lier un esprit (séparé). Il ne peut que passer à autre chose, recommencer (à zéro : le zéro de la situation nouvelle). En ce sens, il est un lieu d’inventivité sans identité. Ses manifestations ne sauraient donc le modifier, le grandir ou l’assurer en lui-même. Elles ne peuvent, au mieux, que modifier le dehors. En cela, en cette sanction – non jugement, réception – qu’il lui faut attendre de l’extérieur, il n’est pas loin de ressembler à un esprit : esprit impersonnel, pauvre et donneur.

Nous sommes bien d’accord sur ce point : un Comité ne doit – ne peut d’ailleurs – pas être une organisation. Comme défenseur des C.A., je dirai : laissons les organisations (j’entends bien entendu les organisations du Mouvement) faire, n’entravons en rien leur action. Si les temps nous réservent une période de relative immobilité, les C.A. dépériront inéluctablement. Il sera temps alors de nous retourner peut-être vers les organisations. L’organisation, pour être telle, doit limiter l’exigence révolutionnaire. Elle sait, relativement, où il faut aller, ne pas aller, et comment. Il faut qu’elle le sache, à l’avance, sous peine de n’être rien. L’organisation est la Raison, elle en a toutes les limites. Elle vise le connu de la révolution. Qui ne limite pas l’exigence, qui vise l’inconnue qu’est la révolution, c’est, qu’il porte ou non ce nom, le Comité d’action. Lorsqu’il ne s’oublie pas surtout, le C.A. n’est que futur. Il n’a pas de mémoire, de passé, d’expérience. Politiquement, au contraire, la raison n’est que mémoire, expérience et passé.

Avec cela, je ne crois pas du tout que le C.A. soit réduit à l’utopie. Il a son réalisme. En juin 1968, les Comités de quartier (de loin les plus significatifs) commençaient à organiser localement la société : elle s’y pliait très bien. En cas de redépart du mouvement, ils ne peuvent manquer de reprendre vigueur, ampleur, et efficacité. Mais à mon sens ils ne sont pas seulement destinés à cela : à agir décisivement en période révolutionnaire. Ils préfigurent aussi un type de relations libres, sans hiérarchie, sans privilèges, sans morale, sans valeurs, sans certitude même, sans accord, sans doctrine, relations selon lesquelles la « base » sans pouvoir peut entretenir, dans une méfiance qui est l’une des choses du monde que je ne peux me retenir de trouver admirable, l’exigence de révolution permanente.

Si le communisme inédit dont le mouvement a montré l’imminence dans toutes ses manifestations doit prendre forme, ce sera grâce à la pression exercée par les C.A. sur les organisations au pouvoir ou en quête du pouvoir. En cela, je ne vois pas comment nous, qui ne serons jamais du pouvoir, pourrions trouver de place ailleurs, si nous devons avoir une place, que dans les C.A. Ils sont l’instance politique qui annonce la fin de tout pouvoir politique. Annonce d’un communisme réconcilié avec lui-même – non pas un nouvel ordre, non pas une nouvelle morale, non pas de nouvelles limites, non pas un communisme « libéral », mais un communisme libertaire, puisqu’enfin la tâche qui est la nôtre, aujourd’hui, consiste à rompre avec une dissimulation (un mensonge, une illusion) séculaire, et à faire reconnaître pleinement (ce qui remet tout en cause) ce que nous savons déjà : c’est que l’idée de liberté n’a absolument aucun sens si elle est séparée de l’idée libertaire. D’où vient sans doute que personne pour le moment n’ose plus prononcer son nom. (Mais les retours au libéralisme, les phénomènes de « libéralisation » sont en réalité cela.) Il faut pourtant croire qu’elle est déjà assez puissante, puisque, comme tu le sais, nous ne pourrions plus mourir pour une autre.

Extrait du recueil de Dionys Mascolo, À la recherche d’un communisme de la pensée.

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