Ce texte a été écrit depuis la Corse. Depuis une île, donc, qui continue de résister aux goûts « pointus » d’un « continent » à la dérive. Un texte écrit aussi depuis une sensation désagréable, ce sentiment amer, trop de fois vécu, qu’« on est encore en train de nous la faire à l’envers ». Le Projet de loi constitutionnelle pour l’autonomie de la Corse, récemment voté à l’Assemblée nationale, diffuse en effet un parfum irritant. Un parfum qui, selon l’auteur de ce petit dialogue, rappelle le goût d’une trahison : la dilution d’un idéal de liberté dans les eaux sombres et sans vie du marécage institutionnel.
Dans un monde où les vérités ne vivotaient que quelques jours, sinon quelques heures ;
Dans une époque où les mots avaient perdu toute substance et où tout le monde ventriloquait les grands slogans d’une lutte qu’on avait taillés pour chacun sur mesure – à qui sa gauche, à qui sa droite, à qui son centre, toujours « extrêmes » selon les bouches adverses – on pouvait néanmoins reconnaître une forme d’harmonie dans la confusion, un rythme commun, aussi, dans l’accélération endiablée vers le désastre. Ainsi, au-dessus de cet immense parlement de sourds, une vérité latente semblait tout de même se dégager, se préciser, gagner en hauteur :
La politique était morte.
Cette forme misérable de participation, de connexion désincarnée aux autres et au monde qu’on appelait « la politique » avait fini par succomber aux assauts nihilistes des derniers siècles, des dernières technologies, des dernières déconstructions, des derniers racismes.
Enfin morte !
Je dis « enfin » car ce fût là – pour qui pouvait encore sentir – l’occasion d’un merveilleux présage. Alors bien sûr, au départ, personne n’était prêt à lâcher sa tranche de pain, à laisser l’autre faire plus de bruit, plus de vues, plus de likes, bref à démissionner du grand vacarme. Chacun remuait si ardemment la merde – la merde de l’autre, de l’antagoniste voisin –, s’y vautrait avec une telle ferveur qu’on eût pu légitimement se demander si ce n’était pas là le signe d’une congruence, l’indice d’une relation imprescriptible entre les gestes et les paroles, entre les goûts et les douleurs… C’est en tout cas l’intuition vague qui avait traversé petit Jo, un soir, alors qu’il éteignait sa PlayStation. Une intuition foudroyante qui avait aussitôt allumé en lui un désir de comprendre.
Le matin qui suivit, Jo s’en alla visiter son vieil ami Mazzè, le sorcier du village, afin que celui-ci éclaire un peu son intuition. Après l’avoir salué avec une familiarité joyeuse et teintée de respect, le jeune homme lança :
— Ô Mazzè, dis-moi un peu, comment ça se fait que les gens ils aiment autant remuer la merde de l’autre ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Bah, j’ai l’impression que de nos jours on n’arrive plus à s’entendre, à se sentir ; qu’à chaque fois qu’on s’interroge ou qu’on rencontre un autre avis, on ne peut creuser qu’en cherchant la merde…
— Et alors ?
— Et alors, la merde, ça pue !
— Ah oui, ça, c’est sûr ! Et ?
— Et bien on s’est tellement habitué à ça que j’ai l’impression qu’on a fini par y prendre goût…
— Goût à quoi ?
— Bah à la merde ! Je veux dire, dès que ça pue, dès qu’y a une odeur de merde, on dirait presque que ça excite nos papilles, et qu’on s’empresse d’aller y foutre le museau ! C’est pas fou ça ?
— En effet dit comme ça… Mais je ne suis pas certain de bien comprendre…
— En fait, c’est une impression étrange que j’ai, un truc qui me prend au nez et à la gorge quand j’écoute certains potes parler au bar ; le même goût, la même odeur qui me remontent lorsque je tombe sur les infos à la télé ou quand ça parle des élections à table, à la maison ; et au final, ce n’est pas non plus bien différent de lorsque je me retrouve comme aspiré par mon téléphone, à regarder défiler toute cette merde sur TikTok et Instagram… La nausée quoi ! Et puis aussi je ne sais pas comment dire, c’est trop bizarre, c’est comme si au fond tout le politique, tout le soi-disant « Bien commun », le prétendu « vivre ensemble » reposait sur cette passion d’aller fouiller dans l’égout des autres… Et tout ça pour perpétuer un affrontement généralisé ! Que ce soit la guerre entre nations ou la concurrence de tous contre tous, regarde : dans tous les cas c’est une odeur de merde qui guide ; et d’ailleurs, très souvent, ce sont les plus grandes merdes qui gagnent et qui dirigent…
— Hahaha ! Mais Jo, ce grand enthousiasme scatophile que tu décris, si on le relie comme tu le fais à « l’extension du domaine de la lutte », ça veut peut-être dire que c’est ça qui nous fait avancer, non ? Ça veut dire qu’en gros, c’est aussi ça qui vient nourrir le progrès, comme le ferait un fumier fertilisant pour une culture…
— Le progrès ??! Aio aio ! Tous les « progrès » de notre civilisation – sa pseudo-démocratie, sa consommation hystérique, son argent-roi, son fioul, ses avions, ses voitures, sa bombe atomique, ses réseaux sociaux et son intelligence artificielle –, moi je vois plutôt ça comme un immense océan de merde qui a fini par engloutir le monde, par polluer nos vies, par effacer le juste et le beau…
— Eh bien ! mon jeune ami, quelle sinistre vision !
— Mais enfin Mazzè, la vision sinistre c’est pas la mienne ! La vision sinistre, elle vient d’abord de ceux qui font tout pour que cette merde tienne, et qui en plus militent encore pour son « développement » ! La vision sinistre, c’est celle de ceux qui ne voient pas, par exemple, que « le problème des déchets » – toutes ces merdes qui s’accumulent et qu’on répand partout –, ce n’est pas un souci de « gestion » ou de « traitement », mais simplement la pente logique d’une montagne de production. Aé ! Je suis en colère, c’est vrai, et un peu dégoûté… En plus en ce moment je fais que perdre à FIFA…
— À FIFA ?
— C’est un jeu, tu sais, sur la console.
— Ah ! la console… Dans ce cas, petit Jo, peut-être devrais-tu chercher consolation ailleurs…
— Mmm, très drôle.
— Plus sérieusement : si je comprends bien, tu parles de la crise environnementale, de la disparition du Beau, d’une dégénérescence des goûts, et tout ça aurait un lien avec la question du progrès, du développement technique et économique, d’une façon de faire de la politique, bref : avec un mode de vie en somme.
— C’est ça.
— Donc tu pressens un lien entre une certaine manière de vivre et une certaine manière de sentir ?
— Mmm, ouais, c’est peut-être ça.
— Alors, permets-moi de reformuler encore : en fait, tu fais l’hypothèse (voire le constat) d’un rapport intime entre éthique et esthétique.
— Oulaaa… Ô Mazzè vai pianu, là tu me perds !
— Eh bien, si tu as choisi d’employer le mot « merde » à tant de reprises, c’était bien pour désigner à la fois une manière particulière de vivre, de faire de la politique, une manière de participer d’un monde qui selon toi pue, et en même temps pour rendre compte des raisons de notre attachement à ce même monde par nos goûts, nos goûts qui selon toi, donc, sont des goûts de chiotte ?
— Oui ! Voilà ! C’est exactement ça ! Et personne ne s’en rend compte j’ai l’impression… En fait, comme la plupart des gens se sont habitués à cette odeur et ce goût de chiotte, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer qu’au fond, ils doivent trouver que la merde, ça sent bon, que ça a bon goût, et ça Mazzè, ça me dégoûte ! Et ça me désespère…
— Ah ! Monsieur désespère… Ce même monsieur qui préfère rester sous la clim’ en jouant sur sa console plutôt qu’aller taper dans la balle avec les autres jeunes du village, ou même à la limite de venir m’aider au jardin le samedi ou le dimanche, c’est ce monsieur-là qui désespère du monde ?
— Euuuh ça va ! Je suis pas non plus coupé du monde, hein !
— Justement !
— Mmm.
— Je te macagne un peu… Mais bon, c’est aussi pour que tu t’entendes ! Écoute, je ne crois pas qu’il faille désespérer. Je pense même au contraire qu’il y a pas mal d’espoir qui ressort de toute cette affaire… de caca.
— Ah oui ? Et quel espoir tu vois ?
— Tu te souviens la dernière fois que tu es venu manger ici, qu’on s’est préparé les tomates en salade et que tu n’en revenais pas tellement elles étaient bonnes, et que tu m’as même dit : « Pow ! c’est pas les tomates de Leclerc celles-là ! »
— Oui, c’étaient les tomates de ton jardin ?
— Oui. Et le jardin ô Jo, il ne se fait pas tout seul…
— Chi monta sega…
— Haha, mais non ! Je ne te dis pas ça pour me la raconter ! Je te dis ça pour que tu comprennes que ce goût marqué et cette texture particulière de mes tomates, c’est pas que le fruit d’un miracle ! C’est qu’il a fallu conserver leurs graines d’année en année sur des générations ! Et puis, comme tous les ans, il a fallu préparer la terre aussi, faire les semis, les planter au bon moment et enfin, tous les jours ou presque, les arroser comme il faut.
— Eh oui hein, je le sais tout ça !
— Je sais que tu sais. Mais je te le dis pour que tu comprennes bien que ce « comme il faut » dont je te parle, c’est le fruit d’une transmission, et donc d’une expérience accumulée de manières de faire, de sentir, c’est-à-dire de gestes et de regards qui se sont aiguisés avec le temps et qui font que maintenant, quand on croque dans ces fruits et ces légumes du jardin, on leur reconnaît ce formidable goût.
— Héhé ! Et oui ô Mazzè, heureusement que tu es là hein !
— Arrête de te moquer imbécile, et laisse-moi finir ce que j’ai à te dire. Quand tu fais ta salade chez toi, en ville, avec les tomates du Leclerc, c’est pas la même on est d’accord ?
— C’est sûr.
— Et oui c’est sûr ! Et pourquoi « c’est sûr » ? Et bien parce que ta tomate étiquetée « cœur de bœuf », ta tomate rouge-rouge et gonflée à bloc, dans sa forme elle paraît belle, c’est vrai, mais au fond, elle ne peut pas être bonne… Et tu sais pourquoi elle ne peut pas être bonne ?
— Dis-moi.
— Parce qu’elle n’a pas de mémoire ! Parce que les gestes qui l’ont accouchée, ta tomate Leclerc, ce sont des gestes sans mémoire vivante, des gestes de robots ; c’est parce que ta tomate elle a jamais vu ni senti le soleil ! – ni le vent ni la terre d’ailleurs… C’est parce qu’on l’a nourrie en la gavant d’eau et d’engrais synthétiques ; c’est parce qu’elle n’a reçu la visite d’aucun papillon, d’aucune coccinelle et d’aucun jardinier capable de lui apporter un regard et un soin singuliers chaque jour ; c’est parce qu’elle est restée je sais pas combien de temps dans un frigo, à faire des kilomètres en camion puis en bateau pour venir jusque chez nous, pour se retrouver dans les rayons blafards et stérilisés d’un grand hangar, d’un temple sans âme rempli de marchandises amères… Alors tu comprends, c’est précisément ce circuit et ce décor qui collent à son goût.
— Et qui en fait donc une tomate de merde !
— Hahaha ! Oui, si tu veux. En tout cas c’est une éthique – une éthique au sens premier et profond qui lui vient d’ethos, un mot grec qui disait aussi bien l’habitat que la manière d’habiter, d’« habiter le monde », pour reprendre les mots d’un philosophe allemand –, une éthique particulière qui se trouve donc intimement liée à une esthétique, et, presque métaphysiquement, à une saveur, à un goût.
— Okaaay, je crois que je comprends maintenant. En fait, dans la tomate de ton jardin, il y a toute l’éthique paysanne qui lui correspond et la rend possible, la fait pousser ; et dans la tomate du Leclerc, il y a toute l’éthique dégueulasse qui a consenti à ce qu’elle pousse industriellement, et ce jusqu’à mon geste : le geste d’aller chez Leclerc pour acheter ma tomate au goût de merde.
— Eccu ! Mais attends, la question maintenant ô Jo, c’est est-ce que tu penses vraiment être le seul à pouvoir l’apprécier, cette différence de goût entre les deux tomates ?
— Avà ! Pas du tout ! Non, je pense que tout le monde ou presque s’en rend compte. Eh enfin, ô Mazzè, c’est évident qu’y a pas photo !
— Eh bien te voilà rassuré alors : si, comme tu le dis, une bonne partie des gens est encore capable de reconnaître le goût de mes tomates, c’est que finalement tout n’est pas perdu. Parce que ça signifie que quelque chose en nous résiste encore à l’hégémonie de l’artificiel, du hors-sol, et que du coup, pour celles et ceux qui refusent de se laisser dévitaliser par cette éthique-esthétique glacée, l’aspiration politique devient limpide – et qu’elle n’a plus vraiment le goût des urnes et des partis.
Piattone

