1 – Cœur de ténèbres
Le capital parvenu à la domination réelle de toute forme de production et de reproduction de l’existant résume en lui l’histoire entière des sociétés de classe et, débordant la sphère spécifique de l’économie politique, soumet à sa propre valorisation devenue autonome toutes les sphères autrefois séparées de l’être individuel et social devenu en totalité le produit de son organisation. Le capital aujourd’hui dominant se définit par son caractère fictif : l’essence virtuelle et créditrice[1] de toute « propriété ». « Dans le crédit, à la place du métal et du papier c’est l’homme lui-même qui devient l’intermédiaire de l’échange, non certes comme homme mais bien comme existence d’un capital et des intérêts… Dans le système du crédit ce n’est pas l’argent qui est aboli, mais c’est l’homme lui-même qui se transforme en argent, en d’autres termes l’argent se personnifie dans l’homme » (Marx). Le caractère fictif se généralisant, l’anthropomorphose du capital est un fait accompli. Ici se révèle le mystérieux sortilège grâce auquel le crédit généralisé, par lequel est atteint tout échange (qui est constamment échange d’apparences dilatoires : du billet de banque à la traite, du contrat de travail au contrat nuptial, aux rapports « humains » et familiaux, aux études et aux divers diplômes et carrières qui leur sont liés, aux promesses de toute idéologie), imprime à l’image de son vide uniforme le « cœur de ténèbre » de toute « personnalité » et de tout « caractère ». C’est ainsi que se fait le nivellement du peuple du capital, là où semblent disparaître les requisits ancestraux spécifiques, particularités de classes et d’ethnies ; disparition qui étonne tant tout ingénu qui en reste à penser les yeux rivés sur le passé. Le vide dilatoire est le contenu réel de toutes les formes du fictif. Le capital dominant est capital fictif : sa domination est le pouvoir du vide dilatoire sur toute forme d’existence humaine qui y est enchaînée par la contrainte à espérer de recouvrer, « demain », le sens et la plénitude promis en échange de la prestation totale de sa « vie ». La survivance en crédit permanent de vie est devenue la dimension dans laquelle se réalise la valorisation autonomisée de l’être-capital : la valorisation du fictif.
Face à la crise réelle de son développement matériel, le capital précipite le divorce entre la valeur et la production concrète : il se valorise » toujours plus en produisant des formes « immatérielles » et « représentatives » colonisant de haut en bas et en profondeur le « temps libre » d’une existence sociale réduite à une enchère généralisée. La civilisation de la pénurie est le « nouveau modèle de développement » plus sincère : la nouvelle diapositive introduite dans le projecteur du planning, en remplacement de la « société de consommation » tombée en obsolescence. Dans celle-là l’être capital s’identifie toujours plus avec la communauté du capital anthropomorphe : « l’homme » comme être du capital fictif, agent incarné d’une valorisation qui en subsume toute forme de « vie ». C’est seulement en accroissant la valorisation de produits « immatériels » que le capital peut espérer surmonter indemne la crise de ressources – caractère limité des sources d’énergie et saturation de la planète par les déchets – et réaliser la « croissance zéro » prônée par les économistes d’avant-garde sans interrompre le processus d’accumulation. C’est « l’inversion de tendance » jouée dans les coulisses des crises conjoncturelles[2].
2 – Messe noire
Les restrictions de crédit, intermittentes et conjoncturelles, prises comme anti-inflationnistes, au-delà de leur caractère démagogique et de leur fonction de discrimination sélective des quanta du capital non récupérables pour « l’inversion de tendance », révèlent la conscience croissante de la rupture survenue entre la valorisation autonomisée (capital fictif) et l’économie réelle (coûts de production comptés en unités de mesure énergétique). En ce sens, elles témoignent de la valeur fictive par rapport à la communauté matérielle qui la sous-tend désormais à la manière d’une référence virtuelle et symbolisée. Par rapport aux structures en vigueur de la valorisation autonomisée, ces exorcismes du fictif, opérés par ses propres prêtres, ne révèlent plus que la mauvaise conscience et la terreur d’une économie dont l’irrationalité est profondément intrinsèque à la structure, et son délire irréversible. Jusque dans ses traités techniques, l’administration de la « crise mascarade » de cautionnement manifeste des aspects liturgiques et pénitentiaires : spectaculaires. Toute messe noire a toujours la sacralité du fétiche.
3 – « Vide de pouvoir » : le pouvoir du vide
Le rapport du pouvoir politique au pouvoir économique a substantiellement changé sous la domination réelle du capital fictif. L’État, de gestionnaire rigide et autoritaire de l’expansion de la forme équivalent dans les rapports sociaux (Marx), se transforme en médiateur de cette production de vide dilatoire qu’est l’équivalent général en « vide de pouvoir », renvoie aux sujets les contradictions qui minent chaque pouvoir. Grâce à ce renvoi, fonctionnant comme un automatisme « instinctif », le sujet obéissant se sent appelé à partager avec les institutions du pouvoir l’irrationalité et la non-exécution. Le « vide du pouvoir » parvient ainsi à les justifier et à les perpétuer : en les « socialisant » (quant au « second » monde il s’y maintient un despotisme anachronique du point de vue des · formes de sujétion et anticipateur, du point de vue de l’intégration économico-politique, fictivement médiatisé en chine par la « révolution culturelle », institution sui generis de la crise permanente adaptée à la tyrannie). La crise des institutions du pouvoir masque la crise réelle de tout pouvoir : » aucune des formes historiques de domination et d’oppression ne peut désormais espérer longtemps résister à l’apparition de la possibilité pour les hommes de se libérer de la sujétion quelle qu’elle soit, derrière laquelle se cache leur exploitation rationalisée adapte à l’éternisation de l’état de besoin.
Les conditions matérielles requises pour une telle émancipation sont aujourd’hui réunies. Les forces productives sont surprises en train de travailler à perpétuer leurs besoins au lieu de travailler à leur satisfaction propre, et à reproduire les conditions archaïques de la survie dans la pénurie quand déjà aujourd’hui est déjà mûre la conquête possible et irréversible de la liberté par rapport à la pénurie et à l’aliénation du travail, éternisés par le capital.
5 – Bal masqué
L’effondrement des modes de développement du capital mondial est le point de non-retour où toutes les contradictions entre le capital et le vivant s’ajoutent et interfèrent de façon catastrophique. Ici le destin des hommes s’écrit de façon lumineuse : se libérer de l’oppression ou mourir de son cancer. C’est pourquoi les oppresseurs de toute espèce travaillent à mystifier l’aspect cumulatif et la gravité de la catastrophe dans laquelle l’humanité entière risque d’être entraînée. De loin en loin et de temps en temps, la banqueroute de ce qui existe est débitée en tant que la crise sectorielle de tel appareil ou tel appareil, remédiables grâce aux prodiges d’une participation populaire. Avec ou sans effusion de sang, le pouvoir alterne ses formes en nourrissant dans son sein des oppositions nominales : là où le· coup d’État n’intervient pas directement pour mener la guerre antiprolétarienne, elle se trouve réalisée en agitant et en en mettant en valeur la menace. Tout vide dilatoire s’accompagne inévitablement de menaces.
6 – La pastèque mécanique
En Italie la « surprise » du referendum est exemplaire d’une technique de la manipulation jointe à une efficacité, jamais vue. Tandis qu’en France les instruments de précision avaient su pronostiquer un écart de un pour cent, en Italie ils ne parviennent pas, « miraculeusement » », à prédire à l’opinion publique un écart de 20 %.
Après trente ans de pouvoir la démocratie chrétienne (DC) produit et trouve dans le référendum cette « déroute » apparente dont elle a besoin pour se restructurer et se moderniser. Elle s’allie à la droite « historique », en réfléchit à son sein la défaite (sanctionnée historiquement depuis des décennies), unit sa pénitence publique au chœur de triomphe simulé par les réformistes « ignares ». Pendant que la « gauche » exhibe son aptitude à cogérer la faillite frauduleuse, derrière, le capital procède à sa nécessaire restructuration urgente, le parti majoritaire restaure sa façade archaïque en débitant les coûts de sa démolition à un fascisme jusqu’ici protégé, et tirant une traite, pour sa reconstruction, sur le réformisme « d’opposition ». La crise prépare avec une prudence jésuitique le terrain pour une réalisation du « compromis historique » qui s’effectue en jouant sur le « vide de pouvoir » : à la DC et à ses intimes la gestion de la « crise » du pouvoir formel, essentiellement au niveau des institutions centrales de l’État (avec la perspective de possibles replâtrages constitutionnels) ; au PCI et aux siens la gestion de la « crise » du pouvoir économique : justification socialisée de la pénurie, gérance, sans succès, des forces productives au niveau des administrations « périphériques ».
Aux syndicats le rôle historique des fossoyeurs de la « conscience » de classe : tous aux rames, plus que jamais, afin que la galère du capital ne s’échoue pas sur le banc de sable, afin que les prolétarisés ne s’avisent pas que le banc de sable est la limite atteinte par leur ennemi mortel, qu’il est le rivage de la terre qui peut être la leur, libérée. Tandis que les organigrammes des nouveaux rackets ont remplacé les vieilles clientèles, les travailleurs liés aux chaînes (produire plus) se voient retirer la carotte de la « société de consommation ». Le bâton réapparaît, le « nouveau modèle de développement » camouflage risible de la crise menaçante, exige des coûts très élevés. Comme toujours les prolétarisés doivent les payer, mais les coûts grimpent au rythme vertigineux des contradictions qui se multiplient. Les brigands d’État ont la main lourde maintenant qu’il s’agit d’annuler le divorce d’avec la pauvreté, ils pénalisent chacun des fétiches de la consommation qu’ils imposaient socialement quelques mois auparavant comme symboles d’État.
7 – L’extrémisme vide : opposition militante et opposition militaire
La participation militante au référendum trace la ligne de démarcation à l’intérieur de « l’extrême gauche ». C’est ici le lieu d’un premier règlement de compte : tandis que « Lotta continua », « Avanguardia Operaia » et autres s’alignent sur la « politique » institutionnelle dans la mystification de la mystification et parlent de « victoire prolétarienne » cherchant ainsi à occuper le vide historique déjà occupé par le PCI (l’opposition fictive) les Brigades rouges et autres font irruption sur le marché en tant qu’opposition créditrice de la future opposition réelle, pour l’« alternative » dans la gestion de l’existant au nom de l’idéologie du contre-pouvoir (préliminaire à la « dictature du prolétariat »). Les formations militantes se distinguent des formations « militaires » de l’ultragauche – prenant réciproquement leurs distances – surtout dans leur manière de se définir face à la crise du système. Les premières, essentiellement sociales-démocrates, jouent le rôle immédiatiste d’instances rationalisatrices, moralisatrices et démagogiquement populistes, nient l’évidence considérée de la crise structurelle, dénonçant l’apocalypse capitaliste, comme une mise en scène sans vouloir ou savoir y reconnaître le déguisement d’une réalité socialement explosive ; les secondes, néo-léninistes voient dans la crise la désagrégation du système capitaliste bourgeois, comme s’il s’agissait encore et seulement de ce dernier, et en mettent en évidence les aspects les plus spectaculairement scandaleux par leurs actions d’efficacité « managériale », mais se plaçant dans l’optique des « théories révolutionnaires » tiers-mondistes, anticipant, dans les méthodes et les analyses sur le rôle qu’ils s’attribuent d’héritiers du pouvoir, au nom d’une « dictature du prolétariat » parodiée et de toute façon obligatoire à toutes les idéologies de la « transition ». Leur retard théorique leur permet de s’enticher de toute la fascination romanesque émanant des idéologies du passé, vaincues par la contre-révolution et dépassées par le mouvement réel. Les distances prises par les militants par rapport aux « militaires » traduit d’ailleurs, particulièrement dans leurs « distinctions » circonspectes le secret d’une envie-crainte, haine-amour, qui préfigure un possible transfert de forces, au fur et à mesure que la destruction purement verbale laissera plus que jamais insatisfaites les nostalgies « héroïques » des militants, et que les rêves interdits d’une « ostentation » phallique (falloforia) meurtrière promettent d’échanger une mortification de trappiste contre un sacrifice de kamikaze.
8 – Les magistrats
L’intégration des formations militantes dans le spectacle, où le vide de pouvoir socialise ses problématiques » fictives, produit une banalisation toujours plus évidente de leurs fictions « subversives ». En conséquence, et en perspective, l’autre spectacle, le « futur meilleur » anticipé par les « avant-gardes de l’armée populaire » ; semble se garantir un crédit croissant. Le choix des méthodes qui, déjà aujourd’hui, de ce côté prospectif, apparaissent comme paradigmatiques en traduit le caractère d’alternative illusoire. Contraints par l’orientation qu’ils ont choisie, les Brigades rouges ne peuvent pour mimer leur prise du pouvoir que se faire récupérer par la logique de tous les pouvoirs, en adoptant les formes toujours intrinsèques de l’oppression qu’ils prétendent combattre : la double vie, la hiérarchie, les fichiers, la prison, enfin le tribunal ; aujourd’hui il juge un serviteur de l’État, il s’imagine (tout au moins comme modèle opérationnel) comme le tribunal révolutionnaire prêt à juger quiconque lutte contre une quelconque forme de gestion politique de la fureur prolétarienne. En effet les Brigades rouges filment en gros plan la désagrégation du système parce qu’ils en sont la mauvaise conscience : acteurs de la désagrégation ils n’ont rien de commun avec l’irréductible différence du mouvement réel. Leur apparition armée marque le plus désarmant des spectacles possibles : la guerre civile in vitro, forme extrême du contrôle tenté par le capital sur l’explosion de ses intimes contradictions.
9 – La vie est un songe
« Les gens tendront à se laisser entraîner dans des sociétés secrètes dont le résultat est toujours négatif. D’autre part ce type d’organisation contraste avec le développement du mouvement prolétarien parce que de telles sociétés, au lieu d’éduquer les ouvriers les assujettissent aux lois autoritaires et mystiques qui font obstacle à leur autonomie et dirigent leur conscience dans une direction erronée. » (Marx). La prise d’otages sous la forme du fantastique « héroïque », de la colère prolétarienne se révèle doublement castratrice : dans la mesure où elle se réduit aux clichés comportementaux du beau geste et de la témérité rentable et dans la mesure où elle effectue une diversion vis-à-vis de l’émergence critique, au sein de la dimension quotidienne de la fausse vie, des termes subjectivement reconnaissables dans lesquels l’aliénation est intériorisée, c’est-à-dire que la production du vide dilatoire (où le désir de vie se neutralise dans la fascination du fictif) est exercée directement par les prolétaires. En ce sens, elle dévie les « ouvriers » de la survie de cette éducation radicale qui est la lutte contre l’organisation de l’apparence engagée à partir de l’hétéronomie de « subjectivité » apocryphe et ; en dirigeant leur conscience dans une direction erronée, elle empêche l’explosion dans la certitude de leur altérité, négatrice de l’existant et de la « conscience » en tant que son reflet idéalisé. Le choix faussement qualitatif du conspirateur qui en poussant ce dernier à « fuir » la condition commune du non-vécu pour se construire une image fantasmatique de « héros » d’« avant-gardiste », de « nouveau résistant » non seulement surgèle, en se cristallisant, la passion latente mais transforme religieusement le sens vivant en un « signifié » liturgique, en symbologie. La vraie révolution sera toujours pour après sa mort : salut chrétien. Et les « masses » et le « peuple », les « majorités » rêvées, auxquelles la personnalité du conspirateur (devenue de façon ambiguë, d’autant plus clandestine qu’elle est plus affichée) s’adresse en tant que message publicitaire électrisant, devraient ou se mettre, fascinées, à suivre ses pas pour tenter l’ultime autovalorisation possible en s’évadant à leur tour de la vraie guerre quotidienne contre l’intériorisation organisée du fictif, ou, et pour la plus grande part, vivre en songe ses « aventures », en réitérant la condition d’impuissance dont on aurait voulu les faire sortir, ainsi, à bon compte.
10 – Un terrorisme en quête de deux auteurs
Puisque l’insolubilité promue au rang de méthode dispose de peu de temps, le capital doit accélérer la militarisation du contrôle. Les bombes de Brescia, le « roman policier » de Padoue[3]. la suite aux prochains numéros : la mise en scène se poursuit. Voici ajouté, au prix de la « défaite » conquise sur le terrain lors du référendum, le poids du sang ouvrier mis au compte du fascisme à visage de zombie. Le casse-tête est parfait : qui reconnaît parmi les « arditi »[4] de la mort, triples joueurs, polices parallèles, journalistes spécialistes du complot, la main de la CIA ou du SID[5]. Qu’elle y soit chacun le voit ; mais elle semble sortir de toutes les manches. Le chœur des haut-parleurs vocifère que le terrorisme fasciste a jeté le masque. Mais, en utilisant à l’envers le démasquage du piège de Piazza Fontana[6], des ombres suffisantes pour relancer plus drastiquement la lutte contre les extrémismes opposés se projettent sur les franges « l’ultragauche ». La fin est double ou triple, comme les moyens : 1) en désignant à l’exécration publique le visage sanguinaire des fascistes, déjà alliés lors du referendum « perdue » et encouragés à toutes les manœuvres de coup d’État, la DC atteint le but de liquider, en apparence, son passé le plus récent en licenciant les sicaires et les financiers compromis ; 2) à la veille du plus pesant brigandage d’État pratiqué depuis trente ans, la colère prolétarienne est canalisée sur un ennemi déjà historiquement liquidé et maintenu en vie grâce à son pouvoir de polarisation qui fait diversion ; 3) les appareils policiers et militaires se préparent en vue de l’éclatement de la subversion, jouant d’avance sur la crainte d’une riposte prolétarienne. Le terrorisme d’État, organique au terrorisme du capital multinational, espère exorciser la guerre civile in vivo en manipulant in vitro quelques courtiers en cadavres.
11 – La peste
À un capital qui joue d’avance, en en mystifiant les termes, sur une crise irréversible, ses chances ultimes de survie, il ne reste aucune marge, pas même idéologique pour se proposer d’administrer un ordre · apparent. Seul un désordre contrôlé lui permet d’envisager quelque répit. Une guerre civile pilotée est le type de réalité quotidienne qui lui permettrait le mieux d’extérioriser son propreterrorisme. La « société du spectacle » ne paye plus les coûts de sa gestion même fictivement « idyllique » ; la fin du développement indéfini marque la fin de l’« ivresse » de la consommation. La tragédie-comédie de la grande, bouffe voit sortir de la bouche du souffleur le spectre de la pénurie.
Pour l’engager en qualité de jeune rêveur, le spectacle doit changer de scénario. La fureur monte de partout à mesure que se révèle la réalité cachée derrière les « crises » manipulées : il ne reste plus désormais qu’à la dévier. L’antique artifice de la représentation est le seul capable de restituer à la « politique » un reste de pouvoir illusoire qui freine la conscience émergeant des dimensions totales du heurt pour la vie de l’espèce. La guerre civile in vitro est l’expédient par lequel on cache à elle-même une telle conscience, en · la réduisant encore une fois aux gestes et aux tirades scéniques des affrontements séparés. La vraie guerre est juste au-delà de ces simulations extrêmes. La « question irlandaise » se pose déjà comme une première ébauche opérationnelle de cette stratégie du capital. En faisant l’hypothèse de sa généralisation opportunément diversifiée, il est facile de prévoir les avantages que le capital serait en mesure d’en tirer, État de siège permanent, réduction conjoncturelle de la consommation, mais hypervalorisation des industries de guerre les moins liées aux facteurs énergétiques, sélection forcée pour cause de force majeure de la petite et moyenne industrie et du parasitisme tertiaire ; hyperdéveloppement de la bureaucratisation militarisée ; centralisation fonctionnalisée du planning ; uniformisation des « besoins\primaires », enrôlement des prolétarisés dans une situation de crise de diversion permanente ; polarisation de la charge subversive sur des objectifs fictifs ; camouflage, derrière les exigences exceptionnelles, d’une restructuration profonde de brutalement accélérer, apparition d’une caste réduite économico-militaire monopolisatrice du pouvoir réel. Un « modèle de développement » parfaitement accordé à l’inversion de tendance prédite par les économistes d’avant-garde débarrassé de tout décor humanitaire.
12 – Nuremberg, leur affaire
À Nuremberg fut enterré pour toujours, drapé dans sa monstruosité, l’extrémisme d’un système capitaliste qui synthétisait dans la mort le savoir dont il se lavait les mains. Dans le camp de concentration, concentration de temps-espace-argent, le génocide des « inférieurs » récapitulait, en en exhibant l’horreur de manière effarante, la logique de la domination individualisée (nation, race, drapeau ? religion) au nom desquelles depuis des siècles le lustre des empires resplendit du sang des carnages. Le nazi-fascisme avait abrégé les temps et les moyens avec l’efficacité scientiste, en éliminant grâce à la splendeur du destin d’État tout sens résiduel de la faute. L’« individu » bourgeois y retrouvait le charisme perdu de la noblesse en s’imposant comme ayant des destins supérieurs sur une plèbe de parias. Un capital ouvertement esclavagiste aurait maximalisé le profit sur la mort des non-hommes ; de là, les super-patrons auraient tiré leur « humanité ». Les lois qui jugèrent ses bourreaux surgissaient d’un passé à la fois épais et sanglant mais recouvert par la mystification historique de la marche du progrès et par l’idéologie du libéralisme égalitaire. Nuremberg représente le nœud historique où le capital abandonne l’option du génocide ouvert pour adopter une forme de domination fondée sur l’intériorisation du « mortuum » dans la « vie » distribuée eucharistiquement à chaque sujet-participant. D’un côté le génocide vietnamien n’est pas immédiatement adéquat au mode de production, de l’autre il est déjà l’archétype de la guerre fausse et spectaculaire malgré son prix élevé en sang, en vies humaines.
Mais Nuremberg n’épuise pas l’histoire : depuis lors les régimes de démocratie représentative ont élevé dans leur sein les sectes de cadavres chargés d’éterniser dans les formes pétrifiées du « fascisme » le monstre destiné à canaliser la rage des prolétaires· en la mortifiant dans le laminoir de l’antifascisme, et à perpétuer l’idéologie archaïque de la « noblesse fondée sur l’esclavage » pour mieux faire accepter comme son dépassement effectif le projet de la’ destruction de toute noblesse dans la société où tous sont esclaves.
Dans ce mouvement le mythe excentrique de la race élue se neutralise dans le mythe, central pour l’Occident, du progrès ; le mythe du surhomme dans celui de la science ; celui du charisme et de l’« Individu » devient le mythe de la méritocratie dans la sphère de la mondanité spectaculaire mercantile. À l’intérieur de cette spécularité du fictif s’arment les acteurs de la guerre civile in vitro ; mais ce n’est pas seulement contre elle que se meut dès maintenant la vraie lutte armée. Elle reconnaît chez les auteurs du dernier dépouillement l’extraction à partir, de la fureur subversive, de la force vive pour le transformer en organisatrice de mort, les ennemis réels de l’affirmation de la subjectivité en devenir et de son mouvement vers la réalisation communiste. Elle s’oppose à tous ceux qui en opérant la récupération du refus de la participation et de l’identification en délire « schizophrène », de la rage totale en contestation parcellaire, de la critique en culture (idéologues « révolutionnaires », psychiatres, antipsychiatres « in et out » ; magistrats « démocratiques » ; artistes de la « révolution » ; leaders de groupuscules) concourent à ce que l’idéologie se matérialise immédiatement en institutions réformistes et en avant-gardes expérimentales : du groupe politique à la « communauté » thérapeutique[7], de la commune psychédélique à fa famille matriarcale reformée et ainsi de suite.
13 – La vraie faim
La critique radicale est le mouvement même dans lequel les prolétarisés luttent contre la domination du fictif, en démasquant l’organisation des apparences. Depuis que le fictif et sa promesse empoisonnée s’insinuent dans chaque existence la vidant de toutsens vivant et présent, elle trouve en face la fureur croissante d’une faim de vrai et de sens qui part du corps même de l’espèce. Au fur et à mesure que dans toute forme de ce qui existe se réalise un moment de la valeur autonomisée au fur et à mesure que l’anthropomorphose du capital met en scène une « humanité » de robots, ce qui lui est irréductiblement étranger, s’insurge pour la combattre. La lutte en procès est avant tout démasquage et dénonciation du faux. La rupture violente des écrans interposés entre la fin réelle de la révolution et la fureur des opprimés détournés vers de faux buts. Au point extrême des contradictions entre le capital et le vivant, la fin réelle de la révolution ne peut être que la destruction du capital et la réalisation de l’espèce humaine comme communauté vivant dans un rapport de cohérence organique avec l’univers naturel. La domination du capital sur une collectivité sous-humaine et sur une planète empoisonnée se révèle toujours plus comme l’ultime obstacle qui sépare l’autogenèse créative de la communauté-espèce de son monde latent. C’est ce que, dans son mouvement, la critique radicale indique en attaquant toute forme de représentation fictive. C’est pourquoi depuis toujours elle provoque la haine qui ne se leurre pas des gérants de la fiction. Toutes sortes d’administrateurs frauduleux de « crises » parcellaires, d’alternatives « politiques », de « batailles » imaginaires trouvent en elle l’ennemi irréductible. Ils essayent de le combattre avec· les moyens qui leur sont propres la calomnie, la déformation de l’histoire jusqu’à la répudiation de ce que dans le passé leur culture désigne comme préfiguration du mouvement lui-même.
14 – Fantômes et sicaires
Ce contre quoi on lance aujourd’hui les rats d’égout, dénichés par la pénurie, ce sont vraiment les dépouilles abandonnées par la critique radicale dans son cheminement. La première elle les a laissés derrière elle en refusant la sclérose déformes ayant évolué en idéologie. Ne pouvant pas freiner son mouvement présent (ni le dénoncer parce que la critique radicale ne se niche dans aucune organisation ou racket, officiel ou clandestin), les vautours du journalisme et de la « culture » se déchaînent contre ses fantômes.
Le « vrai » qui anima les occupations et les affrontements de 1968 fut essentiellement le démasquage du projet réformiste qui tendait à réduire l’insurrection à la revendication, en réinstaurant ainsi l’échange entre la demande et le désir qui la sous-tend, échange qui ne pourra se conclure que lors de leur coïncidence. Ce mouvement agite dans son tourbillon, lors des moments d’émancipation effective des fragments d’idéologie surgies du passé historique, les animant d’une « modernité » renouvelée. En bref le tissu de l’idéologie se fige sur le mouvement, en le paralysant dans l’autocontemplation. La critique radicale n’évita pas, en partie, l’étau régressif de l’idéologie. Le « conseillisme » jusque-là maintenu comme une relique dans les tabernacles de l’anarchisme académique et de la gauche communiste germanohollandaise, brisa sa coquille pour se présenter comme un modèle de démocratie réelle, directe, de base, alternative immédiate tant à la démocratie représentative qu’à la tyrannie orientale. Dans la lutte, certaines assemblées d’occupation et certains noyaux révolutionnaires en incarnèrent de brefs instants de vérité opérante, mais en brisant sa règle et en le reconnaissant non comme le premier et le nouveau, mais comme le dernier des vieux modes de combattre. Le « conseillisme » radical (en France essentiellement l’I.S. et des organisations moins radicales, en Italie la section italienne de l’I.S., le groupe « Ludd-conseils ouvriers », et l’Organisation Conseilliste, la plus ingénue et la plus immédiatiste, transformée ensuite en « Comontisme »[8]) a critiqué en pratique les limites du conseil comme idéologie opératoire. Dans d’autres pays, le conseillisme a eu des développements analogues et, de façon analogue, ce qui en reste, est un précipité. Personne ne peut d’ailleurs nier ce qui s’est exprimé de radical au-delà du conseillisme en tant que sigle : la passion de conquérir la dignité sans servitude en critiquant pratiquement tout pouvoir et toute séparation. La critique radicale dans son mouvement s’est séparée pour toujours des aspects formels et idéologiques du conseillisme : ils demeurent vides et morts, en proie aux chacals. De son côté « Comontismo » fit son autocritique· en se dissolvant tandis que d’autres courants radicaux critiquèrent ponctuellement et publiquement son apologie de la criminalité comme modèle de destruction subversive. Aucun comportement illégal n’est par lui-même subversif comme, à l’inverse, aucune ligne révolutionnaire ne peut oublier ce qu’est et de qui est la loi sans se révéler comme fiction politique.
L’autogestion généralisée est la fin visée par le mouvement réel. Mais elle ne peut se traduire par l’autogestion de l’inertie de l’existant. Sans se transformer en autogestion de l’esclavage. Dans son action en procès l’autogestion généralisée est essentiellement autogenèse créative : négation déterminée de ce qui existe comme organisation du fictif et transformation active de l’existence en lieu d’origine réel de la communauté-espèce humaine et de son monde. La vérité est le fruit vivant d’une lutte en acte : quiconque proclame une moralité idéologique comme voie de salut diffuse une drogue politique en forme de vérité. De même personne ne peut jouer d’avance des modèles « alternatifs » sans pour cela préfigurer mythologiquement le futur, en le polluant dès le début avec des archétypes du passé : le condamnant à éterniser la domination du mort sur le vif.
15 – Contre l’espérance
Il ne s’agit pas d’enlever tout sens vivant aux luttes encore prisonnières de la séparation, il s’agit en les libérant de leur esclavage par rapport au sens mort, de découvrir ce qui les sous-tend, mais qu’elles n’arrivent pas à exprimer dans son intégralité et sa totalité. Le mouvement réel n’est pas l’armée révolutionnaire nichée dans une latence ineffable, mais l’articulation vivante, dans les contradictions de ce qui existe et dans la tromperie des luttes fictives, d’un jaillissement qui les dépasse sans y mourir, qui se renouvelle et se renforce au-delà des traquenards tendus pour le capturer et le dévier.
Une certitude sans précédent historique est en train de surgir : la connaissance d’un communisme réalisable dans « transition », sur la base matérielle conquise par les forces productives ; une fois que le monde des hommes a été arraché des mains de ceux qui le dévastent afin de perpétuer une rapine séculaire. L’humanisation de la planète et de l’univers naturel et l’humanisation de l’« homme » lui-même est le possible qui transparaît au-delà des schémas de l’effondrement capitalistes, au-delà de la monstruosité imposée au monde et aux hommes par son mode de production nécrotisant, sur la valorisation du faux obtenu en mutilant le vrai depuis la graine et depuis le berceau. La production de profit mortifère et de sous-hommes qui lui sont enchaînée doit finir, ou ce sera la fin de tout projet humain. Cette certitude réalise et incarne dans le mouvement réel le contenu des « théories révolutionnaires » du passé dépassant leur forme encore conscientielle sur un mode idéaliste. Le passage en armes de l’espérance à la certitude, de la « Conscience » à l’expérience vivante à la vraie gnose est la seule transition nécessaire. La certitude a de la peine à se libérer des formes vides où l’idéologie la maintient ; au fur et à mesure que · la fausse guerre mise en scène par l’idéologie montre aux révolutionnaires la corde avec laquelle on étrangle leur colère, la certitude avance, et la vraie guerre se fait. Et telle est la tâche de la critique radicale. Avec les paroles de Marx : « Nous développons au monde des principes nouveaux que nous tirons des principes du monde. Nous ne lui disons pas : renonce à tes luttes, ce sont des niaiseries ; (…). Nous lui montrerons simplement pourquoi il lutte en réalité, la conscience de cela est quelque chose qu’il est contraint d’acquérir, même s’il ne le veut pas ». Depuis l’époque où ceci fut écrit, peines et luttes des hommes ont arraché aux principes du monde le secret d’un monde finalement possible ; ils se sont approprié la conscience d’un espoir, « le rêve d’une chose » : il s’agit aujourd’hui d’enfoncer la dernière barrière et de s’approprier le monde lui-même. « Nous ne craignons pas les ruines » dit Durruti : « Nous hériterons de la terre ; c’est certain. Nous portons en nous un monde nouveau, et ce monde grandit à chaque moment qui passe. Il grandit même maintenant que je suis en train de vous parler ».
Milan, juillet 1974
Giorgio Cesarano – Piero Coppo – Joe Fallisi
Ce texte, traduit de l’italien par Jacques Camatte, est issu de la revue Invariance, année IX, série III, no 1, 1976. Vous pouvez le retrouver ici.
[1]Il est difficile de traduire creditoria qui est un composé de creditizio créditeur et de credibile croyable. (Toutes les notes sont du traducteur).
[2]La plupart des thèmes abordés dans ce texte ont été développés dans « Apocalypse et révolution » que nous publierons prochainement.
[3]Il s’agit des bombes mises à Brescia en 1974, candis que le « roman policier » de Padoue fait allusion au meurtre de deux fascistes par les Brigades rouges.
[4]Allusion aux « Ardici dei popolo » organisation surgie en 1921 afin de lutter contre le fascisme.
[5] Service d’information de la défense.
[6]Il s’agit de l’attentat qui eue lieu à Milan en 1969 et qui fut mise sur le compte des anarchistes (d’où l’emprisonnement de Valpreda et l’élimination de Pinelli). Il s’avère de façon de plus en plus nette qu’il fut organisé par l’État italien lui-même.
[7]Les auteurs de ce texte (ainsi que G. Collu) préciseront ultérieurement ce qu’ils entendent par communauté thérapeutique. Indiquons seulement ceci : le développement du capital est délinquance et démence. Maintenant tout est permis ; il n’y a plus de tabou, d’interdit. Mais, en vivant les diverses « perversions » les hommes et les femmes, peuvent se perdre se détruire et ne plus être « opératoires » pour le capital ; d’où la nécessité d’une communauté qui les réinsère toujours dans celle du capital (plus exactement cette dernière prend la dimension d’une communauté thérapeutique). Un ensemble de spécialistes-thérapeutes serviront de médiateurs pour cette réinsertion.
Même ceux qui se contentent de vivre l’existant immédiat sont tellement broyés par le devenir du capital qu’il est nécessaire de prévenir les troubles (médecine préventive, élément essentiel dans la réalisation du despotisme capitaliste), de mettre en place des organisations thérapeutiques qui pourront les réadapter au mode d’être du capital.
[8]Le groupe Ludd s’est formé en 1969 à partir d’éléments en majorité d’origine anarchiste. Il publia une revue « Ludd – conseil ouvrier » où parut le texte d’E, Ginosa et G. Cesarano « L’utopie capitaliste » que nous publierons prochainement. « Comontismo » fut formé à l’aide d’éléments provenant du groupe Ludd qui s’était dissout en 1971. Ce nom est dû à une traduction plus ou moins littérale de Gemeinwesen (gemein = com = commun et ontos = être).
Un certain nombre d’anciens membres de ces deux groupes ont rejoint les « Brigades Rouges » qui proviennent en majorité de l’ancien mouvement « Potere Operaio ». Dans une prochaine étude sur le gauchisme en France et en Italie de 1960 à 1975 nous préciserons les caractères de mus ces groupes, y compris Lotta Continua dont il est également question dans de texte.

