« Le nœud qui lie idéalement orphisme et gnose réside donc dans le fait de reconnaître que l’émancipation salvifique ne se réalise pas avec les moyens de la pure connaissance abstraite mais à travers la poésie. »
Orphisme et tragédie, Gianni Carchia
L’érection et l’approfondissement du vide participent d’un même mouvement. Nous nous trouvons contraints d’accepter cette confusion égotique et douteuse dans laquelle seuls comptent le surgissement d’une personnalité, d’un moi (il faudrait le croire indispensable révélateur de l’émotion artistique ou poétique) et l’obsession écœurante à sans cesse vouloir prendre position, qu’elle soit militante ou réactionnaire. Impuissante à entamer la trame de l’existant, à nous faire voir combien le mensonge règne sur cette terre, impuissante même à nous faire simplement voir quelque chose, il nous faut dès le départ faire ce constat : la poésie contemporaine dans son immense majorité, n’est digne d’aucun intérêt. Position que l’on peut sans trop de risques étendre à l’art contemporain. Chacun se perd dans la croyance de l’autonomie de l’art, construction bourgeoise d’une sphère distincte et suffisante dans laquelle l’égo pourra enfin atteindre la pureté désirée et l’épaisseur qu’il lui fait défaut. Il faudrait alors peut-être dire ceci : à partir de cette position, seule la trahison à l’égard des choses est possible. Les mots sont couchés sans jamais provoquer la moindre brèche éthique, la moindre émotion, dans un flux continu de parole et de fausse communication. Dans une sorte d’hypocrisie, cette fausse poésie pense s’intéresser aux choses lorsqu’en réalité elle passe son temps à se regarder et à se complaire dans son impuissance. À sa lecture, on en ressort avec l’étrange impression que rien ne s’est passé, précisément là où un élan de vie aurait dû nous traverser de toutes parts pour ne pas nous abandonner ainsi indemne.
Lorsque l’on se met à écrire, il faut avoir en tête qu’il est toujours plus simple de mentir, de tromper et d’utiliser sa langue à des fins de dissimulation crasse. Effort sûrement premier pour qui souhaite écrire sans trahir. Mais chacun pense pouvoir recracher sa bouillie intestine et en faire un morceau de littérature, chacun pense pouvoir parler sérieusement comme artiste pour surtout rester aveugle et entretenir sa cécité. Dans le sillage de Mascolo, et de tous les initiés que nous gardons près du cœur, il faudra dès maintenant dire ceci : la poésie ne peut se concevoir autrement que comme acte de connaissance ; autrement elle perd toute signification. Il n’est pas possible de l’isoler dans une sphère d’impuissance qui serait uniquement esthétique ou littéraire, sans lui faire perdre toute signification, puisqu’elle prend sens fondamentalement comme condition ou plutôt comme signe ou effort d’un surgissement éthique au sein même de la vie (dans notre cas, de la vie économiquement agencée). Elle est un mouvement médiumnique dirigé vers le recouvrement de nos responsabilités et contenant en son centre précisément le dévoilement d’un secret jusque-là gardé inavouable. Secret ou « preuve de quelque chose »[1] qu’elle fait entrer en communication, à quoi elle donne possibilité d’existence, excroissance éthique indispensable à l’établissement d’une œuvre poétique véritable et digne d’intérêt.
Hermétique au devenir humain, produit entièrement abstrait de tout attachement, il est certain que l’opacité généralisée de ce monde, sa dématérialisation constante en économie détruisant tout autour du globe les moindres persistances éthiques joue un rôle fondamental dans l’épuisement de la poésie ou de tout désir d’écrire ; et arrache par là même la possibilité pour tout auteur d’y percevoir quelque chose, de se mettre à l’écoute de son intuition, sens le plus près du cœur, ultime perception de quelque chose qui ne soit pas moi. Mais ne leur cherchons pas d’excuse. Le repli interminable du langage sur lui-même, le développement honteux de la parole, la croyance dans l’autonomie bourgeoise de l’art, dans le geste de fermeture et le désir absolu de non-communication mènent tous au refoulement de notre responsabilité à l’égard des choses. Il faut avoir perdu tout attachement au monde, avoir détruit en soi toute puissance de renoncement ou encore avoir érigé sa mauvaise conscience contre son propre corps pour en arriver à professer un si grand vide, pour mener l’art et plus particulièrement la poésie à un tel degré d’inanité (prolifération intérieure de l’assurance de sa nécessité ou de son génie). Une telle parole ne saurait jamais contenir la moindre lumière véritable, aucune vérité éthique. En elle, rien ne traque, rien n’est en mouvement, même silencieusement rampant dans l’ombre des choses ; celle-ci se réfugie plutôt sous la lumière des vérités descendues du ciel. Peureuse et impuissante entre toutes, elle vit en se greffant à l’organisation intolérable de l’existant. C’est une vérité que l’on accorde volontiers à Mascolo que « seuls ou presque, par suite, parlent ceux qui se sont laissé dresser »[2]. Ils ont pour eux l’assurance que jamais aucune vérité ne surgisse de leur langue qui pourrait les tenir debout en effroi, face au recouvrement de leurs responsabilités. Le refus de communication condamne la poésie à la tiédeur ambiante qu’on lui connaît déjà ; et peut-être, ne doit-elle plus se poser la question de la représentation (de la souffrance, de la nature, de l’oppression, etc.), mais de son attention et de sa responsabilité face aux choses qui lui confèrent son importance et sa place historique. Dans la représentation, la poésie, gonflée d’assurance, se tient à distance raisonnable de son objet d’étude, en lui elle ne peut jamais se confondre, ni même traquer la forme souterraine d’un malaise. Il lui faudrait pour cela s’ouvrir et se mettre en chasse, or elle refuse. Elle reste statique et se rêve en spectatrice de son objet : forme ultra-pauvre de la décision artistique manquant la réconciliation de l’intelligence et de l’existant. Face à son objet, cette fausse poésie préfère prendre position, en général celle qui lui semblera de la plus digne reconnaissance morale ou au contraire de la plus calculée provocation et s’y fixer pour déblatérer jusqu’à trahir. Elle refuse, pour un temps, de ne rien dire, de se taire et de se faire attentive : elle renonce définitivement à connaître. Bien plutôt, cette fausse poésie préfère se précipiter, comme un nécrophage sur un cadavre, dans une compulsion représentative et militante de son objet d’étude. Elle vit aux dépens de la mort.
Un mot sur la souffrance. Il apparaît qu’il ne suffit pas d’écrire sur ses malheurs pour mettre au jour une œuvre digne d’intérêt. L’affaire personnelle ne suffit pas. Il faut que la souffrance, formidable remise au travail de tous nos sens, se fasse médium, voie ou chemin en vue d’une preuve ; il faut la prendre seulement en prétexte au désir de communication. On n’écrit jamais sur sa souffrance, au risque de vomir, bien plutôt : on écrit à partir d’elle. Comme certaines drogues ouvrent nos sens sur d’autres plans (connaissance par les gouffres), la souffrance délivre notre existence de l’unité égotique, elle a pour elle le bénéfice de la syncope, à son contact toutes les fausses certitudes disparaissent, tout s’écroule au profit de vérités jamais encore vécues. Au travers d’elle c’est l’âme de ce monde qui me traverse. Dans la libération qu’elle opère sur ma conscience, je renoue avec ma médiumnité : hypersensibilité des organes de perception, expérience ultime d’ouverture du corps (divine sans aucun doute). Au travers de sa manifestation, des forces jusque-là souterraines se mettent en branle en vue d’une organisation inédite du champ de mes perceptions. Mais les formes modernes de la souffrance n’ont avec cela rien en commun, elles se font bien plutôt aliénantes et insidieuses, elles rendent aveugle bien plutôt qu’elles rendent voyant : insensibilité accrue, dépression nerveuse, cécités précoces, gliomes égotiques, etc. Au sein des espaces les plus développés du globe, la souffrance, comme toute expérience sensible, tend à disparaître au profit d’une opacité totale pour tous et envers tous. Sans doute cela explique-t-il le terrible constat de la pauvreté des formes poétiques prise en général. Nous voilà tous perdus dans un brouillard affectif des plus froids, loin de toutes vérités, piégés ensemble en des lieux abandonnés où rien ne semble plus pouvoir venir à notre rencontre ; chaque chose semble si lointaine. Ici rien ne pourra jamais nous blesser, nous sommes malades à coup sûr.
Mais « Cette vie macabre n’est pas le naturel de l’homme »[3] et cela toute poésie véritable le sait. Il lui est alors essentiel, pour fuir absolument le mensonge auquel confine l’organisation du globe et pour ne jamais sombrer dans l’irresponsabilité, qu’elle garde près de son cœur la conscience qu’elle est un processus de connaissance en vue du rétablissement de la communication sans médiation. Dans la persistance de ce souvenir, elle recouvre par là son « naturel éthique »[4]. Prenons tout à la fois Blake, Rimbaud et Artaud (nous pensons encore à beaucoup d’autres) ; et c’est pour cela que nous pouvons les tenir pour digne d’intérêt, ceux-là ont endossé pleinement la tâche poétique. Ils auront fait de leur pratique, non pas une frivolité esthétique ou littéraire, mais une quête spirituelle, un voyage sans retour vers les lumières de l’informé. Leur poésie est un abandon total de toutes les chaînes qui jusque-là gardaient leurs sens captifs de la violence. Ils ont fait entrer en communication, et dans la plus grande exigence artistique, visible et invisible. Avec Blake nous réalisons que notre imagination est un organe de perception, que le sacré qui traversait de part et d’autre le monde humain s’est retranché dans les couloirs célestes, que notre énergie créatrice, jusque-là refoulée dans les espaces les plus inaccessibles de l’être, s’est trouvée capturée par des institutions savantes ; Rimbaud, ou la conscience aiguë de notre appartenance à la civilisation monstrueuse, la douleur que cette intelligence engendre, puis enfin l’esquisse d’une vie nouvelle. Ils ont fait de leur œuvre une véritable entreprise poétique de connaissance ; face à l’opacité du monde, ils se sont tenus droits et responsables et en ont tiré les conclusions qui s’imposaient ; ils se sont fait respectivement prophète, voyant ou fou en assumant pleinement la tâche médiumnique de l’écriture et de toute entreprise artistique. Blake dans son poème Europe a Prophecy voyait déjà dans la Révolution française, de laquelle il était contemporain, la reconduite durable de notre asservissement historique par les forces nouvellement constituées des Lumières. À l’instar de ces deux-là, Artaud, peut-être plus radicalement encore, s’est érigé seul contre l’existence ; pour tenir les ombres à distance, il n’aura eu de cesse de se mettre en mouvement. Au travers de son œuvre, c’est la destruction médicamenteuse de l’unité de l’être par l’institution psychiatrique qui se fait jour, l’existence d’une conspiration globale et magique (c’est-à-dire non plus uniquement physique) contre les formes d’existences, la disparition définitive de toute convention au profit d’un langage de l’impossible, etc. Son œuvre, que l’on commente ici au survol, est un cri mêlé de douleur et de haine contre l’homme et sa civilisation monstrueuse ; tel un médium gonflé par la mort, en elle tout suinte. Aujourd’hui, tant elle entache l’histoire de la poésie française, il est difficile de ne pas écrire sous son influence. Sa poésie est une rupture absolue avec les formes préexistantes de la domination. Elle est en tout point un geste d’ouverture répété, le surgissement d’une langue qui était avant lui encore secrète, confiné dans l’occulte de l’existence. Blake, Rimbaud, Artaud : ils sont sans aucun doute des initiés. Celui qui, comme eux, prend la décision d’écrire s’engage dans un processus de connaissance qui le mènera, s’il fait assez confiance à ses sens, vers le dévoilement, puis à la destruction de l’agencement de nos cécités.
L’approfondissement de la biopolitique, l’élargissement des réseaux technologiques, des modalités métropolitaines d’attachement et de connaissance conduisent à un épuisement de nos possibilités affectives ainsi qu’à une disparition méticuleuse de la poésie au sein de l’existence, ou plus précisément, tout cela neutralise les possibilités d’apparitions poétiques de nouvelles formes de vie, et plus premièrement d’une recherche de vérité, processus par lequel toute forme nouvelle surgit. Tout accomplissement poétique, puisqu’il procède au rétablissement de la communication, brise de facto l’opacité cybernétique de l’organisation de l’existant. La poésie vraie, c’est-à-dire seule digne d’intérêt, ne se conçoit pas séparée d’une recherche de vérité ; elle est la voie privilégiée de l’émancipation et de l’approfondissement éthique au sein du langage ; un instrument pour la connaissance. En elle c’est l’unification d’un médium (poète) et d’un moment (vérité) qui se manifeste. Il s’agit pour le poète comme pour le lecteur d’une intime rencontre avec le sacré jusque-là spolié par l’agencement économique de la vie ; un pas vers l’inconnu et l’ouverture des sens. Elle est la destruction, justement au moment où l’on croirait qu’elle permet de plonger en soi, de tout avenir égotique, de tout geste d’intériorité : l’acte poétique procède, pris sous n’importe quel angle, et sans interruption, d’une attention aiguë à l’égard des choses ; et peut-être tenons-nous là une caractéristique essentielle de la poésie qui lui donnerait une signification vis-à-vis de la communication véritable qu’elle rétablit. Toute œuvre sans intérêt donc, doué ou non d’une puissance technique, cela n’a pas d’importance, procéderait d’un repli sur soi, d’une incapacité à se rendre attentive ; perdant ainsi de vue toute exigence éthique et donc toute signification. Tout musicien le sait, il faut commencer par se mettre à l’écoute pour jouer ; il en est de même pour le poète. Il lui faut un geste tendu, puissamment dirigé vers l’inconnu, douce évanescence organisant matériellement et spirituellement un calme qui rend possible la vue d’autre chose. Il lui faut se rendre disponible au monde. Dans cette position d’inquiétude, de grande précaution, geste premier de la poésie, ce sont les forces encore souterraines de la connaissance qui sont au travail. Celui qui se laisse posséder par le mouvement de l’écriture renoue avec la communication véritable de l’humain avec l’humain, mais aussi de l’humain avec les choses. Debout face à elles, il se trouve de nouveau attentif et responsable ; et délivre de l’agencement stérile du monde, la possibilité pour ceux qui le lisent de se trouver dans la même attention. Au travers de la connaissance poétique, c’est une brèche qui s’ouvre, la disparition d’une cicatrice au profit d’une lumière. Le geste du poète, depuis la naissance orphique de la poésie, nous rend vivants face au mensonge de l’existant, il actualise l’émancipation au travers du dévoilement de nos origines et de notre avenir. La poésie, profondément curieuse, entame la réconciliation des créatures avec le monde. C’est un voyage risqué, une projection vers des formes nouvelles. La connaissance rendue à l’humain.
Refuser la communication, ne pas reconnaître à la poésie qu’elle soit un rituel de connaissance, c’est prendre le risque de reconduire, consciemment ou non, l’ordre des choses : la réactualisation de l’intolérable au sein de la parole. Pour qui souhaite écrire, cela ne veut pas dire ne pas parler de soi, mais en dernière instance, ne pas vouloir parler de soi. Dépasser cette condition misérable de la conscience isolée et malade, qui ne veut que se replier à l’infini sur elle-même (triste bête agonisante). En finir absolument avec l’esprit. Arrivés où nous en sommes, tout cela semble dépasser notre question de départ sur la mesure de l’intérêt. Essayons alors, après Mascolo, de dire ceci : une œuvre sans intérêt est une œuvre qui nie le naturel fondamentalement éthique de l’art. Plus la poésie se gonfle d’ambitions égotiques, retour logique d’une forme-conscience qui ne peut plus rien appréhender qui ne soit pas elle, plus elle renonce à connaître et à rétablir la communication. En se repliant sur elle-même, en niant son exigence dernière qui est et la mise en communication directe et sans médiation de l’humain et du monde (mouvement pour l’émancipation), elle perd de vue la constitution de formes nouvelles et se retrouve dénuée de toute signification véritable. Nous l’avons dit : toute entreprise poétique est une recherche de vérité, elle est la voie privilégiée vers la connaissance, et inversement, la recherche de vérité est la voie privilégiée vers une poétique vraie. Elle est le moment d’une réconciliation entre une existence et une vérité dans laquelle la violence établie se trouve suspendue : elle est en elle-même transformation. En elle, poète et lecteur se dressent ensemble en initiés ; sûrement ont-ils vu quelque chose d’autre. Ce qui se fait alors progressivement jour ici, c’est la possibilité poétique de transformation de la vie, sujet déterminant s’il en est, mais que nous ne nous risquerons pas à aborder plus en avant ici. Disons simplement pour en finir, que la poésie, renouant avec ses responsabilités à l’égard des choses et se découvrant un intérêt pour elles, actualise et met au jour le tissu éthique, l’épaissi jusqu’à le rendre visible. Attentive, traquant et esquissant les contours d’une vie nouvelle, elle donne forme. Elle est un mouvement ininterrompu d’énergie vitale qui traverse l’œuvre et lui donne par là son épaisseur éthique et donc sa vérité poétique. Inépuisable chasse spirituelle, elle en est l’effort et l’accomplissement au sein même du langage.
Terrence L. Swedenborg
[1] Le Communisme, Dionys Mascolo, ed. Lignes, p.34
[2] Ibid, p. 47.
[3] Ibid, p. 88.
[4] Ibid, p. 35.

