Sur le scientisme et la révolution

Aux temps où les anges et les sphinx apparaissaient aux hommes, aux temps de Jacob et d’Œdipe, en face d’une idée chacun tremblait pour sa peau. Ces temps reviendront, ils reviennent et déjà l’intelligence ne peut plus guère vivoter dans ses retraites philosophiques. Le combat s’engage, sur tous les plans, dans la société et dans quelques individus, entre les producteurs et les parasites ; un signe en est que les plus vieux problèmes de l’esprit, et qui semblaient les plus abstraits, se colorent aujourd’hui de revendications vitales et d’intentions politiques.

La question de la valeur de la science, ancienne comme la science même, ne peut plus être un thème de pure spéculation. La science est liée au machinisme et celui-ci, en tant qu’il existe, pose le dilemme de son mode d’utilisation : capitaliste ou socialiste. On a bien vu l’intrication des deux problèmes, théorique et social, au cours des controverses soulevées par un livre du docteur Alexis Carrel, L’Homme, cet inconnu (je ne parle pas de l’ouvrage lui-même, où je n’ai guère trouvé, étant ce jour-là porté à l’indulgence, qu’une énorme naïveté). Nous étions en présence de la thèse scientiste portée à ses extrêmes conséquences : on nous proposait une « connaissance de l’homme » qui n’aurait été, après tout, que la somme des savoirs fragmentaires fournis sur l’être humain par les diverses disciplines scientifiques ; connaissance indigne de ce nom, car elle ne porte que sur l’extérieur, sur l’aspect passif et sur les résidus ou les symptômes d’activité de son objet, qu’elle n’a donc pas pouvoir de modifier, puisque l’homme observant est autre que l’homme observé. Or, l’idéal social de ce scientisme à peine déguisé, tel qu’on peut le deviner dans le livre en question, serait une société à classes, dirigée par une aristocratie de laboratoire qui traiterait le reste de l’humanité exactement comme l’éleveur de chiens traite ses animaux (eugénisme forcé, privilèges de races, éducation identifiée à un dressage, destruction par l’euthanasie des individus atteints de certaines tares, etc.).

Cette coïncidence d’une forme moderne du scientisme avec un conservatisme social ne m’avait pas surpris ; et je ne l’aurais pas rappelée si je n’avais trouvé, peu après, un mépris analogue du prolétariat et de ses revendications dans un livre qui, sur le plan théorique, défend très intelligemment une thèse adverse. C’est Scientisme et Science, par le docteur Jean Fiolle[1], qui soutient que le prolétariat, ne pouvant apprécier que ce qui est matériellement utile, mettra toujours la science et surtout la technique au-dessus des arts et au-dessus de la « métaphysique » (il entend par là, et c’est son droit, la vraie connaissance) et que par conséquent le scientisme aura toujours la faveur des « sociétés démocratiques » : il entend par ce dernier terme aussi bien les régimes fascistes qu’une société communiste, et nous voici en pleine confusion.

Tâchons de nous en tirer. Isolons d’abord, provisoirement, l’aspect éternel du problème. Je ne reprocherai pas à l’auteur de ne pas avoir défini la connaissance supérieure à laquelle il fait allusion ; je sais bien que c’est impossible et je ne ferai pas davantage ce reproche à René Guénon, auquel le docteur J. Fiolle se réfère souvent et qui a su dire violemment dans tous ses ouvrages ce que cette connaissance n’est pas. Je ferai seulement semblant de dire que cette connaissance est toujours un acte, qu’elle est directe, antérieure à tout langage, qu’elle est de soi par soi, qu’elle transforme son objet et qu’elle s’acquiert par un long apprentissage de la sincérité intérieure, du réveil continuel, de la création… mais ce sont là des mots. Je supposerai, du moins, que c’est de cette connaissance que veut parler l’auteur. La science, à l’opposé, ne fait que préparer ou suivre l’acte, elle est médiate, conditionnée par le langage, elle porte sur les objets extérieurs, ne donne qu’indirectement le pouvoir d’agir sur eux et peut être acquise par toute intelligence normale qui veut seulement y consacrer un temps suffisant. Elle ne peut que reculer indéfiniment nos

« pourquoi » et nos « comment » sans jamais les satisfaire. Telle quelle, elle a sa fonction propre et prétendre la rejeter comme mode de connaissance imparfait serait comme vouloir supprimer le plaisir de manger parce qu’il ne nous donne pas un bonheur complet. Enfin, j’approuve comme très importantes deux remarques du docteur J. Fiolle : d’une part, la découverte est, dans la vie du savant, un acte supérieur à la science elle-même ; et d’autre part les sciences, tout en gardant leurs objets propres et leur efficacité pratique, peuvent être, comme furent en certaines époques les « sciences sacrées », en même temps des symboles de la connaissance vraie.

Maintenant, entrons dans l’histoire. Une « mystique de la science » est née depuis un siècle ou deux et, malgré les nombreux écrivains qui ont annoncé, depuis, la « faillite de la science », elle est encore bien vivace, sous des formes anciennes ou nouvelles. Le scientisme, en germe avec la Renaissance, d’après notre auteur, aurait non pas détrôné la mystique religieuse du Moyen Âge, mais été « appelé », comme un produit de remplacement, par la déchéance de cette mystique ; son succès aurait été consacré par l’essor du machinisme, fils de la science, et par le respect croissant du public pour l’utilité matérielle si visible des inventions scientifique[2].

Jusqu’ici, en somme, d’accord. J’admets aussi que dans une société parfaite la science serait subordonnée à la connaissance ; pourvu qu’on n’assimile pas celle-ci à des rêveries philosophiques, esthétiques ou pseudo-religieuses qui seraient de simples moyens d’évasion de la réalité ; connaissance impliquerait au contraire un travail actif, des institutions, des maîtres, des élèves, l’emploi de toutes les ressources de l’individu, de tous les moyens accessoires que peuvent fournir les métiers créateurs et les arts, et, en un mot, éducation. Mais cette société parfaite n’a qu’une existence symbolique ; et il est vrai qu’elle peut avoir, en tant qu’idée directrice, une valeur fécondante, qu’on la voie sous la forme de la République platonicienne, d’une théocratie ou d’un communisme idéal.

Historiquement, nous vivons sous un régime capitaliste dont les contradictions internes ont atteint leur point critique. Ces contradictions, idéologiquement, se traduisent ainsi : d’une part, nécessité d’une science et d’une technique capables d’assurer le succès du machinisme sur lequel le régime repose ; d’autre part (c’est la traduction de la « loi d’airain » sur le plan intellectuel), fermer au prolétariat toute possibilité de penser autrement qu’en machine, lui interdire toute forme de culture qui pourrait l’amener à douter de la légitimité de sa condition. De là, d’un côté, un respect religieux pour la science, qui n’empêche que le savant dont les recherches ne sont pas immédiatement profitables à la société est aussi délaissé, économiquement, que l’artiste ou l’écrivain dans les mêmes cas. Et, par ailleurs, un encouragement souvent systématique donné à tous les modes d’empoisonnement intellectuel : spectacles, lectures et divertissements évitant de demander au public l’effort créateur sans lequel le loisir n’est qu’un abrutissement, doctrines pseudo-religieuses de résignation et de sentimentalisme, pédagogie psittaciste et moutonnière, goût du mystère, des sciences occultes[3], etc. Dans les tentatives désespérées du capitalisme agonisant connues sous les noms d’impérialisme et de fascisme, ces deux demandes idéologiques ne peuvent que se faire plus exigeantes : apothéose de la technique d’une part, exaltation mystique de la nation et de la race d’autre part.

Le docteur J. Fiolle a bien mis en évidence le premier de ces deux phénomènes. Mais, par une curieuse confusion, il l’attribue non pas au capitalisme, mais à ce qu’il appelle les « régimes populaires ». Il le fait, d’ailleurs, avec beaucoup de réserves, qui montrent en lui un esprit intelligent et courageux, trompé sans doute, en ce qui concerne l’actualité sociale, par une documentation insuffisante ou trop indirecte. Des deux graves erreurs qu’il est enclin à commettre, la première, qui consiste à identifier tout bonnement fascisme et dictature du prolétariat, est très banale et je ne veux pas la discuter ici[4]. L’autre, qui est de croire que toute société démocratique implique le scientisme, doit être considérée, car elle sera encore commise plus d’une fois.

Cette erreur n’en est pas tout à fait une. Il est vrai que le prolétariat est souvent trop prêt à approuver toute attitude philosophique apte à servir ses intérêts matériels ; mais il est aussi fréquent, et moins excusable, que le spéculateur intellectuel soit prêt à prendre toute attitude politique qui ne dérange pas ses rêveries intimes. Il est vrai aussi que la dictature du prolétariat, conséquence directe du capitalisme, en porte encore quelques tares et quelques apparences. La nécessité pour le prolétariat russe parvenu au pouvoir de se défendre contre les agressions militaires ou économiques, et, simplement, de subsister, a exigé de lui un renforcement de l’organisation industrielle et de la technique ; d’où une glorification de la science allant quelquefois jusqu’à la mystique scientiste. Mais cette maladie n’a rien de spécifiquement prolétarien ; c’est une maladie de la race blanche, contractée avec le capitalisme, et il n’y a aucun espoir qu’elle soit jamais guérie dans les pays à structure capitaliste. Au contraire, les recherches dites « désintéressées » – et qui sont en fait les plus utiles, puisque leurs fruits sont aussi bien pour l’homme qui pense et qui sent que pour l’homme qui mange – semblent être, d’année en année, plus encouragées et plus respectées en U.R.S.S. ; quant à la valeur de ces recherches, elle dépend des chercheurs eux-mêmes, non pas de la société[5].

J’ai laissé de côté, comme utopique, la question de l’avenir de la science dans une société communiste. Une telle société n’existant pas encore, je ne puis qu’espérer qu’elle détruira le seul machinisme qui soit à détruire, celui qui, installé dans les cerveaux des hommes, mécanise et asservit leur pensée, leurs réactions et leurs initiatives ; qu’elle remettra la science à la place honorable qui lui convient et qu’elle reconnaîtra la nécessité d’une chasse au mystère beaucoup plus efficace, d’une connaissance qui soit un art de vivre, d’une culture totale et réelle. Il est probable aussi que tout pas fait dans ce sens par un État prolétarien sera accueilli par nos milieux conservateurs ou anarchistes comme un recul ; de la même façon qu’on entend dire aujourd’hui d’un ton railleur, à ceux qui jadis s’indignaient de l’avortement légal et de la socialisation des enfants, que la Russie soviétique « revient en arrière » lorsqu’elle abolit l’avortement légal et s’efforce de reconstruire la famille normale. Il est certain, enfin, que les superstitions, au vrai sens du mot (religions dégénérées, foi aveugle, résidus sentimentaux de mystiques dont les objets et les méthodes sont oubliés, etc.) que le même pays prolétarien est en train d’extirper étaient des aliments empoisonnés ; mais ils étaient offerts (souvent avec une volonté délibérée d’asservissement) à des faims réelles. Or, ce n’est pas assez d’enlever à un malade une nourriture qui le tue ; il faut encore lui fournir une nourriture saine. À ce moment, on verra que le savoir scientifique ne suffit pas à rassasier la faim de connaître ; qu’il ne suffit pas non plus, pour cultiver un homme, de lui donner une éducation intellectuelle, plus une éducation artistique, plus une éducation physique, plus une éducation politique ; et le besoin d’une éducation et d’une culture plus réelles, s’adressant à l’individu même et non pas à ses apparences extérieures, appellera les hommes capables de cette tâche : ce sera pour la civilisation une question de vie ou de mort.

Mais ceci, je le répète, est de l’utopie. Le fait, c’est que, vers l’avenir proche, l’histoire étant irréversible, deux voies s’ouvrent, celle du fascisme et celle de la révolution prolétarienne. La première mène certainement à l’écrasement de l’individu, aux mystiques aveugles et à l’abaissement de la recherche intellectuelle qui sera confinée à l’invention de nouveaux moyens (matériels et autres) de destruction. La seconde mène peut-être à une société meilleure où la conscience humaine ne sera pas plus mécanisée par le savoir verbal et le scientisme qu’endormie par les promesses d’un paradis ou terrorisée par les menaces d’un enfer. Étant certain de perdre dans le premier cas, je parie sur le « peut-être ». J’ai dit « peut-être » pour dire le moins ; mon cœur voudrait dire « sûrement », mais aujourd’hui je ne lui ai pas donné la parole. 

René Daumal
(1936)


[1] Ceci n’est pas une critique ni un compte rendu ; je prends simplement prétexte de ce livre dont je devrais, autrement, signaler d’excellentes pages, un ton sympathique et un vocabulaire souvent discutable. Je dois pourtant avertir que l’auteur parle de la science telle qu’elle est pour le public qui croit et non de la science du savant qui crée.

[2] Mais la faveur de la science auprès du peuple viendrait aussi, d’après l’auteur, de ce que la science est « sans mystère « . Halte ! Il y a justement mystique parce qu’il y a mystère. Le miraculeux est précisément que l’homme puisse se servir des inventions de la science malgré le mystère qui est derrière elles ; mystère qui est seulement un peu plus reculé pour le savant que pour le constructeur d’un poste de T.S.F. et un peu plus pour celui-ci que pour l’auditeur ordinaire. L’électricité, les rayons X, le radium, les ondes, ce sont, pour la masse des blancs d’aujourd’hui, des agents magiques analogues à ceux qui, disent les ethnographes, jouent un si grand rôle dans la vie des « primitifs « ; ces forces sont redoutables, bien que domptées par le respectable savant-magicien, et les aliénistes savent quelle importance elles ont dans les manies et les délires. Or, un non-sens de notre civilisation est de flatter le goût du mystère sans donner à l’homme les moyens de le dissiper.

[3] Voir par exemple le succès de certaines « sciences « divinatoires de la plus basse espèce depuis deux ou trois ans, soit dans des journaux spéciaux dont il serait intéressant de connaître la genèse, soit dans des journaux d’information qui se contentent d’alimenter un goût déjà existant du public.

[4] Sur une photographie instantanée, rien ne ressemble à un coucher de soleil comme un lever de soleil. Vus de dos, rien ne ressemble à un homme qui rit comme un homme qui sanglote. Extérieurement, rien ne ressemble à un défilé fasciste comme une parade de l’Armée Rouge. Mais il faut regarder le soleil dans son mouvement, l’homme du dedans et les révolutions dans leurs intentions profondes.

[5] S’il est vrai qu’en U.R.S.S. l’intellectuel qui poursuit une recherche personnelle est libre de le faire à condition de consacrer quelques heures de sa journée au travail collectif, il faut dire que dans un pays capitaliste le même individu ne peut se livrer à sa recherche qu’au prix de la meilleure partie de son temps, de sa santé, parfois de sa dignité et de sa peau.

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