Entretien avec Dionys Mascolo
Didier Cahen. Dionys Mascolo, dans la préface que Maurice Blanchot a donné pour votre livre À la recherche d’un communisme de pensée, j’extrais ces quelques lignes : « Il y aura désormais ensemble – “entre nous” – ce que nous refuserons par un refus qui s’exprime avec des raisons mais est plus ferme et plus rigoureux que ce qui peut se dire raisonnable »[1]. C’était en 1958, au moment où Blanchot s’était lié d’amitié avec vous…
Dionys Mascolo. Nous nous étions aperçus (avant cela) puisque je travaillais chez Gallimard, mais nous nous sommes vraiment connus lorsque, avec Jean Schuster, j’ai fondé la revue 14 juillet, contre la prise de pouvoir par De Gaulle en 58. Le premier numéro de 14 juillet paraît, et je reçois quelques jours après, un mot qui m’a ébloui, un mot de quelques lignes : « Je veux vous dire mon accord, je n’accepte ni le passé, ni le présent ». Quelque chose comme cela, trois lignes. C’était Blanchot. Naturellement, je lui réponds aussitôt, et dans le deuxième numéro, il y a déjà un texte de lui qui dit le sens qu’aura notre amitié, c’est-à-dire – et il l’appelle lui-même dans sa préface –, l’amitié du non, non, N,O,N. Le non, le refus que nous prononçons en commun contre ce qui nous semble insupportable dans l’état de choses.
D.C. On a l’impression que Blanchot voue à De Gaulle une haine sans mesure. Au risque d’être provoquant, cette haine dépasse de loin la personne de De Gaulle. Elle semble permanente, avez-vous vécue ainsi ?
D.M. Oui, je la partageais tout à fait. Il me revient que le premier ou le deuxième texte de Blanchot dans cette revue – je ne le sais plus – s’intitule La perversion essentielle. La perversion essentielle, c’est la perversion du politique, du pouvoir politique, quand le pouvoir prétend être incarné par un homme providentiel. Or, ce qu’il y avait d’ignoble dans l’attitude de De Gaulle – et je continue à le penser –, c’est qu’il se présentait non pas au nom de principes, non pas au nom d’une théorie mais au nom de son propre nom, du « Moi, Général de Gaulle », c’est-à-dire, au nom de Jeanne d’Arc.
D.C. La part de Blanchot est-elle très importante dans la Déclaration des 121 ?
D.M. Très importante. J’ai commencé la rédaction du texte avec Jean Schuster, en avril 1960. Le texte a été publié en septembre 1960. Blanchot est intervenu à la sixième ou septième version. Il a gardé l’argumentation mais il l’a vraiment réécrite. Le texte avait été signé par peut-être soixante personnes déjà ; et il s’intitulait Adresse à l’opinion. Et Blanchot m’a dit : « Ce titre n’est pas tellement séduisant. Que pense-riez-vous de Déclaration sur le droit à l’insoumission – ou à la désertion ? – dans la guerre d’Algérie ? Mais je préfère “insoumission” a “désertion”. » C’est donc lui qui a inventé le titre, qui y a introduit le mot « insoumission » qui était dans le texte.
D.C. 1968, c’est l’apothéose ou c’est le rêve qui d’une certaine façon se réalise pour Maurice Blanchot. Dès le départ, il y a cru fondamentalement. Vous souvenez-vous de ses premières réactions quand il a vu poindre le mouvement. Vous étiez ensemble alors, comment a-t-il réagi ?
D.M. Lui qui était de santé fragile, a défilé avec nous dans l’une des premières manifestations de mai 68, de la place de la République à Denfert-Rochereau, sans faire un faux-pas. Et ensuite, nous avons fondé ensemble le comité étudiants-écrivains, qui a donné lieu à ce bulletin, Comité, où tous les textes sont anonymes et dont un grand nombre sont de Blanchot.
D.C. Ai-je réussi, avec votre aide, à lever l’anonymat ? Je vais lire quelques lignes tout de même étonnantes qu’on doit pour une bonne part – et peut-être complètement – à Blanchot. Maurice Blanchot, en 1968, est un homme d’une dignité sans pareil. Il est âgé de soixante-et-un ans ; c’est un écrivain d’une force pratiquement sans égale. Le numéro sort en octobre 1968. C’est pour cette raison, j’imagine, que ce texte parle au passé des événements de mai :
« Les barricades étaient exemplaires parce qu’elles signifiaient : premièrement nous restons là, nous avons libéré un espace qui est celui de la non-loi ; deuxièmement c’est dorénavant la guerre, nous sommes des combattants et non plus des manifestants ; troisièmement nous sommes passés du côté de la peur ; quatrièmement nous élevons des barricades par un travail commun où s’affirme la communauté nouvelle, la Commune II ; cinquièmement l’objectif étant la Sorbonne occupée, ce pauvre bâtiment où s’enseignait millénairement un savoir vétuste, redevenait tout à coup d’une manière extraordinairement insolite un signe exalté par l’interdit, celui d’un savoir nouveau à reconquérir ou réinventer, un savoir sans loi, libéré de la loi et comme tel non-savoir, parole désormais incessante. »
Ce que je trouve merveilleux, c’est cet enthousiasme fou, cette fougue extraordinaire, mais tout d’un coup, il y a les trois dernières paroles, « parole désormais incessante », qui signent Maurice Blanchot. En revanche, quand Maurice Blanchot écrit « C’est dorénavant la guerre, nous sommes des combattants et non plus des manifestants », pour ma part, j’ai un peu froid dans le dos. Et vous Dionys Mascolo ?
D.M. Non pas du tout. Je crois qu’il n’y a aucune guerre légitime sauf la guerre civile.
Sur les traces de Maurice Blanchot,
France Culture
Ce texte est extrait de la revue Œil de bœuf, no 14-15, mai 1998.
[1] À la recherche d’un communisme de pensée, Dionys Mascolo, Fourbis, p. 9.

