Contre, tout contre la Nouvelle droite (1)

L’Impossible universel

Ironie : la Nouvelle droite n’a pas que de vieux habits. Avec Alain de Benoist, elle invoque la Logique contemporaine, [Bertrand] Russell ou Pasolini. Elle est pour l’avortement, elle utilise la génétique moderne. Elle veut penser l’avenir dans le cadre de la mort de l’humanisme traditionnel. En face, elle ne rencontre que la mobilisation des piétismes et des fidéismes.

La confusion est à son maximum, autour de la Nouvelle droite. On y mélange Michel Droit et son attaque de la Marseillaise gainsbourgeoise, quelques nouveaux philosophes, Hersant et les thèses de Lorenz ou de Popper. Après l’enquête du Monde par Thierry Pfister, sur les liens institutionnels qui unissent la néo-droite, Le Nouvel Observateur témoigne la semaine dernière du maximum de confusion et du minimum d’enquête, dans un dossier écrit par des journalistes qui n’ont visiblement jamais lu une ligne des théoriciens de la Nouvelle droite[1].

Car bien loin d’être nationalistes et obscurantistes, les penseurs de la Nouvelle droite ont tous les signes de la modernité. Nouvelle École, leur luxueuse revue culturelle, condamne le « modèle américain », la xénophobie française, revendique la liberté des mœurs, s’intéresse à l’écologie. Antichrétiens, ils sont avant tout les seuls lecteurs et interprètes en France des théories scientifiques anglo-saxonnes, ou du néo-positivisme du cercle de Vienne, ils suivent de près l’évolution de la biologie contemporaine, utilisent les travaux de Monod comme ceux du structuralisme façon Dumézil.

De tous les « nouveaux » dont on nous a abreuvés ces derniers temps, la Nouvelle droite est peut-être la seule véritable « nouveauté ». La traiter par le mépris, la suffisance sous-informée, la considérer simplement comme « un nouveau travestissement de la vieille droite fascisante », c’est leur offrir une victoire trop facile. Une fois de plus, la gauche est en retard d’une guerre.

Se refaire une « vue du monde »

Laissons de côté les filières du GRECE [Groupe de recherche et d’études pour la civilisation européenne] et du Club de l’Horloge, les ouï-dire sur le financement par [Albert] Spaggiari, les copinages avec la famille de Giscard, et autres ragots politiques. L’essentiel n’est pas là. La Nouvelle droite, c’est d’abord un écrivain-encyclopédiste-homme à tout faire, depuis la mise en page de sa revue (moderne et glacée), jusqu’à l’intervention idéologique au sein du Figaro Magazine, lieu des « intellectuels » de la Nouvelle droite : il s’appelle Alain de Benoist, il a 36 ans, il vient d’Europe Action et d’autres mouvements d’étudiants fascistes (« mais, dit-il modestement, on ne va pas me reprocher toute ma vie une erreur de jeunesse »). Il est d’abord un écrivain, un encyclopédiste exactement.

Alain de Benoist est parti d’une constatation simple : il n’y a pas d’idées « de droite » ou « de gauche », voyez tous les problèmes théoriques modernes (fondement des sciences contemporaines, féminisme, droit à la « Différence », etc.). Il n’y a qu’une appropriation culturelle traditionnelle des problèmes théoriques par la Gauche. Le tout est de refaire à la Droite une « vision du monde », un modèle interprétatif, un corps théorique. Et ça n’est pas difficile, vu l’incroyable négligence et ignorance de la gauche française.

Alain de Benoist, je l’ai en face de moi, dans un petit restaurant de la place des Vosges. Il aime beaucoup Libé, m’explique-t-il, il partage beaucoup de remises en question avec nous. Et il ne s’agit plus de cette vague « estime d’homme à homme » qu’ont les extrémistes les uns pour les autres (encore qu’elle joue à présent non comme simple « copinage », mais comme revendication de l’appartenance à la même aristocratie, celle des esprits libres). Pendant qu’il m’énumère nos points d’accord, et leur liste est impressionnante, je songe à ces relations entre adversaires qui s’estiment qu’il tient à instaurer avec moi. Quelque chose comme le partage des territoires entre mâles dominants dans cette éthologie animale qu’il cite volontiers.

« Moi je suis prêt à signer les manifestes contre les condamnations du 23 mars, tous les textes contre l’expulsion des travailleurs immigrés. (…) Antisémite, moi ? Je sors de chez un rabbin, j’ai beaucoup de relations avec la communauté juive, vous et moi avons les mêmes ennemis : les apôtres de l’universalisme de la marchandise, les libéraux du pouvoir abstrait, la droite giscardienne… Nous ne jouons pas un jeu à deux, mais à quatre : vieille gauche contre nouvelle gauche, vieille droite contre la Nouvelle droite… Le plus important pour nous, c’est le droit à la Différence. »

Alain de Benoist est petit, modeste, volubile, mal rasé. « Mais vos liens avec le Giscardisme ? Ce livre publié avec Olivier Giscard d’Estaing ? Cette installation au Figaro Magazine ? »

Je ne lui dis pas tout ce que je sais déjà, et qui fait que la Nouvelle droite n’est plus une plaisanterie de gagne-petit. Alain de Benoist passe pour avoir écrit le livre de [Michel] Poniatowski, avoir inspiré celui de [Philippe] Malaud. Les ministres à court d’idées ont besoin sans cesse du seul théoricien de la droite. « J’écris partout où on me laisse écrire. Je soutiens des thèses complètement contradictoires avec le libéralisme marchand à la Giscard, bien trop audacieuses pour eux. Mais pour l’instant, ils sont bien obligés d’en passer par là. L’idée du Nouvel Observateur, c’est justement d’obliger les giscardiens à nous renier. Pas sûr que ça marche. À un moment ou à un autre, ils se rendront compte de ce que nous leur avons fait endosser, mais pour l’instant je les dépasse de l’intérieur… »

La Nouvelle droite, c’est d’abord le plus cynique et le plus résolu des entrismes. Soyez là partout où il y a de l’influence à gagner. Je me mets à penser qu’au fond Alain de Benoist tente de réaliser la même opération à Libération par mon intermédiaire.

Une remarquable souplesse : un mimétisme fabuleux, comme ces plantes carnivores ou des insectes patients de la jungle. Depuis une heure, Alain de Benoist me parle « gauchiste », il me file un article louangeur que publiera leur revue sur mon livre La Beauté du métis [2] – est-ce qu’ils font le même coup avec tous les « esprits indépendants » avec qui ils prennent rendez-vous ?

Les frêles barrières de l’idéal

Je quitte la place des Vosges, toute la littérature de la Nouvelle droite sous le bras. Sous différents pseudonymes (Robert de Herte, par exemple), Alain de Benoist est l’écrivain quasi universel de ces publications. En partant, il m’a répété qu’il ne faisait pas vraiment de « politique de pouvoir ». Il a découvert depuis 68 que le vrai pouvoir, c’est l’influence culturelle – mais conçue à la façon d’une entreprise de conquête des positions de l’adversaire. Il m’a redit du bien de la notion d’incommensurabilité chez [Jean-François] Lyotard, du mouvement homosexuel comme affirmation de la différence, etc.

J’ai lu tous ces textes. Il y en a de bons, sur l’Amérique, notamment – une reconstruction de toute l’histoire américaine à partir du puritanisme, de la puérilité et du rejet de l’Europe –, il y en a beaucoup qui ne sont encore que des rhapsodies de notes artificiellement unies en « vision du monde ». Mais cela mérite examen : pour superficielle qu’elle soit, l’unité de pensée n’est pas niable – et ne fera que s’approfondir.

On part souvent de l’hypothèse que la « nouvelle philosophie », en enfonçant le mythe marxiste, a ouvert la voie au « tout est permis », d’où dériveraient aujourd’hui l’eugénisme ou la biopolitique de la Nouvelle droite. En fait, il n’y a rien de plus éloigné d’eux que le système du remplacement d’un universel par un autre – les droits de l’Homme ou le monothéisme venant en place du marxisme. Chose curieuse, Bernard-Henri Lévy ne doit pas être considéré comme un « précurseur », mais au contraire comme la dernière riposte de la « vieille droite » face à la Nouvelle droite montante. Ou de la « vieille gauche », comme on voudra, BHL ayant réalisé le pont de l’une à l’autre. BHL est bien plus proche d’un libéralisme teinté de religion, façon Giscard : son anti-scientisme naïf, son ignorance crasse de toute épistémologie et de tous les progrès des « représentations scientifiques du monde » constituent actuellement la seule et frêle barrière opposée au néo-positivisme d’un Alain de Benoist. BHL, face aux inquiétudes de la modernité, c’est le retour aux vieilles recettes, au Droit, à la Loi et à l’Homme universel comme couverture de la liberté. Reconnaissons que si notre seule arme contre les « bio-politistes » est l’invocation d’une transcendance usée et quelque peu hypocrite, nous sommes mal partis.

Le problème BHL, c’est cela : le repli sur de vieilles positions éprouvées, comme garantie contre l’angoisse du monde. Mais cette catatonie théorique laisse à la Nouvelle droite l’exclusivité de la pensée sur le monde moderne. Oui, peu efficace barrière contre les réalistes froids de la génétique moderne que ce libéralisme chrétien ou juif. Un peu d’États, mais pas trop, pas de Peuple, de la religion, mais cantonnée dans l’impuissance revendiquée, une religion « utile » à la Voltaire, pour réprimer les instincts de masse.

On ne peut dire qu’il s’agisse là d’une position d’initiative. Le refus de toute « spiritualité politique », l’utilité d’un minimum répressif, le « pari » sur la religion comme moyen de contrôler les excès de la politique, voilà un programme plus utilitaire qu’enthousiasmant. Une pensée de prudence, de calcul du moindre mal : la Loi, c’est une « feinte » avec nous-mêmes, pour nous inciter à nous défier de nos emportements, il ne faut pas « penser l’avenir », fût-ce pour dire, comme les punks, qu’il n’y en a pas, parce que c’est dangereux, ça tourne la tête de penser l’avenir. Il faut, explique BHL, une certaine « hypocrisie », conséquence normale d’une religion qui revendique son impuissance comme sa plus haute noblesse. « Rien que la vérité, mais pas toute la vérité » : tel est le choix lévyen explicitement exprimé dans Le Testament de Dieu. La Majuscule excédentaire ne cache pas, dans son texte, la volonté du « s’en tenir à ». Un idéal de colin froid, comme dirait Jean-Edern Hallier[3].

Un encyclopédisme du XXe siècle

La Nouvelle droite, c’est tout le contraire. De l’audace, toujours de l’audace. Et ceci à partir de trois axes : la biologie et l’éthologie contemporaines, une esthétique nietzschéenne et une solide culture en matière de logique. Le problème avec la Nouvelle droite, c’est qu’elle utilise des auteurs fondamentaux, refusés ou refoulés par la tradition étroite de la gauche française.

Refus de l’universalisme : la Nouvelle droite est la seule à tirer les conséquences complètes de la mort de l’ethnocentrisme. Elle proclame l’irréductibilité absolue des cultures les unes aux autres, plus même que des cultures, des ensembles perception-monde perçus dans chaque culture. « L’univers tactile ou sonore d’un Américain blanc n’est pas celui d’un Arabe. » Par la réduction systématique des enracinements culturels à l’abstraction d’un « sujet humain », soit idéaliste (chrétien ou marxiste), soit matérialiste (le consommateur-producteur du capitalisme), on veut avant tout effacer ces différences irréductibles, lire le monde entier sur une même grille. Refus de la métaphysique, priorité absolue aux différences expérimentales et à leur vérification par des protocoles logiques « formels », c’est-à-dire non susceptibles d’être par eux-mêmes pseudo- sources de « vérité » : telle est la nouvelle philosophie de droite.

La Nouvelle droite se réfère surtout au formalisme, au nominalisme, à l’empirisme logique du cercle de Vienne dans l’avant-guerre. Totalement ignoré en France, ce mouvement est fondamental pour la compréhension des attitudes scientifiques modernes. Il n’a pas eu d’« unité politique » (Russell et Popper, ses deux grands hommes, se situent aux deux extrêmes de l’échiquier politique), mais la Nouvelle droite sait magnifiquement utiliser le fait que dans les pays anglo-saxons, l’idée que le chercheur ou l’intellectuel est un « homme de gauche » par nature est totalement inconnue. La tradition empiriste diffère fondamentalement de notre tradition « idéaliste » et de ses primats universalisants.

Il n’existe pas de « Logique universelle » valable pour tout l’homme en tant qu’être raisonnable. Il faut refuser tout jugement catégorique et syncrétique, rester « au plus bas niveau d’abstraction possible ». Seul un système purement conventionnel permet la communication de l’expérience, système arbitraire choisi pour ses qualités formelles d’utilisation, mais non fécond par lui-même, puisqu’incapable de « créer l’expérience ».

La Nouvelle droite tient compte de l’éclatement de la logique traditionnelle sous les coups de boutoir des sciences contemporaines. L’éclatement de l’espace euclidien au siècle dernier, la possibilité d’existence de « plusieurs géométries », par exemple, à partir de Lobatchevski, ou encore la remise en question de l’espace uniforme et indifférencié par les Gauss ou les Riemann, sont les débuts d’une voie féconde : l’espace est « à construire » à partir des proximités et non [pas] donné, interchangeable et uniforme, comme un absolu. De cet éclatement de l’universalisme traditionnel, c’est la théorie de la relativité d’abord restreinte, puis généralisée, qui découlera. Or ce que propose la Nouvelle droite, c’est l’application de la même théorie des « repères mobiles » aux sciences sociales.

Pour l’École de Vienne, et pour Popper en particulier, l’important est de disposer des protocoles de vérification de l’expérience, de bien distinguer ces protocoles de vérification de toute construction métaphysique prétendant par elle-même à la production de sens. En fait, compte tenu de l’impossibilité de vérifier toutes les hypothèses (manque d’expérience, absence des conditions matérielles, etc.), Popper se satisfait de la méthode de « réfutation ». Tout énoncé qui n’est pas réfuté expérimentalement peut être considéré comme vrai, provisoirement. Méthode « en creux » qui sculpte en négatif les leçons de l’expérimentalisme.

Il y a un rapport évident entre la méthode de Popper et le système évolutionniste hérité de Darwin, auquel la Nouvelle droite est profondément attachée. Dans le système mutation-sélection qui explique l’évolution du vivant, l’Évolution travaille elle aussi « en creux ». Les mutations sont de l’ordre du « hasard » le plus absolu, comme l’explique Monod, elles ne prennent sens qu’après coup, du fait de la sélection naturelle, qui choisit celles qui lui conviennent. Les représentants de la Nouvelle droite ne sont pas des finalistes, ni des causalistes mécanistes. Ils tentent d’assigner les leçons de la biologie moderne comme celles de l’éclatement des représentations « unitaires » du monde dans les sciences physiques et mathématiques. Sans revenir sur tout le débat sur l’Évolution, disons seulement que la combinaison du hasard et de la nécessité dans toute la tradition néo-darwinienne forme pour la Nouvelle droite un modèle de raisonnement sur le monde. Lutte primordiale contre la téléologie et la théologie : l’objectif est clair. Mais il se raffine singulièrement avec l’utilisation de la biologie contemporaine : la vie, création du hasard (comme l’a prouvé il y a vingt ans la création en laboratoire des acides aminés, des « briques de la vie »), ne tend à nulle autre fin que sa propre réalisation, c’est-à-dire la diversification maximale.

Reprenant la distinction de Stéphane Lupasco entre les « trois matières », la Nouvelle droite retient que le propre de la matière vivante est sa plus grande diversification par rapport à la matière inanimée. Si la Nouvelle droite trouve en la biologie son aliment théorique préféré, ce n’est pas pour d’obscurs motifs de légitimation raciste – ou du moins pas ouvertement. Et même quand c’est le cas, elle part d’une évidence incontournable : plus il y a différenciation, plus il y a de vie – l’« entropie », la régression vers la simplification et l’unité, c’est la mort. L’on ne raisonne pas exactement en biologie comme dans les autres sciences : la Nouvelle droite a perçu ce décalage et s’y accroche. La génétique, c’est pain béni pour elle : et pourtant, qui oserait aujourd’hui être assez retardé pour nier l’importance des travaux des grands généticiens, qui, depuis le siècle dernier, ont révolutionné notre conception de l’homme ? Mais de cette génétique « maudite », on leur laisse volontiers l’exclusivité aux néo-droitistes. Les travaux de [August] Weissmann au siècle dernier sur la différence entre le « germen », le code génétique, et le « soma », le corps vivant susceptible d’adaptation non héréditaire, qui les connaît et les cite – excepté, il faut le dire, Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe ? Alain de Benoist, qui sait bien que les recherches sur le « codage génétique » sont plus importantes pour la politique de demain que les discussions sur la bonne ou la mauvaise conscience type Nouvel Obs. La génétique moderne nous questionne de manière urgente. L’indépendance, au moins relative, si on admet que l’évolution provient uniquement de « mutations » accidentelles, du code génétique par rapport au milieu, sa continuité est la mise en évidence d’une autre face de la vie, d’un autre sens, d’une autre logique que celle dont nous avons l’habitude. La possibilité sur laquelle on glose tant de pratiquer bientôt des mutations génétiques volontaires n’est rien à côté de la découverte du phénomène lui-même, depuis trois quarts de siècle. Ce qui était autrefois pensé à la fois comme impossible et évident (la continuité biologique, la « Vie » en tant que message codé se transmettant indépendamment de toute intervention extérieure) devient du même moment prouvé et modifiable.

Or c’est du refus de « penser la révolution génétique » que proviennent la plupart des malentendus sur la Nouvelle droite. Et du même coup sa liberté d’action. Nous verrons demain que l’éthologie, ou la dissociation entre sexualité et procréation, qui sont deux autres piliers de la réflexion néo- droitiste, posent le même problème de « disqualification a priori » de certains domaines de réflexion.

Guy Hocquenghem

Libération, 5 juillet 1979


[1] Les articles du Monde (22 juin 1979) et du Nouvel observateur (2 juillet 1979) ont été repris dans La Nouvelle droite. Le dossier du « procès », sous la direction de Julien Brunn, Nouvelles Éditions Oswald, 1979.

[2] L’article dont il est question, rédigé par le critique du Figaro Michel Marmin, est paru sous le titre « Guy Hocquenghem : un Français malade de la France » dans Éléments d’août 1979.

[3] Il est ici fait allusion à Lettre ouverte au colin froid (Albin Michel, 1979), un pamphlet de J.-E. Hallier contre le président Giscard d’Estaing.

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