Contre, tout contre la Nouvelle droite (2)

De l’éthologie à l’écologie

Nous continuons l’enquête sur les fondements philosophiques de la Nouvelle droite (voir « Nouvelle droite : l’Impossible universel »). À travers leurs « audaces théoriques », les auteurs de la Nouvelle droite visent des publics spécifiques. Nous étudions aujourd’hui le subtil rapport qui s’établit entre les fondements de l’éthologie et ceux du mouvement écologique contemporain, et le rôle discret de l’idéologie néo- droitiste dans les débats actuels sur l’avortement, l’euthanasie ou le suicide.

Oui, la Nouvelle droite se glisse dans les trous de notre pensée. Le sort fait à l’éthologie de Konrad Lorenz est révélateur de cette paresse fondamentale de la gauche ; du libéralisme, à penser en termes de relatif, d’expérimental. De la même façon que le marxisme avait besoin d’un Lyssenko, affirmant contre toute évidence expérimentale le caractère « acquis » et social du code génétique, le libéralisme chrétien a besoin de se cacher l’existence « animale » de l’homme, comme impudique, faisant partie de ces vérités dont BHL pense qu’il vaut mieux les taire. Les travaux de Lorenz sont disqualifiés en France – en France seulement, car aux USA, par exemple, l’éthologie comme modèle de réflexion « modeste », rendant aux civilisations animales toute leur noblesse, connaît un grand succès.

Or, ce que propose l’éthologie, c’est une révolution copernicienne dans le domaine des représentations humaines. Que nous soyons simple partie du monde animal, « vue du monde » particulière aux côtés de milliers d’autres qui nous entourent, cela ne devrait même pas avoir besoin d’être prouvé. On en est encore là, pourtant : les évidentes parentés des comportements humains avec les comportements animaux choquent encore les meilleurs esprits. Là aussi, la preuve expérimentale est pourtant donnée – non tant que l’homme est un animal, mais que l’animal est un autre homme. Ou du moins que les caractères considérés comme typiquement humains (système de codage et d’information pour la communication, organisation sociale, etc.) sont aussi le propre des civilisations animales.

À partir du respect, de la prise en considération de ces civilisations autonomes, on peut poser les vrais problèmes. Les notions de Lorenz, « Territoire », « Agression », « Hiérarchie », sont d’abord la reconnaissance de codes spécifiques aux civilisations animales, une manière de les lire comme un texte ayant du sens, et non comme un fouillis résiduel. Nier la capacité de « formalisation » des civilisations animales, c’est faire preuve du plus naïf et inutile « anthropocentrisme ». Oui, les animaux ne confondent pas la « prédation », l’acte utilitaire de se nourrir, et « compétition », entre mâles de la même espèce, ils savent tuer pour l’honneur et non seulement pour la nourriture, ils ne sont pas agis par le pur « besoin ». Mais la civilisation humaine n’est donc, pour partie, qu’une « civilisation animale » développée. Laissons de côté les querelles sur le mono- ou le polygénisme, de savoir s’il y a eu plusieurs « phylum » originaires de l’homme ou un seul. Les plus ouvertement racistes des théoriciens de Nouvelle École reprennent la théorie des descendances séparées (les races humaines proviendraient de sources différentes, les unes des chimpanzés, les autres des gorilles…). Reste que le problème de l’héritage « animal » de l’homme ne peut être balayé d’un revers de main. L’éthologie contemporaine évolue vers une conception plus raffinée, plus complexe de l’héritage génétique. L’homme est probablement l’héritier physique et générique de plusieurs races animales, il a des caractères génétiques qui remontent à l’oiseau ; mais le fond est simiesque (plutôt gorille par le physique, plutôt chimpanzé par le « codage social », qui n’est pas moins génétique que le corps visible). Ces évidences continuent à troubler comme au temps de Darwin, il est pourtant temps d’y penser.

Le racial et le raciste

Apologie de la différenciation, reconnaissance du « particularisme » humain, relativisme empirique, il y a entrecroisement entre ces thèmes. Les « ouvertures » de la Nouvelle droite seront en direction de la « niche » écologique, du public d’Edgar Morin. De l’éthologie à l’écologie il n’y a qu’une consonne qui change. De l’idée politique d’« espace vital » à celle, philosophique, de « vue du monde », puis à celle, scientifique, de « niche écologique », il y a une seule pensée qui se cherche. Inconsciemment, les écologistes ont assimilé certains aspects de la « révolution génétique » : ils ont compris qu’il fallait lire la matière vivante non comme un indifférencié susceptible de toutes les commercialisations, mais comme autant de codes spécifiques à déchiffrer, autant de « Lois propres » aussi précises que la Loi humaine. Revenir à un « équilibre naturel », c’est aussi revenir à la Loi de la jungle, à l’équilibre entre agressions « naturelles » telles que les organisent les codes génétiques. Au lieu de nous offusquer saintement de ces rapprochements, constatons-les pour comprendre comment le refus de se poser certaines questions pourrait amener demain des changements d’orientation politique à 180 degrés.

Le non-humanisme de la Nouvelle droite est aussi l’héritier de bien des structuralismes. Alain de Benoist, il y a déjà plusieurs années, citait Foucault, les propos sur la « mort de l’homme » ne lui échappaient pas. Mais le plus brûlant sujet des néo-droitistes, c’est la « querelle des races ». Commençons par quelques évidences. Le refus systématique de penser « racialement » n’est pas un bon signe, et le repli crispé de la conscience contemporaine dans le refus de constater la différence raciale n’est pas libérateur. L’aveuglement de la pensée libérale face aux révoltes coloniales, ces trente dernières années, vient d’abord de ce refus du particularisme, de cette négation systématique de la différence au nom des beaux principes. Je crois qu’il faut penser « racialement », parce que c’est un moyen de mieux connaître l’autre, de mieux « métisser ». Je pense que le puritanisme abstrait de la gauche qui voit dans le balayeur arabe son égal, mais ne lui sourit pas, ne le touche pas, repose d’abord sur cette terreur que toute « acceptation de la différence raciale » soit raciste. Nous savons pourtant depuis longtemps que personne ne demande à un homme blanc de considérer l’autre comme son pareil, mais au contraire de l’accepter comme différent, de l’accepter comme « incommensurable ». Qui aime quelqu’un d’une autre race ne peut pas ne pas penser « racialement », étant entendu que j’entends par race – comme les plus malins de la Nouvelle droite, hélas – l’ensemble des traits qui composent une « vision du monde », dont certains sont probablement génétiques. Reconnaître que le corps noir est plus musical que le nôtre n’est pas être raciste. Mais là aussi, la Nouvelle droite se faufile dans les interdits de la bonne conscience libérale.

On pourrait multiplier les exemples, notamment dans le domaine esthétique (dont un triste débat, récemment, dans Libération, à propos de L.-F. Céline, donnait un exemple terrifiant[1]) : aujourd’hui pour quiconque veut disposer d’un langage artistique libre, c’est le plus court de se dire de droite. Cela évite les faux débats.

La mort de la mort

Mais pour qu’on ne prenne pas trop ce problème de l’infiltration de la « vue du monde » de droite à la légère, en le réduisant à un complot d’agents secrets, je prendrais l’exemple de l’avortement. La position de la Nouvelle droite face aux discours sur la mort est une de ses « positions fortes ». La Nouvelle droite n’en est plus au respect crispé des Gauche et Droite traditionnelles sur le problème. Comme pour l’euthanasie, comme pour le suicide, la Nouvelle droite voit dans l’avortement un processus normal d’élimination. C’est au nom du respect dû, dès l’origine, à toute vie humaine, qu’on a longtemps privé les femmes du droit d’avorter, et c’est au nom du principe inverse qu’a été entrepris le massacre des Juifs. Telle est la redoutable tenaille dans laquelle nous enferme la Nouvelle droite. La Nouvelle droite est « immorale » : le suicide des lemmings, celui de Montherlant lui paraissent comportements normaux et estimables. Elle n’a pas peur de la mort, elle considère qu’il est temps d’en finir avec ses représentations « religieuses ». De son côté BHL avoue qu’il préfère qu’on n’en parle jamais de la mort, sinon pour dire « qu’il n’est pas vrai qu’il ne Doit pas être vrai qu’elle ait la moindre valeur ni la moindre dignité ». L’hypocrisie qui consiste à « refuser de penser la mort » est en train d’offrir de belles occasions aux néo-droitistes : l’inévitable acceptation du « choix de la mort » (suicide, euthanasie) modifiera nos tabous traditionnels. Mais dès à présent la lutte politique autour de l’avortement a « relativisé » le problème de la mort de l’individu humain. Nous assistons à l’écroulement progressif de l’attitude « sacrée » face à la « mort individuelle ». Donc la Nouvelle droite est pour l’avortement, et cette position n’est pas qu’une déclaration de principe. Elle a déjà eu son efficacité propre. Pour réaliser le rôle décisif qu’elle a joué dans le combat de la loi sur l’avortement, il faut opérer une conversion d’attitudes. Sous le combat gauchiste et féministe, une autre forte politique s’est manifestée donnant le « coup de pouce » décisif, que nul à l’époque n’a remarquée. Sinon les ennemis les plus convaincus et les plus clairvoyants de la Nouvelle droite, autrement dit les traditionalistes de la droite chrétienne intégriste. Un groupe quasi clandestin, le GARAH (Groupe d’action et de recherches pour l’avenir de l’homme), s’est spécialisé dans la dénonciation documentée et solide des influences néo-droitistes. Quasi clandestin : ils se cachent parce que, expliquent-ils, ils ont reçu des menaces de mort. Il est en tout cas indiscutable qu’ils sont infiniment plus « dangereux » pour les amis d’Alain de Benoist que les dénonciations sous-informées de la gauche.

Or le GARAH dans une brochure intitulée « Morituri : ceux qui doivent mourir » a mis le doigt sur une étrange affaire. Le docteur [Claude] Peyret, rapporteur du projet de loi gouvernemental sur l’avortement en 1973, député UDR, a participé aux travaux du GRECE, et à l’élaboration des positions de la Nouvelle droite sur l’avortement. Un groupe de députés UDR, qui ont à l’époque pris l’initiative de soutenir le projet de loi légalisant l’avortement, a été constamment tenu informé des hypothèses de Nouvelle École, la revue de la Nouvelle droite. Nouvelle École cite d’ailleurs dans son numéro 20 une lettre du député Peyret, remerciant la revue pour son remarquable travail de déblayage théorique, en précisant : « Je conserve vos travaux pour étayer la thèse que nous avons en matière de réforme de la législation sur l’avortement… »

La méthode de prolifération

De cette nouvelle méthode de prise de pouvoir, à l’insu des publics et des représentations vulgaires, il est un autre exemple. L’investissement du groupe Hersant par l’idéologie Nouvelle droite n’est pas non plus, comme on le répète facilement, la simple résurgence d’un vieux courant pétainiste et collabo. « En deux ans de collaboration au Figaro Magazine, je n’ai jamais rencontré Robert Hersant », me précise Benoist. Le système de prolifération de la Nouvelle droite est plus efficace : le vrai relais d’Alain de Benoist, c’est Louis Pauwels et l’encyclopédie scientifique. Ce que sait parfaitement Benoist, c’est qu’il est moins besoin de « convaincre » idéologiquement que de se rendre indispensable. Quand on contrôle les journalistes populaires, on contrôle la culture populaire. Or les journalistes populaires ont peu d’idées, ils sont naturellement reconnaissants à ceux qui leur fournissent de l’aliment, de la copie sous forme de références ou de « découvertes ». L’idée de l’alliance avec Pauwels n’est pas loin du génie : Pauwels, c’est précisément toute cette subculture à teinture scientifique, ignorée et méprisée des « grands penseurs » officiels, mais profondément populaire et revendiquée comme telle. L’idéal pour un Benoist, ce serait de pouvoir agir directement sur les dictionnaires et sommes de connaissances, Quid et autre Larousse, qui forment la base du savoir quotidien. Pauwels, Le Figaro Magazine, France-Soir, autant de lieux privilégiés pour une « entreprise culturelle » qui se moque des distinctions et des honneurs que tout essayiste de gauche acquiert relativement facilement, mais qui sait que compte en définitive la formule qui a pénétré en profondeur dans tous les foyers.

Quand le fils de l’instituteur, du pharmacien ou de l’épicier arrive à se convaincre qu’il « pense » parce qu’il a lu Le Matin des Magiciens, il est sur la bonne voie. Pour un élève de terminale, il est tout de même plus excitant de spéculer sur l’avenir des mutations humaines, sur la possibilité de considérer l’homme actuel comme une étape provisoire vers une autre forme de l’Évolution, que sur la politique de Platon. Renforcer cette « culture scientifique » populaire par l’injection massive des vulgarisations « génétiques » ou « éthologiques » n’est pas un mauvais calcul.

Propositions de repères

Ces méthodes souples de diffusion des grands contenus de la Nouvelle droite supposent évidemment la mise de côté, au moins provisoire, des aspects les plus choquants des conclusions politiques auxquelles elle parvient.

Jusqu’à présent je me suis contenté d’indiquer par où la Nouvelle droite était forte. Il est temps de marquer clairement ses limites, le moment précis où sa critique de l’anti-scientifisme humanitaire se transforme en fascisme idéologique. À mon avis, il y a deux limites décisives aux « remises en question » qu’elle opère, que la lecture des textes permet de repérer très précisément. Autant la Nouvelle droite joue sur du velours tant qu’elle se veut « réhabilitation culturelle » des découvertes de la biologie et des sciences naturelles, autant elle risque gros dès qu’elle avoue que cette remise en question n’est que la préparation à l’instauration d’une nouvelle science de gouvernement, appelée biopolitique ou sociobiologie. En finir avec les projections idéalistes pour tenter d’agir directement sur les groupes humains considérés comme des entités génétiques, ou des formations animales, tel est le projet profond des « politistes » néo-droitistes. Mais par des moyens renouvelés : pour se représenter une action politique du courant « bio-politiste », il faut se souvenir du peu de « lisibilité » au sens de la politique traditionnelle, de telle ou telle mesure administrative sur le contrôle des naissances ; la soumission, par exemple, de toute femme enceinte à une amniocentèse, à un examen prénatal tendant à prescrire l’avortement obligatoire en cas de malformation passerait à peu près inaperçue. Le prétexte technique (poids excessif sur les finances de la Sécurité sociale des institutions pour enfance inadaptée) serait facile à trouver. De telles mesures, parfaitement « invisibles » au niveau de la conscience globale, entrent dans les premiers projets concrets de la

Nouvelle droite. C’est pour préparer l’opposition à de tels « détournements de pouvoir » qu’il convient de bien comprendre les mécanismes idéologiques. Second exemple des limites très précises entre une discussion d’idées et un combat politique : ce fameux « droit à la Différence ». De la même façon que le passage de la biologie suppose l’examen des modes de « décision » proposés par la Nouvelle droite, la revendication du « droit à la Différence » se transforme politiquement chez eux en affirmation de la « hiérarchie naturelle ». Autrement dit, en racisme pur et simple. Ainsi Nouvelle École reprend les travaux des biologistes américains sur l’inégalité moyenne des QI entre Noirs et Blancs : la revue précise bien sûr qu’il est « normal » qu’une telle inégalité existe, qu’elle est simplement la traduction de l’inadaptation des tests d’intelligence « occidentale » à la mentalité noire. Ce passage du « différent » au « supérieur » est le plus sûr indice de fascisme que nous connaissions. Mais posons bien le problème : c’est le refus systématique de la pensée libérale de prendre en compte la spécificité des cultures qui permet de glisser, sous la différence, la hiérarchie. Avoir honte de la différence, c’est d’une certaine façon reconnaître à voix basse que toute différence est hiérarchie. La mauvaise conscience de la gauche « pousse » l’affirmation de la différence vers la hiérarchisation. À nous d’y résister.

Séparer sexualité et reproduction

Une rupture peut en cacher une autre. Nouvelle École, à vrai dire, se moque bien que l’opinion ignore à qui elle doit la loi sur l’avortement. Au contraire : pas du tout obsédée par la propriété des idées, Nouvelle École cherche avant tout à être efficace, non à bénéficier de reconnaissances encombrantes. Bien sûr, la position de Nouvelle École ne recoupe pas exactement celle des féministes : la légalisation de l’avortement leur semble un progrès décisif, c’est qu’elle permet d’aborder enfin franchement la question de la sélection des individus, d’un avortement « eugénique » destiné à éliminer les enfants malformés. À la limite, avec le professeur [Francis] Crick (prix Nobel 1962) du laboratoire de biologie moléculaire de Cambridge, elle estime qu’il faut aller plus loin, et forger une nouvelle définition légale de la vie humaine permettant de considérer l’enfant comme un fœtus destructible jusqu’au second jour de la naissance. Cela permettrait d’éliminer à coup sûr les sujets « mal formés », que les analyses prénatales (amniocentèse) détectent difficilement. De même, Nouvelle École est favorable à l’insémination artificielle, au Birth Control. Toutes ces positions dérivent d’un postulat philosophique : le plus important, aujourd’hui, est de détruire le lien idéologique entre sexualité et reproduction, en laissant la sexualité au libre choix des individus et en réservant la reproduction à des sujets génétiquement modifiés. Du coup, la Nouvelle droite est essentiellement anti-familiale, passionnée des recherches sur la parthénogenèse, sur le « clonage » ou reproduction artificielle de l’homme par doublets, etc.

Là aussi, les limites entre la réflexion et le délire fasciste sont floues. Même un Jean Rostand a déploré le non-interventionnisme humain sur le problème des malformations génétiques du nouveau-né. Mais le plus grave n’est sans doute pas le postulat philosophique, mais la méthode de travail que l’affaire de l’avortement révèle. Méthode efficace, qui consiste à glisser au bon moment les formulations nécessaires dans la bouche des réformateurs plus ou moins « manipulés ». Une telle méthode relève d’une nouvelle conception du « pouvoir », ni brutale, ni électorale, mais d’autant plus redoutable.

Je n’entamerai pas ici tout un débat fondamental sur les notions de Différence, d’Incommensurabilité (terme que je préfère). Disons simplement que je me fais du métissage une idée bien différente du simple mixte par aplatissement des différences au facteur commun le plus bas. Je crois à l’Incommensurabilité (des cultures entre elles, des enfants avec les adultes…) : affirmer cela n’est pas prôner la ségrégation, mais au contraire réclamer l’entrelacs des incommensurabilités, leur circulation intime. Comme l’enfant joue entre les jambes des adultes, j’ai besoin des Arabes, non pour les faire semblables à moi, mais pour « toucher » leur différence. Au moment où la Nouvelle droite devient ségrégationniste, les masques tombent.

Si Hitler avait connu le clonage

Les problèmes de ces « limites », de ces moments « clarifiants », c’est qu’ils font tout pour nous les dissimuler. De ma rencontre avec Benoist, j’ai gardé la certitude qu’il y a, derrière ce qu’il affirme, « autre chose ». Et l’angoissant, avec de telles gens, c’est que leur « immoralisme » foncier interdit de croire qu’ils s’opposeraient, le moment venu, à ces déviations nettement fascistes. Benoist affirme qu’il n’est pas raciste, mais Benoist dit qu’il ne peut pas dire lui-même qui il est. Logique du Crétois : en somme, il est impossible de savoir avec certitude si la Nouvelle droite « cache » un projet ou si elle croit sincèrement que l’Évolution (au sens de Spencer et Darwin) et la concurrence entre les idées amèneront « naturellement » sa victoire. Restent nos fantasmes : pour Nouvelle École, l’hitlérisme n’est qu’une absurde barbarie primitive, le romantisme de jeunesse d’une science encore mal dégrossie. Les camps de concentration sont une cruauté inutile que les progrès de la génétique font apparaître aussi grossiers que les bûchers de l’Inquisition. Mais si Hitler avait connu le clonage, la manipulation des codes génétiques et tutti quanti ? Le film Ces garçons qui venaient du Brésil donne une idée du résultat. Pour approximative et « idéologique » qu’elle fût, la science nazie a tout de même inventé les V2 et les principes de la fission nucléaire.

Entre la pruderie ratatinée et la volonté de puissance qu’elle suscite en réaction, il doit y avoir une autre voie, positive, celle-là, qui ne se contente pas de jouer les garde-fous et de crier « casse-cou ». On ne peut empêcher l’aventure au nom du calcul des risques. Après tout, le père de la Relativité généralisée, Einstein, fut un modèle de tolérance humaine et politique, le « formalisme » de Russell ne l’a pas empêché de lutter aux côtés des pacifistes, les biologistes américains sont de grands protestataires, l’éclatement des logiques de l’univocité dans les systèmes de communication est à l’origine de toutes les forces de l’Art moderne.

Non, il n’y a aucune raison de laisser à la Nouvelle droite française la paternité des questions posées par la science contemporaine. Eux, comme l’Évolution selon Karl Popper, procèdent négativement, « en creux », en soulignant tous les points sur lesquels le libéralisme et la gauche fonctionnent métaphysiquement, par peur de se colleter avec la réalité. Ils n’ont rien à perdre, partant de zéro ou presque, à jouer toutes les contradictions que masquent le moralisme ambiant, le « piétisme » dominant. En face d’eux, on « surmoïse », on retrouve le Livre et la Loi. Situation bien française : un minimum de « relativité continentale » permettrait de voir qu’une telle opération ne réussit que grâce au décalage entre sources américaines et information française en matière de sciences.

Hier soir, pour la première fois, j’ai essayé de parler Nouvelle droite. Mon amant d’un soir avait le Nouvel Obs sur son lit. Je lui ai parlé en « ethobiologiste » comme je lui aurais parlé « gauchiste » il y a quelques années, simplement parce que c’était plus « coupant », plus « aigu »… Et ça ne marchait que trop bien. Toutes ses révoltes, ses objections, manquaient de conviction, la séduction agissait. Cela m’a fait froid dans le dos. Sous le vernis d’une gentille petite folle humaniste perçait une fascination pour la Jungle, le Surhomme, l’équilibre par l’Agression, le « Destin » génétique, qui n’était retenue que par les convenances de la conversation (le besoin de paraître raisonnable). Et j’ai très bien senti quand une blague cesse d’être une blague – quand je me suis arrêté, confus, sur le point de lui faire accepter l’existence d’une aristocratie génétique.

Il faut jouer avec le feu, parce que c’est ainsi qu’on apprend à s’en servir. Le mythe prométhéen est en train de passer à droite, parce qu’ailleurs il n’y a plus que des curés. Si nous refusons de penser la mort de l’humanisme traditionnel, d’autres le feront à notre place, qui n’en sont encore qu’au bricolage des déclarations de tous les prix Nobel des vingt dernières années. Prenons garde qu’un jour, nous nous fassions défoncer le crâne à coups de barre de fer, par des gens dont nous n’aurons même pas la consolation de nous dire qu’eux, du moins, ils ne « pensent » pas[2].

Guy Hocquenghem
Libération, 6 juillet 1979


[1] L’éloge par Bayon de Bagatelles pour un massacre et des Beaux draps de Céline le 20 juin suscite une réponse scandalisée de Pierre Goldman, « Juif polonais né en France » d’après le titre de son autobiographie, le 23 juin. Hocquenghem s’en prend à son tour à Goldman le 26 juin

[2] Une fois encore, ces deux articles de Guy Hocquenghem provoquèrent de nombreuses protestations.

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