Notre rapport au langage est en train de changer à notre insu
Dans cet article paru en 1968, inédit en français, le philosophe Giorgio Agamben analysait les mutations du langage à l’œuvre, mettant en lumière la tension croissante entre la parole vivante et le triomphe de la codification, nous alertant sur l’important pour la parole de ne pas constituer un simple code d’information, mais la réalité qui fonde et donne un sens à notre existence sur terre.
Ces derniers jours, un livre vient de paraître à Paris, De la Grammatologie, un ouvrage destiné à susciter de l’agitation non seulement dans le domaine des études linguistiques.
Jacques Derrida, qui compte parmi les représentants les plus originaux de la nouvelle critique philosophique française, part du constat qu’aujourd’hui : « à travers un mouvement dont nous parvenons à peine à entrevoir la nécessité, tout ce qui, depuis au moins vingt siècles, tendait à se configurer sous le nom de langage, commence à se résumer sous le nom d’écriture. »
Il semble en effet que l’écriture – qui, selon Rousseau, n’était rien d’autre qu’un complément de la parole – se libère peu à peu de sa subordination au support phonétique, au point de renverser son rapport traditionnel au langage : l’écriture ne serait donc pas une technique au service du langage, mais, au contraire, c’est le langage que l’on peut considérer comme un cas spécifique, un aspect de l’écriture.
Pour mieux comprendre le phénomène auquel Derrida fait référence lorsqu’il parle d’une écriture dissociée de l’élément phonétique, il suffit de penser à l’exemple des mathématiques, dont l’écriture symbolique ne se réfère à aucune langue parlée. Si l’on considère que nous assistons aujourd’hui à un processus de mathématisation de toutes les sciences, la « libération » de l’écriture décrite par Derrida devient un phénomène extrêmement concret (les lecteurs qui ont suivi l’actualité récente concernant la synthèse in vitro de matière vivante réalisée par certains scientifiques américains se souviendront d’avoir entendu parler d’écriture et de programme même à propos des processus les plus élémentaires de la cellule vivante). La « libération » de l’écriture décrite par Derrida devient un phénomène extrêmement concret.
À partir de ces prémisses, Derrida déduit la nécessité d’une science pure de l’écriture, qui considère l’écriture avant la parole et indépendamment de celle-ci : cette science est, précisément, la grammatologie ; et, pour en définir les missions, il suffit de substituer ce mot au terme « sémiologie » dont se sert Saussure pour tracer le programme de son célèbre Cours de linguistique générale : « Nous l’appellerons grammatologie… et comme elle n’existe pas encore, nous ne pouvons pas dire ce qu’elle sera ; mais elle a droit à l’existence, et sa place est déterminée d’avance ». L’ère de la parole, qui s’est ouverte sous la puissance créatrice du verbe, touche à sa fin sous nos yeux, et l’on pourrait résumer le caractère de cette nouvelle ère par la formule suivante : « Au commencement était la lettre ».
S’il est vrai que, dans cette perspective, la linguistique doit devenir une simple branche de la grammatologie, Derrida semble toutefois oublier qu’il existe déjà une science qui considère le langage non pas comme parole, mais comme code et écriture, et que, par conséquent, la grammatologie devra nécessairement y être elle-même comprise comme une sous-espèce ou une section de celle-ci. Cette science, c’est la cybernétique qui, dès ses débuts dans les théories de Wiener, a défini son monde comme un univers d’écriture et de codification. L’idée même de grammatologie est déjà entièrement contenue dans l’idée de programme, qui est l’une des notions clés de la cybernétique. Étymologiquement, programme, pro-grammer, signifie « mettre la lettre (c’est-à-dire l’écriture) devant et en premier », tandis que « pro-phétie » signifie, au contraire, « mettre la parole devant et en premier ». En effet, dans le programme qui est attribué à un cerveau électronique, tout ce qui constitue l’élément vivant et phonétique du langage est effacé pour laisser place à un système d’écriture absolue que l’on peut déchiffrer, mais pas prononcer. Jusqu’à présent, on peut dire que notre civilisation a connu deux types de langage qui ont progressivement divergé : le langage de la science est essentiellement langage écrit, code, écriture, alors que le langage de la poésie et de la pensée philosophique est langage parlé, souffle, parole. Mais ces deux sphères, que l’on pourra appeler, par commodité, la sphère du programme et la sphère de la prophétie, se rapprochent aujourd’hui de plus en plus grâce à la cybernétique qui, par une mathématisation des faits humains, tend à effacer toute différence entre les sciences de la nature et les sciences humaines, entre programme et prophétie. Avec la cybernétique et la théorie de l’information, notre rapport au langage est en train de changer sans que l’on puisse pleinement s’en rendre compte. Le temps des choses qui peuvent être dites est révolu : commence le temps des choses qui ne peuvent qu’être écrites, codées. Au commencement était la lettre… D’ailleurs la technique ne nous met pas tous les jours sous les yeux des produits dont le nom n’est en apparence que parole, mais qui, en réalité, ne se laissent qu’écrire et codifier par des acronymes ? La réduction de la linguistique à « grammatologie » n’est qu’un aspect de ce processus. Lorsque celui-ci sera achevé, tout le domaine du langage deviendra le domaine de l’indicible, même si, en apparence, on continuera à parler. Face à cette éclipse de la parole, au lieu de chercher dès à présent les fondements d’une éventuelle science de l’écriture, ne devrions-nous plutôt nous interroger en profondeur sur les raisons de cet obscurcissement afin que la parole puisse redevenir ce qu’elle est, c’est-à-dire non seulement le code d’une information, mais la réalité qui fonde et donne un sens à notre existence sur terre ?
Giorgio Agamben
Cet article a été publié sous le titre « Morte della parola ? » dans le journal italien Paese Sera du 8 février 1968.

