Voilà quelque temps que je lis toujours ce recueil : Le Divan du Tamarit de Federico García Lorca. Je ne sais sortir de ces vers mystérieux, de ces non-dits qui planent par-dessus les poèmes, enchaîné au rythme même qu’il a su inventer. L’attrait pour un texte n’a pas à avoir de raison, il a une certaine lumière par laquelle je suis parmi tant d’autres, attiré. Ce qu’il évoque est le commun des hommes, la mort et l’amour. Ce qui rend peut-être le recueil envoûtant. Il y a, dans la simplicité de ces thèmes, toute notre personnalité, notre propre attitude par rapport à ceux-ci qui définissent notre manière d’être.
I
L’amour est la « racine amère » de sa compréhension de ce qui nous arrive, de son regard porté sur soi, sur l’univers. « Amour, mon ennemi, comme elle mord ta racine amère », l’amour le blesse puisqu’il le fait naître à la vie, la vraie vie, peut-être dans un sens où le monde n’apparaît plus comme un élément naturel où l’on se promène, mais comme un opposé, voire un obstacle à la relation ; celle-ci reste encerclée dans le reste mutilant. L’amour l’appelle à l’absolu, il lui donne ce léger goût d’absolu. C’est là que son âme s’ouvre. L’amour le rend fragile, car l’amour laisse libre cours au jeu des âmes, et rien n’est plus dangereux dans ce méchant bal masqué qu’est le monde. Il y a les rideaux qui tombent, le visage d’un autre qui s’approche, et sa vie naît, car l’âme perçoit l’ouverture, l’horizon. Dans ce monde où tout est clos, fermé, la détresse, c’est la réclusion en soi. C’est l’idée qu’il est réconfortant de s’enfermer dans le château intérieur. C’est un resserrement qui blesse, rend pénible et agonisante l’existence. Lorca a besoin de passer entre les choses, de sentir le contact fragile des fleurs, de se cogner à la rudeur des écorces, puis de ressentir l’association aux autres foyers soufflants. En ce sens, l’horizon est la demeure joyeuse de son âme, du moins son remède contre la douleur, car la douleur enferme et fait pourrir à l’intérieur de soi ce qui est voué à l’ouverture. Son souffle dans l’horizon ne meurt pas, il s’évanouit, se disperse ; enfin se confond avec le reste lointain, ce point de l’horizon où tout se mêle, où tout s’unit, corps et monde : « L’herbe couvre, silencieuse, la vallée grise de ton corps ».
L’être aimé fait naître une sensation divine d’unité, d’indistinction, que la mort vient tordre. Les morts sont encore inaccessibles ; l’amour n’échappe pas à la montée du visage froid. On arrive au point de friction du recueil, où l’amour vient toucher la mort, et, de cette confrontation, la rumeur sous-jacente de l’éternité. « Il n’y a point de nuit où, donnant un baiser, je ne sente les rires des gens sans visages. » La mort est toujours présente dans ces poèmes, ainsi que le silence des trépassés. Leur parler, les sentir, nous faire mouvoir notre voix, c’est arriver à rendre impuissante la séparation qui coupe la tige de l’éternel. Il n’a pas cette vision de la mort comme objet vide ni de leurs envolées dans un autre monde chrétien. Le christianisme nous a arraché les morts en les installant dans un nouvel univers ; cette après-vie a été ordonnée, chargée si fortement d’images que la rencontre intime entre les vivants et les morts est encore plus ardue. Pour Lorca, la sensation ne le quitte jamais que les morts sont là, parmi nous. Seule manque la disposition de la rencontre, et il regrette que l’amour ne le permette pas. Si l’amour appelle l’absolu, l’éternité de l’instant jubilatoire, alors pourquoi la mort ? Le mystère de la séparation demeure. Alors, il développe une cosmologie dépressive, héritière de toute une tradition poétique occidentale où l’amour devient un affront à cet univers peuplé de solitude et de douleur. Tout nous est refusé, que ce soit par ce bal masqué affreux qui n’accepte que la comédie des corps, ou par la nuit ou le jour, la lune ou le soleil. La mort règne ; l’amour est une racine amère, car l’homme est un défaut d’éternel. Lorca entend partout les pleurs, non ceux de la crainte finale du tombeau, mais de la douleur de l’inconsistance de toute chose, et la si grande difficulté d’y répondre ; la hardiesse de chercher le toujours, ce toujours qui ne vient jamais. « Dans mon cœur je cherchais pour te donner les lettres d’ivoire qui disent toujours, toujours, toujours : jardin de mon agonie, ton corps fugitif pour toujours ».
II
Alors, ses poèmes parlent d’amour pour des créatures dépourvues d’éternité. Et devant cette soif d’éternité, il y a d’abord la volonté d’anéantissement ou la volonté de détachement. Lorca souffre, le Moi est une réalité qui blesse. Plus que fatigué, il est atteint, il est en train de souffrir de la créature qu’il est. En ce sens, on comprend son éthique du détachement, qui doit être un rapprochement avec la réalité cosmique. Se soustraire à la constitution humaine, et se rapprocher des fruits. Il y a une volonté de ne pas être ce qu’est l’homme actuellement, et cette volonté, qui le fait tant souffrir par l’impuissance de sa réalisation, lui donne ce souffle poétique qui résume tout son souhait : « Je veux dormir le sommeil des pommes ». S’anéantir pour le poète grenadin, c’est se dissoudre devant la fermeture subjective de l’âme. Le moi, dès qu’il se répète, s’entend, ferme la porte à l’amour et à sa roue d’éternité. S’anéantir, c’est rejeter le château qui nous constitue comme séparé du reste, c’est accepter et devenir ce tout métamorphosant de chaque être, chose. Au fond, dans cette perte qui doit être totale, dans ce dépouillement absolu de la subjectivité c’est le refus de toute image. C’est le vide, comme entité cathartique, libératrice qui doit entrer et faire s’évanouir la créature humaine. Le détachement permet l’éclosion de son âme ; elle ouvre la porte de l’infini. Cette recherche qu’il le dépouillerait de la séparation vie-mort. « Un mur de mauvais songes me sépare des trépassés », il est séparé de l’outre-tombe et de son peuple par une pensée chrétienne de la mort, par une recherche dévorante d’images de l’après-vie qui ne laisse pas place à la découverte silencieuse du souffle des morts. Le mur est un mauvais rêve, sa vérité, c’est la constante sensation de la présence des trépassés. Si nos mains ont pour rôle principal d’imiter les racines sous la terre, comme il dit, c’est pour cela : elles fermentent leurs créations avec les morts, de cette soi-disant frontière infranchissable, c’est de là qu’émergent nos caresses, nos gestes, etc. Le meilleur développement de ce geste d’anéantissement est le poème intitulé « La femme couchée », où se développe une pensée métaphysique autour d’Eve, ou la Terre, ou bien les deux. Dans ce poème, il découvre la nudité de cette entité, et alors surgit la radieuse sensation d’être en harmonie avec le monde. Ce que provoque la vue de l’origine, ce point originel où tout était atemporel, vide et complet. Il y a une vision à travers la nudité d’un éclat si lumineux d’un point où le carcan du temps, de la mort, n’existait pas. Mais qui demeure égaré et caché devant ses propres yeux. Il a eu le choc que la vie n’était pas celle-ci, il a eu le choc de voir la vie totale, réalisée : « Une forme pure fermée à l’avenir ». C’est une définition à la fois de la vie, de l’amour, de la mort, et de l’éternel. Une fermeture de la métaphysique prisonnière. Fermez les portes de l’avenir, car la vie se réalise totalement ici et maintenant. Savoir ressentir la nudité des choses, ce fond uni de la matière, cette palpitation commune. Ce moment de grâce contemplatif qu’il doit trouver. Pour imiter Stendhal, ce geste de Lorca, c’est la déchirure du masque qu’on porte depuis la naissance pour être une personne du bal masqué. Pour imiter Pétrarque, c’est la déchirure du voile qu’on porte depuis la naissance et qui nous entraîne dans les méandres malheureux de l’individualité séparée du tout. Sauf que pour les deux, ce geste de déchirement s’appelle l’expérience amoureuse, pour Lorca ce geste, c’est l’indistinction entre ce que j’ai énuméré précédemment, c’est-à-dire cet instant où tout demeure : la vie, l’amour, la mort, l’éternel. C’est ce moment précis où tout s’unit dans le feu d’une forme totale. Cette révélation de la nudité d’Ève, c’est sa révélation de ce qu’est la vie, de ce qu’est vivre. On oublie la mort, on embrasse ses lèvres de l’aube sans contour, on est avec la mort. Il faut être ébloui par la lumière de ce corps nu (que ça soit la terre, Ève, ou les astres), ce qui lui a permis d’entrevoir sa vie par-delà la métaphysique infernale du péché. Par cette vue charnelle, il y a l’âme qui peut se rappeler – grâce à cette déchirure, qui est à la fois ouverture et anéantissement – de l’intimité unitaire propre à la joie d’être au monde.
Cette vision de l’origine, c’est aussi là où la rencontre avec les morts est possible. Il veut le plus naïvement possible toucher l’arbre de vie, il veut la réalité d’Ève. Car l’enseignement de Lorca est que les morts sont sur terre, comme l’arbre de vie, comme Ève, que ce n’est pas la recherche de Dieu qui permet le sentiment d’éternité, mais bien la certitude de sentir les morts parmi nous. Ce limon inconnaissable qui nous parvient par la certitude parfois de les sentir, par une certitude qu’il constitue notre âme, qu’ils l’influencent et que parfois, par le détour d’une expérience, nous arrivons à les remettre en vie dans le jeu magique du visible.
Le divin est sentir la présence dans l’air des trépassés, sentir la chair de l’invisible. C’est ce qui obsède Lorca. Il y a la mort officielle de l’ordre : celle des cimetières. Il y a celle qu’il ressent dans la ville, celle des vivants. Puis celle enfin qu’il souhaite, qu’il ressent : l’esprit des morts présents à côté de nous, en nous. C’est cette troisième mort qui fait vivre, qui embellit la vie d’un sens retrouvée.
III
Puis enfin, il y a les trois derniers poèmes du recueil. Là où le mystère revient prendre sa place du roi des hommes. Tout vient s’évanouir dans l’indiscernable, dans le mystère même de la volonté de chaque chose. Ils décrivent ce sentiment indescriptible : l’ordre ne pourra jamais tout rabaisser à sa réalité putride. La vie, en tant que mystère originel, est empreinte d’une touche de magie qu’il ne s’agit pas de briser, mais de l’accueillir comme notre propre essence. Il faut apprendre à se taire devant l’évanescence de tout notre château christiano-dramatique, oui, se taire. Par l’unité, par l’indistinction de toute chose, par l’absence de réponse des astres, par cette soudaine éclipse de toutes ces fausses visions, il éprouve une sérénité, un apaisement d’une âme qui se sent proche de sa propre vérité. Il écrit avec certitude, ces poèmes sont une trace d’infini, un dialogue et un éloge du mystère même qui meut les choses. Ainsi, ils deviennent eux-mêmes étranges, avec cet envoûtement qu’ils provoquent même en ne les comprenant pas. Puisque l’intelligible s’évanouit devant la sonorité du poème, devant le silence qu’ils entraînent. Il écrit avec certitude, il le sent au fond de son sang qu’il est si puissant de partager le mystère même de la volonté de vivre. Il y a la preuve de l’intimité singulière que le langage peut encore contenir avec le phénomène sincère de l’existence, proprement anarchomagique du monde. Quand le souffle de l’âme (pléonasme) ressent le caractère destructeur de la vie, là où l’évanescence vient, et la vie, et la mort, et les choses s’évanouissent, laissant le souffle errer dans l’unité et son éternité. Le vide, l’infini, l’indiscernable, tous ces mots insuffisants pour décrire la sensation vécue que les demeures de l’âme sont des lieux indéfinissables de magie. Chez Lorca, le nœud de sa vie, de sa poésie, c’est l’affrontement entre la rhétorique et la magie avec cette certitude que la seconde ne pourra jamais perdre malgré toute la souillure rationnelle qui recouvre la vie, malgré tous les doutes dont le présent est revêtu. C’est la certitude finale. Dans l’éclat nouveau du mystère, il y a l’anathème déposé sur tous les discours d’ordre, de pouvoir que nous avions intériorisé. Que le mystère règne dirait-il, que demeure l’expérience confuse que tout chose est autre. Que tout nom déposé est insuffisant pour décrire ce qui est réellement vécu soit ressenti comme une chance, un cadeau de l’univers. L’horizon s’ouvre, l’âme mue. La magie : cette foi dans le mystère, qui nous aide (dans notre foi communiste) dans et par-delà la mort.
Malgoures

