Le vent d’hiver

Extra ecclesiam nula salus

Dressés contre un monde qui les satisfait peu, les réfractaires ressentent en commun le même besoin d’action et souffrent de la même incapacité d’agir. Ils aperçoivent qu’il faut s’unir pour être fort, mais, craignant que ce moyen soit plus onéreux que la faiblesse qui leur pèse, ils appréhendent que l’union leur fasse consentir plus de sacrifices que l’impuissance ne leur imposait de renoncements. Disciples des grands individualistes du siècle passé, ils augurent mal d’une voie où les exigences de la solidarité limiteraient tôt leur indépendance. Ils redoutent en un mot qu’en devenant forts, ils perdent leurs raisons de l’être, et à cette croisée des chemins, un soudain malaise les saisit. L’enjeu en effet est d’importance[1].

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I. DESTIN DE L’INDIVIDUALISME. – La dissolution de la société est un état dans lequel apparaît l’ovule nouveau, ou les ovules nouveaux – des ovules (individus) qui contiennent le germe de sociétés et d’unités nouvelles. L’apparition des individus est le signe que la société est devenue apte à se reproduire. (Fr. Nietzsche, Volonté de puissance, Paris, 1935, I,361).

Si l’on examine l’évolution des idées, non seulement en France, mais dans l’Europe entière, depuis le début du Romantisme, on est immanquablement frappé de l’influence croissante, prépondérante, réellement hors de proportion avec tout autre phénomène du même ordre, des grands individualistes dont la tradition atteint son point culminant avec Stirner et son expression la plus riche avec Nietzschs. Il est remarquable que les œuvres de cette tendance semblent délibérément se situer hors du plan esthétique, se donner volontiers des aspects exemplaires, et prendre à l’usage une valeur de mots d’ordre. Si les conséquences extrêmes de la doctrine n’ont pas été généralement reçues, on a de moins en moins souffert que son principe fût récusé dès l’abord. L’autonomie de la personne morale est devenue le fondement de la société. Cependant, peu à peu, s’est ouverte une crise de l’individualisme, où des causes extérieures, massives, immédiatement apparentes ont leur part le développement des travaux sociologiques a sapé les postulats fondamentaux de la construction et, plus impérativement, les événements politiques et sociaux eux-mêmes, qui ne laissent plus guère la possibilité de vivre à l’écart, mais tout au plus celle d’y mourir, ont fait progressivement paraître terne et poussiéreuse entre toutes l’existence à l’ombre des tours d’ivoire. Ces déterminations qui suffisent à amener les fidèles des grands individualistes à reconsidérer leur attitude et à leur donner le goût d’entreprendre une activité de caractère nettement collectif, ne leur enlèvent cependant pas tout scrupule et ne les empêchent pas de se demander si cette tentation les conduit à un approfondissement de leur attitude, à une concession à la tribu, ou à la capitulation pure et simple.

On ne peut espérer résoudre cette difficulté sans examiner les raisons qui ont amené l’intellectuel à faire sécession du groupe social, à se retirer sur l’Aventin et à y prendre aussitôt une attitude directement hostile à toute société constituée. Or, cette démission est contemporaine d’une idéologie qui nie étrangement les phénomènes d’attraction et de cohésion instinctives où l’on cherchera plus tard la force vive des groupements sociaux. On ne voyait dans ceux-ci que le fait de l’intérêt bien entendu et de préoccupations de justice distributive, toutes considérations avec lesquelles l’être profond de l’homme ne se sent rien de commun et qui le détournent d’autant de l’existence sociale, déterminations pour comble nettement absentes d’une société fondée sur l’injustice et les privilèges qui la font paraître aussitôt scandaleuse et haïssable. Aussi l’individu conscient n’a-t-il plus nourri envers elle que de l’indifférence, quand une nature contemplative l’y portait, qu’une hostilité avouée et hargneuse, quand un caractère ombrageux lui rendait insupportables les restrictions que le groupe lui imposait et qu’il regardait incontinent comme persécutions et brimades. N’ayant plus envers la société que des réactions de défense, il réserva naturellement sa sympathie à tous ceux qu’elle tient en lisière, dévoyés, filles publiques et hors-la-loi, et se fit peu à peu un héros du forçat intraitable sur qui se renferme toujours le bagne[2]. On a tort de considérer comme traits de grossière sensiblerie le thème de la prostituée au grand cœur ou celui du bandit magnanime dans la littérature romantique, alors qu’il est peu de meilleurs signes de la nouveauté essentielle de l’époque la consommation du divorce, dans les valeurs et presque déjà dans les mœurs, entre l’écrivain et la partie compacte et stable du corps social

Cependant, outrant bientôt à l’extrême son point de vue, l’individualiste se prend à dénoncer tomme fallacieux et tyrannique tout ce qui lui semble à quelque titre constitutif de la société : famille, état, nation, morale, religion, à quoi il ajoute parfois la raison, la vérité et la science, soit que les liens qu’elles créent paraissent aussi entraves, soit pour être à quelque degré revêtues de sacré à l’instar des entités précédentes. Il naît alors un type d’iconoclaste méthodique, le désespéré en quête de profane que décrit Stirner : « Torturé d’une faim dévorante, tu erres, en poussant des cris de détresse, autour des murailles qui t’enferment, pour aller à la recherche du profane. Mais en vain. Bientôt l’Église couvrira la terre toute entière et le monde du sacré sera victorieux. » Dans ces conditions, une seule réaction morale s’impose la profanation, la destruction acharnée du sacré, seule activité capable de donner à l’anarchiste le sentiment d’une liberté effective.

En fait ce n’est là qu’illusion : le sacrilège reste à l’état de sarcasme ou de blasphème : les actes sont si loin de passer la promesse des mots que ceux-ci ne semblent parfois si abondants et si fiers que pour couvrir à bon compte l’absence de ceux-là. Les plus grands parmi les individualistes ont été des faibles, des mineurs, des inadaptés, sevrés des seuls biens dont ils auraient aimé jouir et dont l’obsession les enfiévrait Sade imaginant ses débauches entre les murs d’un cachot. Nietzsche à Sils-Maria, solitaire et maladif théoricien de la violence, Stirner fonctionnaire à la vie réglée, faisant l’apologie du crime.

Dans le même temps, la poésie exaltait, elle aussi, toutes les libérations, mais c’était, plus qu’une autre, une poésie de refuge, qui berçait, consolait, apportait l’oubli et peignait un monde sévère des couleurs· lénifiantes du songe. Cette voie sans issue ne pouvait éternellement satisfaire. Plus que l’évasion, la conquête devait séduire. Aujourd’hui, le problème se pose en termes plus pressants encore, mais il est devenu clair que la société, par sa cohésion, possède une force qui brise comme verre tout effort individuel : aussi le moment est-il venu de faire comprendre à qui ne s’y refuse pas par intérêt ou par peur, que les individus vraiment décidés à entreprendre la lutte, à une échelle infime au besoin, mais dans la voie efficace où leur tentative risque de devenir épidémique, doivent se mesurer avec la société sur son propre terrain et l’attaquer avec ses propres armes, c’est-à-dire en se constituant eux-mêmes en communauté, plus encore, en cessant de faire des valeurs qu’ils défendent l’apanage des rebelles et des insurgés, en les regardant à l’inverse comme les valeurs premières de la société qu’ils veulent voir s’instaurer et comme les plus sociales de toutes, fussent-elles quelque peu implacables.

Ce dessein suppose une certaine éducation du sentiment de révolte, qui le fasse passer de l’esprit d’émeute à une attitude largement impérialiste et le persuade de subordonner ses réactions impulsives et turbulentes à la nécessité de la discipline, du calcul et de la patience. Il faut en un mot que, de satanique, il devienne luciférien.

Semblablement, il convient que l’individualiste conséquent renverse sa mentalité à l’égard du pouvoir et du sacré en général. Sur ce point, il lui faut presque adopter le contre-pied de l’injonction de Stirner et faire tendre son effort non pas à profaner, mais à sacraliser. C’est du reste par ce mouvement qu’il s’opposera le plus profondément à une société qui s’est d’elle-même profanisée à un point extrême, en sorte qu’il n’est rien qui l’indispose davantage que l’intervention de ces valeurs, rien non plus de quoi elle sache moins adroitement se garder. Il y a plus : à la constitution en groupe préside le désir de combattre la société en tant que société, le plan de l’affronter comme structure plus solide et plus dense tentant de s’installer comme un cancer au sein d’une structure plus labile et plus lâche, quoique incomparablement plus volumineuse. Il s’agit d’une démarche de sursocialisation, et comme telle, la communauté envisagée se trouve naturellement déjà destinée à sacraliser le plus possible, afin d’accroître dans la plus grande mesure concevable la singularité de son être et le poids de son action.

Les individualistes sont maintenant en mesure de calmer leurs scrupules. En entreprenant une action collective, ils ne renieraient pas leur foi, ils s’engageraient – dans la seule voie qui s’offre à eux, dès l’instant où ils ont décidé de s’élever des récriminations théoriques à la lutte efficace, ils ne feraient que passer des escarmouches à la bataille rangée. Ils fomenteraient leur guerre sainte. Et la guerre, disait Klausewitz, est la continuation de la politique par d’autres moyens.

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II. FONDEMENT DE L’EFFORT COLLECTIF. – Je ne sçai si je n’ai pas déjà dit dans cet ouvrage que ce qui a le plus distingué les hommes, est que ceux qui ont fait les grandes actions ont vu devant les autres le point de leur possibilité (de Retz, Mémoires, Amsterdam, 1717, IV, 177-178).

De même qu’il existe une expérience primitive irréductible du moi qui constitue le ressort élémentaire de l’individualisme anarchiste, de même il faut mettre à jour le fondement existentiel inaliénable de l’effort collectif. Celui-ci ne peut, en aucun cas, utiliser comme assise affective une donnée toute entière rétrospective du genre des déterminations de fait, race ou langue, territoire ou tradition historique, qui conditionnent l’existence des nations et nourrissent le patriotisme. Ce serait sanctionner ce qu’on conspire précisément à modifier, renforcer ce qu’on souhaite voir affaibli. Il est trop clair qu’un mouvement prenant naissance à l’intérieur d’une société et dirigé contre elle ne peut être fondé sur ce qui en trace les limites et en renforce la cohésion en l’opposant à des rivales.

Un noyau social du type en question doit reposer sur des éléments d’une tout autre nature : la commune volonté de réaliser une œuvre identique implique déjà des affinités électives capables de présider seules à l’agrégation en communauté et d’en constituer la raison nécessaire et suffisante en fournissant à chacun vis-à-vis des êtres une double série d’expériences complémentaires d’attractions et de répulsions. Il s’agit là d’un irrécusable fait quotidien qui avait déjà frappé jusqu’aux promoteurs mêmes de l’individualisme l’opposition éthique essentielle d’au moins deux classes d’êtres, aux réactions aussi différentes que s’ils appartenaient à des espèces animales dissemblables, et aboutissant à des conceptions du monde contraires, à des tables de valeurs inconciliables.

Chacun, en effet, dans ses rapports avec les êtres, en rencontre qui se révèlent d’une autre espèce morale que lui, et presque d’une autre race. De ces gens, on est invinciblement conduit à s’écarter comme d’une étrangeté nocive. Leur conduite est toujours de celles que l’on craint, jamais de celles qu’on espère, et leur vulgarité passe les prévisions. Au contraire, d’autres se conduisent à l’épreuve exactement comme on attend, comme il semble qu’on se conduirait soi-même dans les meilleurs moments et comme précisément on désirait qu’ils se conduisissent. De la sorte, s’affermit par la conduite même des êtres, c’est-à-dire dans le monde sans mensonge de l’action accomplie et sous la pression de réalités qu’il serait imprudent d’éluder et qui rappellent constamment à l’ordre, une démarcation idéale par rapport à laquelle chacun distribue ses semblables et les autres. En deçà de cette ligne, est établie du fait même une communauté de personnes fortement liées, qui se sont spontanément reconnues apparentées et qui se trouvent prêtes à s’apporter une assistance mutuelle inconditionnée, alors qu’au déjà vit sous ses lois la multitude des misérables avec qui rien n’est commun, à l’égard de qui il est juste et fondé d’éprouver du mépris et dont on s’éloigne d’instinct comme de choses impures, rayonnant comme une contagion dangereuse cette sorte d’appel, cette tentation latente que le niveau le plus bas exerce toujours sur le plus élevé et qui justifierait seul chez ceux qui sont en haut la fierté d’y être et la volonté de s’y maintenir.

Ce ne sont pas là des distinctions de degré, mais de nature. Aucun n’est responsable de la place qu’il occupe dans cette hiérarchie des qualités d’âme : le défaillant n’est pas condamné par jugement, mais tenu à l’écart par mesure sanitaire, pour la sauvegarde d’une intégrité. Pour la même raison qu’il convient de séparer dans une récolte les fruits intacts des fruits malades, à l’égard des êtres peu sûrs, une neutralité armée et distante n’est qu’une simple conduite de légitime défense, absolument nécessaire pour éviter la contamination. Une société comme un organisme doit savoir éliminer ses déchets.

Les sympathies et antipathies qui, comme on sait, ne se commandent pas, peuvent passer pour les rudiments individuels et éphémères, extrêmement débiles, du fait de leur nature subjective et fragmentaire, d’un système vital de ce genre. Ce n’est nullement par hasard d’ailleurs que l’opinion collective les représente volontiers comme mensongères, recommande de passer outre et prescrit de ne pas en tenir compte, sous prétexte d’impartialité, dès qu’il s’agit d’une décision intéressant tant soit peu la société elle-même, plus particulièrement les services publics. Il semble que celle-ci sente ainsi la nécessité défaire obstacle à la formation de toute agrégation endogène fondée sur des réflexes différentiels, dans la pensée que là existe à la fois un ferment de dissolution de sa structure et un début de recomposition des forces vives, susceptible de gagner de proche en proche et d’autant plus destiné à renverser l’équilibre social à son profit qu’il se propagerait dans son armature même. C’est pourquoi la socialisation des réactions individuelles immédiates apparaît à l’inverse comme la première phase du développement d’une existence sociale au sein d’une autre. Approfondies et systématisées, regardées comme l’expression d’une réalité fondamentale, nul doute qu’elles ne parviennent à donner à l’individu le plus jaloux de son indépendance une conscience de groupe extrêmement forte, comportant au besoin une totale aliénation de lui-même

De fait, quand les individualistes du siècle passé ont imaginé (ils n’ont jamais tenté le moindre début de réalisation) une sorte de conquête de la société, c’est à des formations de ce type qu’ils ont toujours confié leurs espoirs. On ne soulignera jamais assez à quel point il importe que Balzac et Baudelaire aient regardé avec sympathie et proposé comme modèle Loyola et le perinde ac cadaver de la Compagnie de Jésus, le Vieux de la Montagne et ses Haschichins, à quel point il est significatif que l’un d’eux se soit plu à décrire les agissements d’une association mystérieuse au sein de la société contemporaine et l’autre à envisager la constitution d’une aristocratie nouvelle fondée sur une grâce mystérieuse qui ne serait ni le travail ni l’argent.

À l’extrême, ces considérations inclinent à reconnaître comme particulièrement armée pour la lutte, une association militante et fermée tenant de l’ordre monastique actif pour l’état d’esprit, de la formation paramilitaire pour la discipline, de la société secrète, au besoin, pour les modes d’existence et d’action.

Ces trois types de communautés sont immédiatement comparables par la séparation sévère qui coupe leurs membres du reste de la société. L’analyse, démontrerait qu’elles sont moins différentes par leur finalité propre que par les conditions extérieures de leur développement, selon qu’elles jouissent de l’appui des pouvoirs, sont tolérées à contre-cœur ou réduites à l’illégalité. On s’affilie à chacune par initiative ou noviciat. On y est distingué des autres et apparenté entre soi par un uniforme entier ou un imperceptible signe. Toute leur éthique repose sur cette situation, prévoit des obligations strictes entre les membres et les pousse à regarder le reste des êtres moins comme leurs égaux en droits que comme la matière première de leurs entreprises.

Ainsi tendent à se trouver sanctionnées dans la structure sociale non seulement les attractions et répulsions individuelles, mais bientôt encore une distinction du genre de celle qu’instituait Nietzsche entre les Maîtres et les Esclaves. Peut-être est-il nécessaire sur ce point d’actualiser le vocabulaire, en sorte que les termes cessent d’en être empruntés à une situation disparue et par conséquent d’éloigner l’esprit de l’état de choses présent, pour qu’ils cessent également d’apparaître paradoxaux, quand la suite de la doctrine montre dans les esclaves des oppresseurs et dans les maîtres des malheureux impuissants à se préserver de leurs vexations.

Il est ainsi un avantage certain à doubler cette opposition d’un couple de mots en rapport plus étroit avec la réalité contemporaine, ceux par exemple de producteurs et de consommateurs, qui, à la fois, évoquent le substrat économique et traduisent une attitude vitale qui, sans être entièrement déterminé par lui, n’en est souvent, dans les cas les plus simples, que la conséquence directe. Par consommateurs, on caractériserait assez bien un type d’hommes tournés vers la jouissance, improductifs par eux-mêmes, digérant seulement, para- sites d’autrui, ne jugeant qu’en deçà du principe de l’agréable, incapables de générosité, à plus forte raison de ce don que la nature même du producteur l’oblige à faire de ce qu’il crée et qui n’est pas à son usage, car le goût de produire le tient si fort qu’il dédaigne jusqu’au loisir et jusqu’à la récompense.

Créateur par destin, il fait les mœurs auxquelles les autres se conforment. Il inaugure les usages que les autres suivent, en sorte que même étouffé et vassalisé par la masse de ses ennemis, il conserve le monopole des audaces et des initiatives, et garde avec sa capacité d’influence prestigieuse, la certitude d’une imprescriptible supériorité que les consommateurs eux-mêmes, triomphants et repus, n’arrivent pas à bannir de leur propre conscience, sachant trop qu’en eux ne réside aucun principe actif, efficace et fécond. Identifiés à leur moi, alors que les producteurs le sont à leur besoin de création, ils sont privés du sentiment de l’ironie souveraine de se garder vivre au moment de la tragédie, ce détachement suprême des forts, signalé par Stirner, qui leur donne la mesure d’eux-mêmes et les assure de la– non-valeur de tous ceux qui ne seraient pas capables d’une pareille élégance.

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III. MORALE DE LA COMMUNAUTÉ FERMÉE. – J’avais toujours pensé qu’on pouvait fonder quelque chose sur le mépris maintenant je sais quoi la moralité. (H. de Montherlant, Service inutile, Paris, 1935, p. 266.)

La nature des Maîtres, qui leur permet si peu d’avoir commerce avec les autres, les contraint de même à sentir vivement leur propre alliance, qu’ils éprouvent bientôt comme une complicité, puisqu’on leur fait crime du moindre de leurs réflexes. Cette situation aboutit, dès le début, à la prise de conscience d’une éthique déterminée, qui ne peut se dégager complètement qu’au cours du développement de la structure aristocratique, mais qui laisse définir ses premiers aspects dès la position de départ.

Il est nécessaire d’en donner ici la description sommaire. Ce serait peu de regarder l’honnêteté comme le fondement inconditionnel de toute morale. Il ne faut pas douter qu’elle soit un instinct exprimant l’impératif d’unité et de totalité de l’être, la convergence de toutes ses postulations vers un seul principe, une seule fidélité. Elle constitue la preuve agissante que l’être se veut pacifié, qu’il tolère aussi mal les dissensions intestines qu’un organisme les foyers infectieux, qu’il réprime les émeutes qui grondent en lui et sait se garder des désertions qui le tentent ou l’avilissent ou le dispersent. I,’honnêteté est cette force qui ne permet à l’homme qu’un visage et fait taire les chiens ardents qui tremblent dans ces rois[3]. Mais je rappelle qu’un héros est grand pour avoir eu des monstres à combattre avant de l’être pour les avoir vaincus. Il n’est rien à espérer de ceux qui n’ont rien en eux à opprimer.

Viennent ensuite le mépris, l’amour du pouvoir et la politesse, vertus qui, sans être nécessairement cardinales, dérivent immédiatement de l’attitude décrite et caractérisent éminemment son originalité.

Fondée sur l’expérience de l’inégalité des êtres, la vertu de mépris la sauvegarde, la manifeste et la sanctionne. Illustrant un état de fait, elle ne suppose aucun orgueil, mais en supposerait, que cela ne devrait pas effrayer. Parce qu’un individu n’est pas méprisable par sa faute, il ne doit pas être moins méprisé, car il est dans l’ordre de le traiter comme sa nature le réclame. On méprise essentiellement ceux qui font ou acceptent des actions qu’on répugnerait quant à soi absolument à commettre ou à supporter. Il ne servirait à rien de dissimuler le côté trompeur, à tout le moins incontrôlable, d’un tel sentiment, car personne ne peut affirmer que, placé dans les mêmes conditions et mis dans l’obligation d’agir, la conduite qu’il méprise ne serait pas la sienne. Aussi le mépris n’est-il fécond que s’il est exigeant. Il n’est rien s’il n’oblige pas aussitôt à quelque rudesse envers soi-même. Une fois éprouvé, il faut le considérer d’après le devoir qu’il impose de ne jamais le mériter pour sa part dans les mêmes circonstances, de sorte que chaque acte de mépris apparaît comme un engagement d’honneur et une hypothèque sur la conduite future. Mais il faut le regarder aussi dans le droit qu’il donne de ne pas traiter ceux dont il sépare comme des égaux, des adversaires avec qui il convient de respecter les lois de la guerre et d’user des courtoisies de rigueur entre pairs.

Quant au pouvoir, il importe de le traiter comme une force de la nature contre quoi il est dénué de sens de récriminer, mais qu’il est loisible de combattre et peut-être d’asservir.

Rien n’est futile et pitoyable comme cette haine de principe du pouvoir qui énerve les meilleurs courages en luttes inégales et vaines, les durcit dans cette attitude et leur fait, en fin de compte, déifier le caprice et l’entêtement. Il est sain de désirer le pouvoir, que ce soit sur les âmes ou les corps, prestige ou tyrannie. Chacun, d’ailleurs, l’exerce dans un domaine limité qu’il peut lui échoir à l’improviste d’élargir considérablement, car les relations humaines sont telles qu’on trouve souvent la puissance en ne convoitant que la liberté, si bien que la domination semble la fatalité des forts, et que, même dans les fers, ils la regardent instinctivement avec respect et sérieux, manifestant ainsi que l’amour du pouvoir distingue au principe les conquérants des esclaves.

Précise et méticuleuse comme une étiquette de cour, la politesse qui ritualise les rapports mutuels des hommes dans leurs aspects secondaires, en décharge l’esprit du fait même et accroît d’autant son aisance. De plus, elle contribue au maintien d’une certaine tension intérieure qu’on aurait peine à conserver si l’on négligeait la simple tenue. Dans une association de type fermé, destinée à aggraver les séparations, la politesse fait partie de l’éthique et devient presque une institution. Codifiant des relations d’initiés, son caractère ésotérique et conventionnel se trouve renforcé du fait qu’il doit servir à les différencier davantage des profanes. L’impoli, en effet, n’est pas tant celui qui néglige les usages que celui qui les ignore ou qui pratique ceux d’un autre groupe. Ainsi la politesse, façon de se reconnaître entre soi et de reconnaître les intrus, devient un moyen pratique de prendre ses distances. De fait, quand il faut manifester à quelqu’un son hostilité ou son mépris, il suffit, comme on sait, d’affecter à son égard une politesse excessive qui le gêne comme un blâme et exclut aussitôt toute familiarité. On ne saurait oublier à ce sujet la façon si caractéristique dont certains individualistes considérables, tel Baudelaire, devinant quelle arme implacable cachait une parfaite correction, ont fait du dandysme la forme privilégiée de l’héroïsme moderne.

Telles sont les premières vertus qu’une association qui trouve sa fin en elle-même doit d’abord développer. Il n’est rien en elles que l’individu ne puisse pas assumer sans arrière-pensée. Il y reconnaît au contraire le prolongement de certains de ses goûts, qu’il ressentait sans pouvoir définir, avant qu’ils eussent trouvé le champ d’application qui leur permit de se préciser. Leur transposition à l’échelle sociale, loin de les émousser, leur a communiqué, en les révélant à eux-mêmes, ce surcroît de décision et de force qui mesure la supériorité de la conscience claire sur un obscur pressentiment, confus et tâtonnant. Dans le groupe, ces vertus tendent concurremment à rendre plus vives les arêtes de ses contours, plus abrupt le fossé qui l’isole dans la société où il a pris naissance ceux qui les pratiquent avec ce dessein se trouvent bientôt former à leur tour un véritable milieu, au sens organique du mot, un îlot de densité forte, capable par conséquent de s’agglomérer les corps flottants épars dans une société diluée, et de conférer ainsi à ses cellules actives un rôle réellement positif au lieu de l’agitation stérile et désaxée où elles se complaisaient auparavant.

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Le temps n’est plus à la clémence. Il s’élève présentement dans le monde un grand vent de subversion, un vent froid, rigoureux, arctique, de ces vents meurtriers et si salubres, qui tuent les délicats, les malades et les oiseaux, qui ne les laissent pas passer l’hiver. Il se fait alors dans la nature un nettoyage muet, lent, sans recours, comme une marée de mort montant insensiblement. Les sédentaires, réfugiés dans leurs demeures surchauffées, s’épuisent à ranimer leurs membres où le sang figé dans les veines ne circule plus. Ils soignent leurs crevasses et leurs engelures,

– et frissonnent. Ils craignent de se risquer au dehors où le nomade robuste, tête nue, dans la jubilation de tout son corps, vient rire au vent, enivré de cette violence glaciale et tonique, qui lui claque au visage ses cheveux raidis.

Une mauvaise saison, peut-être une ère quaternaire – l’avance des glaciers – s’ouvre pour cette société démantelée, sénile, à demi-croulante un esprit d’examen, une incrédulité impitoyable et très irrespectueuse, aimant la force et jugeant sur la capacité de résistance, – et assez rusée pour démasquer promptement les ruses. Ce climat sera très dur, cette sélection vraiment rasante. Chacun devra faire ses preuves devant des oreilles sourdes aux chansons, mais vigilantes et exercées, devant des yeux aveugles aux ornements, mais perçants il faudra passer par des mains avides et savantes, par un tact extraordinairement éduqué, ce sens plus matériel, plus réaliste que les autres, que l’apparence ne trompe pas, qui sépare à merveille le creux du plein.

On reconnaîtra, lors de ces très basses températures, ceux qui ont bonne circulation à leur teint rosé, à la fraîcheur de leur peau, à leur aisance, à leur allégresse de jouir enfin de leurs conditions de vie et de la haute dose d’oxygène qu’il faut à leurs poumons. Les autres, alors rendus à leur faiblesse et chassés de la scène, se contractent, se recroquevillent, se blottissent dans les trous les agités deviennent immobiles, les beaux parleurs silencieux, les histrions invisibles. Le champ est libre pour les plus aptes nul encombrement des chemins pour gêner leur marche, nul gazouillis mélodieux et innombrable pour couvrir leur voix. Qu’ils se comptent et se reconnaissent dans l’air raréfié, que l’hiver les quitte unis, compacts, au coude à coude, avec la conscience de leur force, et le nouveau printemps consacrera leur destin.

Roger Caillois

Ce texte est paru dans La Nouvelle Revue française, no 298 de juillet 1938


[1]Ces pages, qui résument un exposé fait en mars 1937 à des auditeurs : qui se sont depuis, en majeure partie, retrouvés au Collège de sociologie n’en conservent que la progression dialectique, à l’exclusion de toute analyse de détails, de toute argumentation concrète. De là leur aspect schématique, sinon squelettique. Autrement c’était l’histoire entière des réactions de l’individu à la vie sociale depuis le XIXe siècle qu’il fallait écrire.

[2]Rimbaud.

[3]P. Valéry.

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