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Mascolo, communisme, communication et vérité

« On entend proposer ici que, de même qu’il n’y a pas de parole non communiste possible, on veut dire en désaccord radical avec cette ouverture des sens (l’ouïe, la vue, la communication) que le communisme doit permettre, de même il n’y a pas d’intelligence non communiste possible. »
Dionys Mascolo, Le communisme

Il y a des livres dont la densité de la forme et du contenu travaille l’esprit au fil des lectures, rendant presque impossible d’écrire sur, mais possible d’écrire avec. Le communisme de Mascolo est l’un de ces livres. Il prend comme point de départ la question la plus primordiale qui soit, la question du communisme. Pour cela, il faut être capable de saisir sensiblement cette question, ne plus partir de conditions économiques, sociales ou politiques, mais partir de la vie même, partir de l’éthique. Il s’agit de rendre inopérantes les opérations économiques et sociales qui nous attachent à un rôle social, caractérisées par une opération de défaissant la matérialité du communisme. Cette matérialité s’éprouve dans l’expérience immédiate du communisme, comme étant une manière de vivre des continuités entre soi et les autres, autrement dit de tenir à un monde constitué de liens et d’attachements. Notre époque est la résurgence de la dimension éthique, dont l’effectivité manifeste est l’étincelle de tout incendie insurrectionnel. Le prisme désirant, par sa politique du désir, oublie la profondeur de l’éthique mascolienne de la matérialité du besoin. Car la substance du désir est le besoin. Toute insurrection, toute révolution est la tentative d’arracher le monde aux mensonges, à ceux qui l’ont érigé, étant donné que chaque être situé a besoin du monde et d’une « existence capable de vérité ».

Mascolo définit le besoin comme le seul fondement de la négation révolutionnaire de l’État de choses. Ainsi, le besoin constitue la base matérielle humaine de toute recherche de vérité et de surcroît la base matérielle du mouvement communiste, son seuil éthique. « Le besoin n’est que le nom de la relation par laquelle un certain être sensible fait exister tel ou tel élément de son monde » (Anonyme, Appel). Le « besoin humain » chez Mascolo correspond au besoin de communauté et ce n’est pas sans rappeler ce qui s’est joué dans les derniers mouvements insurrectionnels en France. Des « gilets jaunes » aux convois de la liberté, deux besoins profonds se sont manifestés. Dans un premier temps, le besoin exprimé par les « gilets jaunes », celui de la communauté, le besoin véritable de retrouver des liens entre les êtres. Et dans un second, un peu après les différents confinements et la mise en place du passe sanitaire, le convoi de la liberté porté par le refus de l’état des choses, a été animé par le besoin de communiquer, de partager le désarroi d’une expérience meurtrie par la biopolitique. « La communication est la forme de tous les actes de connaissance, et le besoin qui cherche sa satisfaction le fondement de toute recherche de vérité » (Dionys Mascolo, Le communisme). La pluralité de ces mouvements de soustraction a défini une nécessité existentielle : être capable de vérité. Il est nécessaire de rechercher des vérités, c’est même une exigence communiste. « Ce qu’il est nécessaire de prouver, ce n’est donc pas la vérité du matérialisme. C’est le matérialisme de la vérité. C’est qu’aucune vérité ne pourra jamais se dégager de l’existence humaine si elle n’est pas une exacte expression de l’activité pratique, accordée à elle, au lieu d’être en absolu désaccord avec elle, comme sont toutes les prétendues valeurs ou idées qui se présentent comme vraies » (Dionys Mascolo, Le communisme) C’est pour cela qu’il faut défaire cette vieille idée du pouvoir selon laquelle une vérité résulte d’un énoncé qui décrit convenablement le monde. Une telle idée correspond à une certaine vision du langage comme simple description du monde, quand le langage construit un monde. Il n’y a donc pas de vérités sur le monde, mais des vérités à partir du monde qui rendent possible de s’y situer. Habiter le monde, c’est être capable de se lier avec des vérités éthiques et de faire face aux vérités et post-vérités d’un monde de mensonge qui œuvre dans un épais brouillard.

Le communisme n’a pas été totalement vaincu par l’état de choses ; il vit secrètement, bien enfoui sous les tonnes de strates de mystification construites par les valeurs de la civilisation, pour laisser opérer les forces de l’économie. « L’économie est la substance du mensonge, le mensonge dans les choses elles-mêmes, la simplification modèle de toutes les simplifications, celle qui réduit réellement les hommes à vivre eux-mêmes d’une vie de choses » (ibid.). L’économie a réduit nos vies à l’état de choses et recouvre le monde du voile du mensonge, et sa parole n’a d’effectivité que de tromper, duper pour alimenter la stabilité de la gouvernance. De même, le mensonge fait de la communication une simplification. L’avènement d’une obscure totalité nommée cybernétique, comme tentative d’unification des sciences, est le nouvel opérateur d’une gouvernance objective. Le premier stade de ses manœuvres fut l’information et la communication, faisant de cette dernière son champ de bataille, une gigantesque opération de simplification constante déterminée par un assemblage de dispositifs techniques, permettant un flux continu d’informations et de communications comme étant la bonne circulation du pouvoir. Les langages, les paroles, les mots sont alors pris comme des éléments calculables et codifiables de l’économie. La cybernétique est le nouveau langage de l’économie. Son advenue coïncide avec la crise du langage du XXe siècle provoquée par le déploiement de la cosmotechnique occidentale. Le projet cybernétique ordonne une tentative de reconfigurer rationnellement cette crise par la crise même afin de permettre au mensonge d’opérer. Une stratégie efficace qui s’illustre dans la profondeur de nos âmes mutilées. L’étrangeté au langage comme cette étrange expérience de la séparation entre le geste et la parole illustre l’emprise de la gestion cybernétique sur nos vies. Nos paroles n’impliquent plus rien, sinon le vide profond du mensonge. De là découle une certaine étendue du malheur.

Le vide de nos langues et de nos mots est pris dans l’abondance de communication médiatisée par l’appareillage cybernétique. Car nos paroles ne partent plus du monde, mais de la crise de la présence, et tous les dispositifs technologiques de communication en entretiennent activement la souffrance. L’absence de réponse est devenue insupportable. Et le plus triste réside dans la réponse transmise et reçue agrandissant encore un peu cette souffrance. C’est dans le silence qu’il faut tendre l’oreille, pour percevoir ceux qui ne parlent pas, ceux qui sont rendus muets par la brutalité du brouhaha du capital, ceux pourtant capables de vivre le communisme. Ceux-là, leur parole enfin prise, déplacent le silence et déjouent la sécurité de toute santé morale existante. Les âmes se mettent en jeu par la satisfaction du besoin de parole franche, qui conduit à énoncer des paroles constituées de gestes. « Par âme, on entend la totalité concrète des facultés d’un homme, totalité capable de se manifester activement ou passivement comme une faculté unique » (Dionys Mascolo, Le Communisme). Toute situation de soustraction permet aux âmes situées dans ce conflit d’être capables de parole franche et d’unir les gestes à la parole, capables enfin de rompre avec ce silence, par le besoin effectif de parler, de parler-vrai, de partager son expérience d’âme mutilée et dans le même mouvement l’expérience d’une communauté de biens. Ce mouvement est bouleversé par le besoin de communication. « La parole qui vient du besoin de parler doit être vue alors comme ce qui se rapproche le plus du verbe imaginé jadis. Elle est la part de verbe vrai dont l’existence humaine concrète est à n’en pas douter porteuse. C’est-à-dire la voix de l’âme objective, qui force l’âme à entendre ce qu’il y a en elle de plus absolument étranger à elle. Ce n’est d’ailleurs qu’après cela, après avoir bien entendu cela qu’elle devient vraiment elle-même : réunion de toutes les facultés en une, objective et simple. Objective, elle ne l’est jamais que contrainte, reconduite à l’objectivité ». Ce mouvement produit un « bouleversement général de la sensibilité » (Dionys Mascolo, Autour d’un effort de mémoire) qui peut conduire à de nouvelles dispositions de métamorphose.

Comme nous l’avons vu au cours de ces dernières décennies, les révoltes n’ont pas été animées par le désir de se révolter contre la totalité de ce qui est révoltant, mais de s’attaquer d’abord au mensonge de ce monde, à son édifice qui maintient nos vies dans le malheur. Toute attaque profonde contre l’état des choses matérialise une puissance destituante constituée de vérités éthiques et animée par un besoin essentiellement communiste : celui de la recherche de vérité. Car il est nécessaire pour se situer dans le monde de tenir à des vérités éthiques, comme il est nécessaire d’éprouver un langage pour élaborer un monde et ainsi être capable de communiquer pour le mettre en commun. L’exigence communiste est attachée à l’élaboration de rapports au monde, au jeu avec les différences éthiques – non à l’unification du monde, mais à sa pluralité. Le communisme n’est alors jamais une fin en soi ; il reste toujours à construire et la possibilité du conflit est toujours de mise. « Dans la société bourgeoise où les différences entre les hommes ne sont que des différences qui ne tiennent pas à l’homme même, ce sont justement les vraies différences, les différences de qualités qui ne sont pas reconnues. Le communiste ne veut pas construire une âme collective. Il veut réaliser une société où les fausses différences soient liquidées. Et ces fausses différences liquidées, ouvrir toutes leurs possibilités aux différences vraies » (Elio Vittorini, Une interview d’Elio Vittorini).

Louis René

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