Amadeo Bordiga et notre temps

Trois intérêts motivent la publication de ce texte de Loren Goldner. En premier lieu, il a le mérite d’être une introduction à la pensée de Bordiga, introduction qui ne fait pas l’économie de resituer le premier leader du parti communiste italien dans les différentes luttes internes à la Troisième Internationale. Grâce à une telle introduction, on entrevoit la possibilité d’envisager un marxisme ni étatiste ni productiviste. En second lieu, c’est un texte dont la densité va au-delà de l’exégèse bordiguiste. Loren Goldner y développe une tentative de synthèse de l’histoire révolutionnaire du XXe siècle, qui à bien des égards, peut nourrir une réflexion sur la révolution et sa tradition. Enfin, Loren Goldner développe, à partir des écrits de Bordiga, une réflexion sur le capitalisme qui dénote de l’ensemble des textes marxistes à son égard. Avec Bordiga, ils décrivent l’origine du phénomène capital par une révolution agraire, révolution qui commencerait au XVIIe siècle et qui serait finalisée par les révolutions russe et chinoise.


Pour les marxistes révolutionnaires, depuis des dizaines d’années, l’URSS, la Chine et les autres pays prétendument « socialistes » représentaient la négation même du projet marxien d’émancipation de la classe ouvrière et de l’humanité. Depuis 1918 et le texte de Rosa Luxemburg La révolution russe, Mattick, Korsch, Bordiga, Trotsky, Shachtman, C.L.R. James et bien d’autres ont tenté de résoudre la fameuse « question russe » : comment interpréter la défaite de la révolution d’Octobre et la victoire mondiale du stalinisme ? La grande variété des réponses semblerait donner raison à un homme qui n’était ni de gauche ni marxiste, Winston Churchill, pour qui le système soviétique constituait « un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme ».

À notre époque, il n’est pas un héritier des théories de « l’État ouvrier dégénéré », du « socialisme d’État », du « collectivisme bureaucratique », du « capitalisme d’État » ou de la « société de transition », qui ne propose son analyse le plus souvent autojustificatrice de la dislocation du bloc oriental après 1989. Partageant l’optimisme bien tempéré caractéristique de la tradition marxiste, la plupart de ces courants (ainsi que l’auteur de ces lignes) inclinaient à croire que la principale force capable de contester le pouvoir de la bureaucratie stalinienne moribonde serait une classe ouvrière enfin révolutionnaireluttant pour un socialisme authentique. Or, les prétendants les plus crédibles à la succession du stalinisme n’ont pas été les révolutionnairesmais un néolibéralisme pro-occidental aveugle, inspiré de von Hayek et Milton Friedman. Et ce triomphe du néolibéralisme a été accompagné par une résurgence de courants autoritaires de droite remontant à l’entre-deux-guerres, les ex-staliniens honorant de leur présence l’un et l’autre camp.

Bien peu imaginaient pareille évolution, et les trotskystes moins que d’autres, puisque pour eux les « États ouvriers dégénérés ou déformés » reposaient sur des rapports sociaux supérieurs à ceux de l’Ouest. Une minorité plus infime encore avait prévu que la faillite des bases sociales du stalinisme déclencherait une crise profonde du marxisme. Non seulement la crise du bloc oriental n’a suscité ni soviets ni conseils ouvriers, mais au lieu que ce qui reste de la gauche prenne en charge les réactions hostiles au FMI et au marché, celles-ci ont été canalisées par des courants autoritaires, comme le populisme de la Terre et du Sang, le nationalisme guerrier, le régionalisme, le fondamentalisme religieux, sans oublier l’antisémitisme. Comprendre l’histoire du monde depuis 1989… et 1917, exige donc un réexamen du cadre conceptuel dont disposent les marxistes révolutionnaires, à l’Est comme à l’Ouest.

Ce texte tente modestement d’y contribuer en considérant le regard porté sur la nature de l’Union soviétique par un marxiste italien généralement oublié, ou sinon connu uniquement comme l’un des « ultragauches » attaqués par Lénine dans La Maladie infantile du communisme : Amadeo Bordiga. Nous nous demanderons dans quelle mesure la question agraire – selon Bordiga, essentielle pour la définition du capitalisme – fournit la clé occultée des deux déformations du marxisme qui ont dominé le XXe siècle : la social-démocratie et le stalinisme. Notre hypothèse est que la social-démocratie européenne, et surtout allemande, même lorsqu’elle parlait un langage ostensiblement marxiste, déformait le projet marxien dans un sens étatiste, et préparait la voie à un stade supérieur du capitalisme, l’État providence keynésien alors naissant. Ce qui disparaît aujourd’hui n’est pas le mouvement d’émancipation ouvrière, mais son long détour étatiste qui, loin de mener au socialisme ou au communisme, équivalait à une révolution bourgeoise de substitution visant à industrialiser des sociétés arriérées.

Toute tentative de préserver une vision positive de la social-démocratie allemande avant la victoire du « révisionnisme » conduit à une impasse et empêche d’appréhender notre époque. Comme toujours, l’Histoire précède la théorie et se charge de déblayer les ruines du legs étatiste commun à la social-démocratie et au stalinisme. Elle impose aujourd’hui de répondre à une question déjà ancienne : comment la perspective marxienne s’est-elle liée après 1860 au projet étatiste d’absolutisme éclairé hérité des Lumières ? Il s’y ajoute une interrogation plus pressante encore : comment peut-elle s’en détacher ?

Bordiga et la Russie

Bordiga est loin d’être le seul à placer la question agraire au centre de l’expérience soviétique. Dans le monde universitaire, un auteur comme Barrington Moore proposait une telle analyse voici plus de trente ans[1]. Mais quand le livre de Moore parut, en 1966, l’esprit du temps assimilait encore largement capitalisme et essor industriel. De plus, dans la mesure où Moore semblait reprendre, de façon plus fade, les thèses de Trotsky sur la révolution permanente et le développement inégal et combiné, son œuvre n’a exercé aucune influence particulière sur les débats entre marxistes. Pendant la Guerre froide, un auteur plus éloigné encore du marxisme, Adam Ulam, avait réinterprété le communisme comme tournant tout entier autour de la question agraire[2]. Son objectif était de discréditer le « marxisme » (identifié à l’idéologie soviétique) en le présentant comme produit non du capitalisme, mais du sous-développement. Quant à Gerschenkron, malgré un travail historiquement plus riche que celui d’Ulam, lui aussi ressemblait à un pâle disciple de Trotsky[3].

Au XXe siècle, chez les révolutionnaires antistaliniens, le livre qui a le plus influencé les marxistes sur la question agraire est indubitablement La Nouvelle Économique de Préobrajensky, qui, malgré ses défauts, reste indispensable pour comprendre le sort de l’Opposition de gauche internationale[4]. Son concept d’« accumulation socialiste » aux dépens de la paysannerie emprunte largement à L’Accumulation du capital de Rosa Luxemburg. Préobrajensky affirme que « l’État ouvrier » peut réaliser consciemment et humainement ce que l’État capitaliste a accompli autrefois en tâtonnant, et de façon sanguinaire : la transformation de petits producteurs agricoles en ouvriers d’usine. Il revint à Staline de mettre en œuvre cette transformation consciemment, et de manière sanguinaire.

À la périphérie d’un tel débat, auquel participa la majeure partie de la gauche occidentale, se trouve un personnage fascinant : Amadeo Bordiga. Premier secrétaire général du Parti communiste italien, dont il était bien plus que Gramsci l’un des principaux fondateurs, Bordiga fut en 1926, à Moscou, le dernier révolutionnaire occidental qui osa tenir tête à Staline en sa présence, le dénonça comme fossoyeur de la révolution, et put en outre en revenir vivant.

Constituée à Pantin en 1927, la Fraction italienne de la Gauche communiste, entraînant plusieurs milliers de « bordiguistes », prit part à l’Opposition de gauche internationale fondée en 1930 sous la direction de Trotsky. Malgré une longue correspondance entre la Fraction et Trotsky, la collaboration aboutit à un échec à peu près total autour de 1931-1932. Exclu lui-même du Parti communiste italien en 1930, calomnié par le Komintern de la façon qu’on imagine, emprisonné puis laissé en liberté par le régime mussolinien, Bordiga passa la guerre en Italie où il exerça son métier d’ingénieur, retiré de toute vie publique jusqu’en 1943. Il demeure l’un des marxistes les plus originaux, les plus brillants et les plus oubliés du XXe siècle : le Parti communiste italien n’a jamais pu accommoder à sa sauce l’héritage de Bordiga comme il l’a fait avec Gramsci. Après que les mouvements de 1968 lui ont inspiré quelques ultimes textes, Amadeo Bordiga est mort dans une quasi-obscurité en 1970.

C’est son œuvre postérieure à la guerre qui nous intéresse le plus ici. Après 1945, il se donnait pour tâche la restauration des « leçons théoriques » de la vague révolutionnaire mondiale des années 1917-1921. Comme presque tous les révolutionnaires anti-staliniens des années 1940, il estimait qu’une telle tâche passait par la résolution de « l’énigme russe », et il consacra la matière de trois livres à la révolution d’Octobre et à l’économie soviétique[5]. Il participa aussi à la composition d’une histoire en trois tomes de la Gauche communiste d’Italie, qui malheureusement ne va pas au-delà de 1921, ainsi que d’innombrables articles et brochures[6]. L’œuvre mérite d’être connue malgré l’emphase qui souvent fait obstacle à la lecture. Suivre les traces de Bordiga n’est d’ailleurs pas chose facile : il croyait à « l’anonymat révolutionnaire », détestait le culte de la personnalité, et ne signait généralement pas ses écrits, y compris ses livres.

Ce qui surprend chez Bordiga et rend un son étrangement contemporain est, tout simplement, sa thèse que le capitalisme est synonyme de révolution agraire[7]. Sans doute l’idée remonte-t-elle à la période précédant 1914, car certains de ses premiers articles traitent des positions des socialistes français et italiens sur la question agraire.

Étranger au cadre conceptuel des polémiques habituelles entre partisans de Staline, de Trotsky et tenants de la thèse « capitaliste d’État », Bordiga n’utilise jamais les termes « Union soviétique » puisque les soviets y ont été détruits depuis longtemps ni « capitalisme d’État ». Pour lui, il s’agissait simplement de capitalisme russe, sans différence essentielle avec d’autres formes[8]. Un des apports originaux de Bordiga tient à sa volonté de « dérussifier » les mentalités révolutionnaires. Selon lui, l’histoire du mouvement ouvrier avait déjà été secouée par des contre-révolutions, notamment celle de Louis-Napoléon Bonaparte après 1850, et la Russie n’offrait rien de fondamentalement nouveau en la matière. Bordiga ne respecta d’ailleurs guère ce qu’il préconisait, puisqu’il consacra vingt-cinq ans à étudier l’économie russe. (Portons également à son crédit d’avoir prévu en 1945 une longue période d’expansion capitaliste et de réformisme ouvrier, qui s’achèverait seulement dans une crise mondiale supposée commencer aux alentours de 1975…)[9]

L’analyse de la Russie développée par Bordiga après 1945 peut se résumer ainsi :
Bien que la Gauche italienne ait apporté à Trotsky un soutien total dans sa lutte contre Staline dans les années 1920, pour des raisons tenant avant tout à la politique étrangère de l’URSS et de l’Internationale communiste, l’analyse bordiguiste se séparait de la stratégie d’hyperindustrialisation prônée par l’Opposition de gauche, et pour des raisons semblables à celles de Boukharine. Après 1945, Bordiga estimait que seule une stratégie de type boukharinien, vingt ans plus tôt, aurait eu quelque chance de sauver la nature internationalement révolutionnaire du régime (laquelle, pour Bordiga, comptait davantage que l’industrialisation de la Russie), car elle n’aurait pas détruit le parti bolchevik. Lors des luttes internes en 1924-1928, Boukharine affirmait que la ligne gauchiste d’hyperindustrialisation soutenue par Trotsky ne pouvait être mise en œuvre que par la bureaucratie étatique la plus gigantesque de l’histoire[10]. Du jour où Staline mit en pratique le programme volé à la gauche, la prédiction de Boukharine se trouva totalement vérifiée, comme Trotsky en personne le reconnut non sans équivoque, après que la plupart de ses partisans en Russie eurent capitulé devant Staline[11]. Plus encore que Trotsky, Bordiga prenait au sérieux le caractère international de la révolution et du régime soviétique. L’idée du « socialisme dans un seul pays » constituait pour lui une monstruosité contraire à tout ce que représentait le marxisme. Dans son ultime confrontation avec Staline à Moscou en 1926, Bordiga proposa que l’ensemble des partis communistes du monde dirigent en commun l’Union soviétique, afin de montrer la réalité supranationale du mouvement ouvrier[12]. Il va sans dire que Staline et les siens accueillirent froidement une telle proposition.

Le capitalisme, c’est la révolution

L’analyse bordiguienne n’en était qu’à ses débuts. Contrairement au point de vue trotskyste, les textes de Bordiga sur la nature capitaliste de l’économie soviétique privilégient le secteur agricole, afin de démontrer l’existence de rapports capitalistes au sein du kolkhoze (ferme coopérative) comme du sovkhoze (ferme d’État employant de la main-d’œuvre salariée)[13]. Soulignant à quel point la production agricole dépendait des lopins de terre privés, Bordiga prévoyait fort justement, dès 1950, les proportions dans lesquelles l’URSS deviendrait importatrice de blé, après que la Russie en eut tant exporté entre 1880 et 1914.

Les raisons conduisant Bordiga à minimiser le secteur industriel et à mettre l’accent sur l’agriculture provenaient de considérations théoriques et stratégiques antérieures à la révolution russe. Là encore, à ses yeux, le capitalisme signifiait avant tout la révolution agraire, la capitalisation de l’agriculture. Ce souci le conduisait à ne pas juger Boukharine comme le fait l’antistalinien moyen, et à redessiner le clivage entre Lénine et Trotsky.

D’ordinaire, ce sont les staliniens et les maoïstes qui dressent l’un contre l’autre les deux dirigeants bolcheviks. Bordiga renverse les rôles contre les staliniens. Reprenant une formule de Lénine, il qualifie Octobre 1917 de « révolution double »[14], où la prise du pouvoir politique par le prolétariat rendait possible l’achèvement des tâches de la révolution bourgeoise, et d’abord la destruction des rapports sociaux précapitalistes à la campagne. La référence historique, c’est ici août 1789 en France. Les trotskystes avaient toujours soutenu qu’en faisant sienne la théorie de la révolution permanente, en avril 1917, Lénine était « devenu trotskyste ». En réalité, son désaccord avec Trotsky portait sur une série de points révélés plus tard en 1920-22, surtout dans ses discours au Xe congrès du Parti en 1921, lors de sa polémique contre la première Opposition ouvrière. Répliquant à l’accusation que l’État soviétique n’était autre qu’un « capitalisme d’État », Lénine affirmait que le capitalisme d’État serait un progrès immense comparé à la situation présente de la Russie, qui n’était qu’un capitalisme de petits producteurs sous un État contrôlé par un parti ouvrier[15]. Or, pour Bordiga, une fois cette expression politique de la classe ouvrière anéantie par le stalinisme, seul subsistait le capitalisme de petits producteurs.

Au début des années 1920, Lénine donnait au terme « d’État ouvrier à déformations bureaucratiques » un sens très différent de celui de Trotsky en 1936. Sans récapituler la totalité des thèses de chacun, rappelons que l’enjeu de ces prises de position ne recouvre rien moins que deux visions marxistes opposées. Du point de vue trotskyste, la permanence de la révolution, figée dans des « formes de propriété », trouve sa confirmation dans la croissance des forces productives. Selon Bordiga, cette croissance démontre seulement la nature bourgeoise de l’URSS. L’erreur de Trotsky n’était pas de « sous-estimer » la paysannerie, mais de surestimer la possibilité que les paysans, ou la révolution agraire des petits producteurs, puissent avoir quoi que ce soit de commun avec une révolution prolétarienne.

Staline, comme plus tard Mao, Ho chi minh, etc., incarnait pour Bordiga la figure du « grand révolutionnaire romantique » au sens du XIXe siècle, c’est-à-dire du révolutionnaire bourgeois : les régimes staliniens nés après 1945 ne faisaient qu’étendre la révolution bourgeoise, l’Armée rouge aidant à exproprier la classe prussienne des Junkers ; ils ouvraient ainsi la voie à une nouvelle politique agraire et à l’essor des forces productives. Contre Socialisme ou Barbarie, qui dénonçait ces régimes comme capitalistes d’État, Bordiga répliqua par « En avant les barbares ! » (« Avanti barbari »), saluant l’aspect révolutionnaire bourgeois du stalinisme comme son seul contenu réel[16]. Point n’est besoin d’approuver Bordiga pour reconnaître que sa position était plus cohérente que les pauvres analyses trotskystes, peignant après 1945 les staliniens d’Europe de l’Est, de Chine ou d’Indochine sous les traits de « réformistes » aux abois, n’attendant qu’un prétexte pour se vendre à l’impérialisme.

La supériorité du cadre conceptuel de Bordiga sur celui de Trotsky tient d’abord à sa critique d’un postulat de base du trotskysme et de ses dérivés, selon lequel le stalinisme représenterait un « centre » entre une droite boukharinienne et une gauche trotskyste. Certes, nul ne peut imaginer en quoi la victoire de cette « droite » dans le débat sur l’industrialisation aurait fait plus de mal au mouvement ouvrier international que le triomphe du « centre » n’en a causé en réalité. Pourtant, situer sans esprit critique le Trotsky d’après 1924 dans une ligne de continuité marxiste, c’est accepter tacitement ce spectre politique « gauche-droite », et tout ce qu’il implique.

 Citons Trotsky en 1936 : « Le socialisme a démontré son droit à la victoire, non dans les pages du Capital, mais dans le langage de l’acier, du ciment et de l’électricité[17] ».

Ainsi définie, la révolution permanente ne reposait plus sur la formation de soviets comme en 1905 et 1917, mais sur des formes de propriété d’État, et tirait sa validité de la croissance des forces productives : la capacité du régime à développer l’industrie à « l’époque du pourrissement impérialiste » ne prouvait-elle pas sa nature ouvrière, dégénérée, mais ouvrière ? Le fondateur de la Quatrième Internationale parachevait ce qu’on peut appeler une « révolution bourgeoise de substitution », typique du marxisme de la Deuxième Internationale et de la Troisième Internationale.

Le trotskysme d’après-guerre, dont évidemment Trotsky n’est pas responsable, vit dans l’industrialisation des régimes staliniens (à une époque où le tiers-monde ne montrait nulle part de signe de croissance) la preuve définitive de sa nature « ouvrière », quoique « dégénérée » ou « déformée ». À l’opposé, Bordiga affirmait : « le communisme ne se construit pas », ce n’est pas aux communistes de « développer les forces productives », et s’« il est parfaitement vrai que l’Union soviétique édifie les « bases du socialisme » – en d’autres termes… le capitalisme –, cela témoigne seulement de la nature bourgeoise du régime.

Si l’on veut un exemple de courant ayant rompu avec certains penchants prostaliniens du trotskysme sans avoir au préalable dressé le bilan des luttes de tendance des années 1920, il suffit de citer Schachtman et sa thèse du « collectivisme bureaucratique ». À en croire cette tendance, au moins dans ses affirmations des années 1940, le stalinisme, par sa dynamique, partait à la conquête du monde[18], et rivalisait avec le socialisme pour succéder historiquement au capitalisme… ce que l’histoire récente s’est chargée de réfuter.

En outre, la vision de Schachtman mettait entièrement l’accent sur la question de la « démocratie », censée constituer un critère absolu. Le socialisme étant conçu comme un « collectivisme démocratique », son absence, ou l’absence des superstructures capitalistes traditionnelles attesterait donc la présence d’un collectivisme bureaucratique. En d’autres termes, la rupture de ce groupe avec le stalinisme, puis avec le trotskysme, tourne entièrement autour du constat que l’évolution de la Russie après 1917 ou 1921 était antidémocratique. Réduire l’histoire à cette dimension (d’importance indéniablement majeure), c’est admettre tacitement toute une « ligne de continuité » qui aboutit à Trotsky et au Lénine revu par Trotsky, et ignorer l’intuition de Boukharine sur l’avenir prévisible de l’État stalinien. Dans la mesure où la tradition schachtmanienne n’avait rien retenu de la critique marxienne de l’économie politique, sa perspective se résume finalement à l’opposition bureaucratie/démocratie. Par-là, comme Trotsky, elle réintroduit par la bande un ensemble de tâches révolutionnaires bourgeoises qui s’étaient glissées à l’intérieur du marxisme de la Deuxième Internationale et de la Troisième Internationale. Dans la gauche révolutionnaire anti-stalinienne, Bordiga fut le seul à considérer la dynamique du « développement des forces productives » comme preuve que l’URSS n’était en rien un « État ouvrier ». (Le trotskysme, lui, en faisait une preuve définitive, dans le cadre d’une économie nationalisée et planifiée.)

Marx et la Russie

L’analyse ne s’arrête pas là. Si la raideur théorique de Bordiga, due peut-être à sa formation d’ingénieur, a le don d’agacer, elle a aussi pour mérite de lui permettre d’aller à l’encontre de l’opinion courante. Il part du principe que le « programme communiste » a été défini une fois pour toutes par Marx et Engels en 1847, dans le Manifeste, et confirmé l’année suivante par le surgissement de courants communistes dans le mouvement ouvrier, en France notamment. Bordiga est convaincu que Marx et Engels ont établi une méthode « invariante », et que tôt ou tard, tout « innovateur » doit finir sur les traces de Bernstein ou de quelque autre habile philistin. Or, son attachement passionné à des principes posés en 1848 le conduit à de surprenantes conclusions touchant une dimension presque oubliée de la tradition marxiste.

Bordiga croyait que tout ce que l’on pouvait penser d’important sur la question russe l’avait déjà été avant la mort de Marx, dont une série de textes des années 1877-1883 reflète l’intérêt pour la Russie : sa correspondance avec les populistes, plusieurs préfaces au Manifeste, ainsi que deux mètres cubes de notes sur l’agriculture russe accumulées pendant les dix dernières années de sa vie, et retrouvées après son décès[19]. Engels, qui ignorait l’ampleur de ces recherches, fut furieux de constater que la question russe était le véritable motif du retard du Capital[20].

Pour Bordiga, l’essentiel était la découverte de la commune russe. Entre 1877 et 1881, Marx parvint à la conclusion que, grâce à cette commune rurale, la Russie pouvait sauter l’étape capitaliste, peut-être même en l’absence d’une révolution à l’Ouest, et donc que les paysans, avant la capitalisation de l’agriculture, pourraient jouer un rôle central dans une telle évolution. Selon Bordiga, la lettre de Marx à Mikhaïlovski livre le noyau de l’héritage marxiste sur la question russe :

« Si la Russie continue à marcher dans le sentier suivi depuis 1861, elle perdra la plus belle chance que l’histoire ait jamais offerte à un peuple, pour subir toutes les péripéties fatales du régime capitaliste (…) et après cela, une fois amenée au giron du régime capitaliste, elle en subira les lois impitoyables, comme d’autres peuples »[21], peu avant sa mort, ainsi qu’il l’avait écrit aux populistes, Marx estimait que la Russie venait de manquer son occasion historique. Pour Bordiga, il incombait à Staline de réaliser la prophétie marxienne en menant à terme « tout le processus sanglant de l’accumulation capitaliste ». Dans le même temps, cette dimension de l’intérêt de Marx pour la Russie disparaissait au fond de notes et d’archives poussiéreuses pendant près d’un siècle, jusqu’à son exhumation récente par des auteurs comme Jacques Camatte et Teodor Shanin[22].

Bordiga, critique de la démocratie

Un portrait de Bordiga serait incomplet s’il ne mentionnait son attitude envers la démocratie. Il ne craignait pas de se définir comme « antidémocrate », se jugeant sur ce point en accord avec Marx et Engels. Or, ce sujet est lié à la question agraire.

L’hostilité de Bordiga pour la démocratie n’a rien à voir avec le gangstérisme stalinien. Il interprète même fascisme et stalinisme comme le couronnement de la démocratie bourgeoise[23] ! Pour lui, la démocratie signifie avant tout la manipulation de la société réduite à une masse informe. Il y oppose la « dictature du prolétariat », mise en œuvre par le parti communiste fondé en 1847, et fondée sur les principes et le programme énoncés dans le Manifeste. Bordiga cite volontiers la remarque d’Engels pour qui, « à la veille de la révolution, toutes les forces de la réaction se dresseront contre nous sous le drapeau de la démocratie pure ». À la vérité, il n’y a pas un adversaire des bolcheviks, en 1921, des monarchistes aux anarchistes, qui n’ait exigé « les soviets sans les bolcheviks ». Bordiga était irréductiblement opposé à l’idée qu’un contenu révolutionnaire puisse sortir d’une confrontation démocratique d’opinions.

Quels que soient les problèmes qu’elle soulève, à la lumière des quatre-vingts dernières années, une telle perspective a le mérite de souligner que, comme toute formation sociale, le communisme est avant tout affaire de contenu, de programme exprimé à travers des formes. Elle rappelle aussi ce fait que, pour Marx, le communisme n’est pas un idéal à réaliser, mais un « mouvement réel » né de la vieille société et doté d’un ensemble de tâches programmatiques[24]. Dans les années 1960, sous l’influence d’une Nouvelle Gauche pour qui la « société de consommation » était sur le point de résoudre les problèmes « économiques », le débat tournait quasiment autour de l’opposition bureaucratie/démocratie, et des formes d’organisation qui l’incarnaient[25]. Du jour où, à partir de 1974, la crise économique bouleversa les règles du jeu, un tel formalisme s’avéra de peu d’efficacité.

Vingt ans plus tôt, sommé de mettre un nom sur la classe capitaliste russe, Bordiga répondit qu’elle existait dans les interstices de l’économie russe, en tant que classe en formation. Le concept de « capitalisme d’État » était selon lui dépourvu de sens, l’État ne pouvant être qu’un instrument au service des intérêts d’une classe. Croire que l’État puisse se charger, par exemple, d’instaurer un mode de production revenait par conséquent à renoncer au marxisme. Bordiga voyait dans l’URSS une société en transition vers le capitalisme[26].

Cette critique du formalisme a également des conséquences politiques, liées pour Bordiga au rôle du parti. Farouchement opposé au tournant droitier de l’Internationale en 1921, Bordiga rejeta la stratégie de « Front unique » définie lors de son troisième congrès. Il refusa de fusionner l’aile gauche du Parti socialiste et le jeune Parti communiste (où les « bordiguistes » détenaient la majorité) né justement un an plus tôt d’une scission d’avec le PSI. La conception bordiguienne du parti différait totalement de celle d’un Komintern tentant de s’adapter au reflux révolutionnaire marqué en 1921 par la défaite de l’« action de mars » en Allemagne, l’accord commercial anglo-russe, Cronstadt, la mise en œuvre de la NEP et l’interdiction des fractions au sein du Parti bolchevik. Pour Bordiga, la stratégie des Partis communistes occidentaux, visant à endiguer le reflux par l’absorption d’une large masse de sociaux-démocrates de gauche grâce au « Front unique », équivalait à une capitulation totale devant ce qu’il pressentait comme un déclin révolutionnaire durable. Nous sommes là au cœur de sa critique de la démocratie. Car c’est au nom de la « conquête des masses » que l’Internationale communiste semblait accorder une série de concessions programmatiques aux sociaux-démocrates de gauche. Le programme était tout pour Bordiga, et le nombre des cartes d’adhérents dépourvu de sens. Dans la période de reflux, l’objectif consistait à préserver le programme et à poursuivre l’agitation et la propagande possibles jusqu’au retour de la prochaine vague révolutionnaire, non à diluer le parti dans une course vaine aux succès éphémères.

On peut récuser une telle conception, susceptible d’enfermer les militants dans le monde clos d’une secte, ce que les bordiguistes sont indiscutablement devenus. Elle a cependant le mérite de souligner une autre vérité toujours ignorée par l’aile trotskyste de l’Opposition de gauche internationale et ses succédanés : lorsque les partis « de masse » d’Europe occidentale ont été engloutis par le stalinisme au milieu des années 1920, les fondements en avaient déjà été posés lors du virage de 1921. Nul besoin, pour s’en convaincre, d’adopter une position antidémocratique. Que Bordiga ait gravement méconnu le rôle des soviets et des conseils ouvriers en Russie, en Allemagne, et en Italie, c’est indéniable. Il n’empêche que sur les conséquences sociologiques du Front unique de 1921 pour l’avenir des partis communistes occidentaux et leur « bolchevisation » après 1924, Bordiga avait raison, et le Komintern tort : le stalinisme devra une bonne part de sa base sociale aux éléments entrés dans les partis communistes à la faveur du Front unique[27].

Non seulement Bordiga aide ainsi à situer la dégénérescence du mouvement communiste mondial en 192 l, et non par exemple en 1927 (défaite de Trotsky), mais il évite de sombrer dans de vains appels à « davantage de démocratie ». La dichotomie abstraite et formelle bureaucratie/démocratie, à travers laquelle la tradition trotskyste interprète ce moment crucial de l’histoire de l’Internationale communiste, fut alors séparée de tout contenu. Jusqu’à sa mort, Bordiga se considéra léniniste, et jamais il ne polémiqua directement contre Lénine. Mais son appréciation totalement différente de la conjoncture de 1921, de ses effets sur l’Internationale communiste, et son opposition à Lénine et Trotsky sur la question du Front unique éclairent un tournant crucial généralement obscurci par le trotskysme et ses héritiers.

L’ancien et le nouveau

L’idée bordiguienne selon laquelle le capitalisme est synonyme de révolution agraire offre la clé du XXe siècle, en tout cas la clé pour comprendre les mouvements que la gauche a baptisés de « révolutionnaires » au XXe siècle, et permet de réinterpréter l’histoire du marxisme, et son imbrication avec les idéologies de l’industrialisation des zones arriérées de l’économie mondiale.

 Si Bordiga ne fournit aucune recette pour « dérussifier » le filtre à travers lequel les révolutionnaires se représentent le monde, l’accent mis sur la question agraire peut y contribuer. La « question russe », qui paraît aujourd’hui antédiluvienne, était le paradigme obligé de la gauche européenne et américaine au milieu des années 1970. Tout un milieu politique semblait presque lire le secret de l’univers entier dans l’histoire de la révolution d’Octobre et de l’Internationale communiste, année par année, mois après mois. Si quelqu’un déclarait que la révolution russe avait été vaincue en 1919, 1921, ou 1923, ou en 1927, en 1936, voire en 1953, chacun pouvait se faire une idée relativement juste de ce qu’il pensait sur tous les sujets possibles : la nature de l’URSS, de la Chine, la nature des partis communistes, de la social-démocratie et des syndicats, le Front unique, le Front populaire, les mouvements de libération nationale, le rapport entre parti et classe, la signification des soviets et des conseils ouvriers, la philosophie, l’esthétique, et si Luxembourg ou Boukharine avaient une théorie juste de l’impérialisme…

La simple énumération des événements majeurs depuis 1975 indique à quel point le monde a changé en vingt-cinq ans. Dans les années 1980, en portant Thatcher au pouvoir en Angleterre, Reagan aux États-Unis, Mitterrand en France, Gorbatchev en Russie et Deng en Chine, un raz-de-marée « néo-libéral » (au sens de von Hayek et von Mises) submergea l’étatisme mis en place tant par la social-démocratie, le stalinisme et le keynésianisme, que par le bonapartisme dans le tiers-monde. La connaissance approfondie de la révolution russe entre 1917 et 1928 et la « vision mondiale » qui en découlait préparaient mal à saisir l’évolution de la Chine après 1976, la Russie gorbatchévienne, le dynamisme des nouveaux pays industriels, la guerre sino-vietnamo-cambodgienne, l’effondrement des partis communistes d’Europe occidentale, l’endiguement du travaillisme anglais, des démocrates américains et du SPD allemand par la droite, la dérive néo-libérale de Mitterrand, ou la poussée de forts courants « anti-étatistes » dans des pays aussi mercantilistes que le Mexique ou l’Inde. On pourrait y ajouter un mouvement ouvrier polonais lourdement teinté de nationalisme religieux, le retour des fondamentalismes musulman, juif et chrétien, la désindustrialisation, enfin la montée de l’industrie « high tech » et d’une nouvelle classe moyenne. Aucun de ces phénomènes ne réfute Marx, mais tous réfutent la tendance quasi universelle de la gauche occidentale, jusque dans les années 1970, à observer la réalité à travers le filtre légué par Octobre 1917.

Les pages les plus glorieuses de la social-démocratie allemande et du bolchevisme n’offraient pas une boussole fiable pour naviguer au milieu de ces réalités nouvelles. Certes, jamais celui qui ne s’alignait ni sur l’Est ni sur l’Ouest, et revendiquait une cohérence minimale, n’avait nourri d’illusions sur des sociétés bureaucratiques en crise au milieu des années 1970. L’émergence des nouveaux pays industriels ne l’en plongeait pas moins dans le désarroi : n’adhérait-il pas à la théorie léniniste de l’impérialisme, et avec elle aux prédictions dérivées des trois premiers congrès de l’Internationale communiste, notamment la certitude stalinienne implicite de l’incapacité du marché mondial d’industrialiser le tiers-monde[28] ?

Mais le désarroi frappe aussi à un niveau plus profond, au cœur d’une identité révolutionnaire héritée de la Deuxième Internationale et de la Troisième Internationale.

Des Medicis à Togliatti de Louis XIV à Maurice Thorez

Si l’on dresse la carte des partis communistes de masse, et des régimes staliniens entre 1920 et 1975, elle coïncide presque parfaitement avec la géographie du despotisme éclairé entre 1648 et 1789 : France, Allemagne, Russie, Espagne, Portugal, Suède (siège du parti communiste scandinave le plus important, le seul qui n’ait pas connu une existence de secte après 1945). Les partis communistes de masse sont insignifiants en Grande-Bretagne, aux États-Urus, en Hollande, en Suisse, et dans les colonies de peuplement comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada. Seule exception apparente, le PCI.

Mais l’Italie a donné naissance au prototype de l’État absolutiste éclairé : la cité-État mercantiliste régnant sur toute une région, et la localisation des places fortes du Parti communiste italien semble recouper les expériences régionales de l’Ancien Régime.

Le PCI est d’ailleurs le plus « social-démocrate » des grands partis communistes occidentaux après 1945, ce qui explique évidemment que lui seul ait résisté au temps.

Le rapport entre la présence d’un État despotique éclairé après 1648 et l’existence d’un parti communiste fort ou d’un régime stalinien en 1945 tient à la question agraire. Ces États, dont la France est l’exemple type, furent créés afin d’accélérer la capitalisation de l’agriculture. Consciemment ou non, ils infligeaient à leur paysannerie ce que l’État soviétique a fait subir aux paysans russes à partir de 1928, et que les pays capitalistes libéraux ont accompli au XIXe siècle. Grâce à l’impôt, les monarques éclairés des États absolutistes saignaient la paysannerie pour financer l’accumulation. Ces méthodes constituaient une riposte aux sociétés civiles « protestantes », dont la prospérité reposait sur la capitalisation antérieure de l’agriculture. L’Angleterre en offre le meilleur exemple[29]. Le capitalisme suppose la révolution agraire : l’industrie, la ville et le travailleur urbain sont impossibles sans une intensification de la productivité agricole, seule capable d’obtenir le surplus qui libérera de la terre la force de travail. Là où ce n’était pas réalisé en 1648 (fin de la guerre de Trente Ans, et donc des guerres de Religion), l’étatisme a dû l’accomplir autoritairement. Ainsi naquit la tradition continentale du mercantilisme, prolongée après la Révolution française sous une forme mieux adaptée au XIXe siècle. Telle fut la fonction du Second Empire, et surtout de la Prusse bismarckienne, puis de l’Allemagne dominée par la Prusse après son unification en 1870. Le modèle prussien inspira alors tous les « développements tardifs » de par le monde, à commencer par la Russie[30].

Le schéma de Barrington Moore, remis en perspective, se dégage ici dans toute sa netteté : la décennie 1860-1870 constitue une période charnière, qui voit la Guerre de Sécession, les unifications allemande et italienne, la fin du servage en Russie, et au Japon le début de l’ère Meiji. Ajoutons l’essor industriel du Second Empire et la naissance de la Troisième République – mais ce sont des réalités d’ordre secondaire. Si un pays ne s’est pas « réorganisé » sur le plan interne vers 1870, il n’a aucune chance de figurer dans le peloton de tête des grands pays industriels en 1914.

D’autre part, sur les cinq despotismes éclairés que nous avons cités sans tenir compte de la France, quatre vivaient en 1933 sous des régimes mercantilistes autoritaires ou totalitaires. Les seules grandes puissances à échapper à la dictature dans les années 1930 sont celles qui avaient pris une part significative au premier marché capitaliste de l’Atlantique Nord : États-Unis, Grande-Bretagne, France. Parmi les pays réorganisés autour de 1860, un seul ne s’était d’ailleurs pas orienté sur une voie autoritaire : les États-Unis. On mesure ici le poids de l’expérience historique préindustrielle.

Pourquoi les années 1860-1870 représentent-elles un point de rupture ? La dépression mondiale de 1873, et en particulier la crise agraire, apporte sans doute la réponse[31]. En devenant les premiers exportateurs mondiaux de céréales, les États-Unis, le Canada, l’Argentine, l’Australie et la Russie recomposaient pour l’essentiel la configuration historique de 1648 : les États continentaux réagissaient tous à la crise agraire de 1873-1896 en abritant leur agriculture nationale derrière le mur du protectionnisme. En Allemagne, cas le plus remarquable, l’alliance du Seigle et de l’Acier entre les Junkers et les industriels scella la soumission du capitalisme libéral à l’État prussien dominé par les Junkers. Mais la France, la péninsule Ibérique, l’Italie et l’empire austro-hongrois vivaient des scénarios similaires. L’émergence des États-Unis, du Canada, de l’Argentine et de l’Australie sur le marché agricole mondial délimita pour plus d’un siècle le cercle du développement capitaliste le plus avancé.

En 1890, transporter en bateau du blé de Buenos Aires à Barcelone coûtait moins cher que de l’expédier à 100 kilomètres de là par voie terrestre. L’agriculture des États mercantilistes continentaux perdait toute rentabilité sur le plan international. Les conséquences d’un tel état de fait pour l’évolution du mouvement ouvrier n’ont pas reçu l’attention qu’elles méritent.

Marx et le marxisme

La tradition révolutionnaire concevait avant tout le socialisme et le communisme comme des produits issus de l’éclatement du Tiers-État. C’est dans et après la Révolution française qu’apparaissent Babeuf, les Enragés, l’aile radicale du jacobinisme, plus tard les révolutionnaires de 1848 en France et en Europe, y compris le chartisme qui atteint alors son apogée. Il suffisait de se laisser convaincre par l’histoire : un même cours historique, parti de 1793-1797, traverse 1830, 1848, la Commune, suit la progression du SPD jusqu’en 1914, grossit en 1905 puis en 1917, passant ainsi de France en Allemagne puis en Russie, et culmine dans le soulèvement mondial manqué de 1917-1921, avec des situations quasi révolutionnaires en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Espagne, et des grèves insurrectionnelles sur presque tous les continents. Le mouvement ouvrier classique connut alors son zénith. C.L.R. James a écrit que l’histoire s’était figée au moment où le front germano-russe s’effondra en 1917-1918. L’échec en Allemagne et la défaite de la vague prolétarienne mondiale ont coïncidé avec les temps les plus forts que la révolution n’ait jamais connus. L’orthodoxie lénino-trotskyste s’est nourrie d’une telle trajectoire : si la révolution allemande avait sauvé la Russie de son isolement, le XXe siècle aurait suivi un tout autre chemin…

Cette vision historique a eu une grande valeur heuristique en permettant de ne pas tomber dans les pièges sociaux-démocrates, staliniens, maoïstes ou tiers-mondistes. Se dire trotskyste, ou refuser de s’aligner sur l’un des blocs, ou encore se vouloir ultragauche revient à considérer l’histoire à partir des soviets allemands et russes de 1917-1921. Loin d’être mauvais, un tel repère est certainement un meilleur critère pour apprécier la nature socialiste d’une société que l’État-providence keynésien, les statistiques du premier plan quinquennal, ou les communes agraires chinoises. Mais il n’en mène pas moins à une impasse, car il aboutit à apprécier l’histoire à la façon d’un stratège kominternien de 1920, et à reprendre le fil rouge au moment où se sont arrêtées les révolutions d’Europe centrale et orientale dirigées contre les Hohenzollern, les Habsbourg et les Romanov. Un abîme sépare pourtant ces révolutions, et leur caractère double, de la situation présente[32].

La double nature d’Octobre 1917 correspondait à une révolution réalisant les tâches de la révolution bourgeoise sous la direction de la classe ouvrière, avant que le stalinisme en étouffe pour de bon le contenu politique prolétarien. Tracer une ligne de continuité acritique dans laquelle Lénine et Trotsky passent pour les continuateurs de Marx au début du XXe siècle, faire de la révolution russe la pierre de touche de notre temps (« le tournant historique où l’histoire a raté son tournant », selon une formule célèbre), équivaut à avaliser toute une perspective historique, avant et depuis 1917. Cela revient à accepter la légende présentant la social-démocratie allemande comme un parti révolutionnaire marxiste jusqu’à l’année, 1890… ou 1898… ou 1914, date à laquelle le révisionnisme aurait pris le pouvoir dans le SPD. La conception qui prétend s’inspirer du « meilleur de la social-démocratie allemande et du bolchevisme russe » repose sur un mythe fondateur, celui qui repeint en rose vif les débuts du SPD. C’est cette vision tronquée que la gauche révolutionnaire internationale a adoptée et qui lui a fait voir le monde à travers les lunettes de l’Aufklärung, empruntées à la bureaucratie du despotisme éclairé.

Considérons d’abord le matérialisme « vulgaire », non marxiste, pain quotidien du mouvement ouvrier classique, originellement autour du SPD, puis chez les bolcheviks, et présent dans les Deuxième, Troisième et Quatrième Internationale. Après avoir découvert les Manuscrits de 1844, l’« empreinte » hégélienne dans Le Capital, les « Thèses sur Feuerbach », les Grundrisse (Fondements de la critique de l’économie politique), Lukacs, Korsch, etc., beaucoup se sont demandé comment le mouvement ouvrier avait pu se laisser contaminer par le « marxisme vulgaire ». Pourquoi le matérialisme prékantien qui, à l’inverse de celui de Marx, ne s’était pas confronté à Feuerbach ni à l’idéalisme allemand, ressemble-t-il tant au matérialisme des Lumières anglaises et françaises du XVIIIe siècle, c’est-à-dire à l’idéologie de la révolution bourgeoise ? Si nous excluons d’emblée le jugement psychologique et moraliste selon lequel « ils avaient de mauvaises idées », le marxisme peut-il expliquer historiquement sa propre domination par le marxisme vulgaire ?

La solution est peut-être moins compliquée qu’il n’y paraît. Si le matérialisme du mouvement ouvrier classique, incarné par le SPD de 1860 à 1914, puis propagé par la révolution russe, différait peu épistémologiquement du matérialisme révolutionnaire bourgeois, cela tient sans doute à ce que le mouvement ouvrier d’Europe centrale et orientale prolongeait la révolution bourgeoise. Même celui pour qui les années héroïques du SPD représentent une sorte de modèle concevra difficilement une meilleure explication. Finalement, nous ne sommes guère éloignés de la théorie trotskyste du développement inégal et combiné : là où la bourgeoisie est trop faible pour affronter l’Ancien Régime, la tâche en incombe à la classe ouvrière. (Mais l’erreur de Trotsky était de croire qu’ainsi les ouvriers construisaient le socialisme.)

Le marxisme « vulgaire » a nourri la vision du monde exposée dans les brochures de vulgarisation du vieil Engels, ainsi que dans les écrits de Bebel, de Kautsky, de Wilhelm Liebknecht, du Bernstein d’avant le révisionnisme, et de Plekhanov, toutes figures éminentes de la Deuxième Internationale dont Lénine et les bolcheviks furent les élèves. On ne doit jamais oublier que Lénine s’est laissé abuser par Kautsky et l’orthodoxie du « centre » du SPD jusqu’en 1911-1912, et qu’en 1914 il refusa de croire les articles de presse annonçant le vote des crédits militaires par le SPD, révélant ainsi à quel point un tel milieu l’avait influencé. C’est pour comprendre les causes de l’effondrement du SPD que Lénine écrivit ensuite l’Impérialisme. Trotsky devait plus tard y ajouter « l’absence de direction révolutionnaire » afin d’expliquer la défaite en Europe occidentale après la guerre.

Raya Dunayevskaya a raconté comment Lénine s’était précipité à la bibliothèque de Zurich pour lire dans la Logique de Hegel les raisons de la débâcle socialiste. Peut-être la scène est-elle apocryphe[33], en tout cas, le « vieux Lénine » n’a eu aucune influence sur le marxisme officiel postérieur à 1917, Quatrième Internationale incluse. En 1923, les conceptions philosophiques de Lukacs et Korsch étaient la risée du Komintern. Quarante ans plus tard, dans les cercles les mieux avertis de la gauche américaine, le texte de langue anglaise le plus éclairant sur les fondements philosophiques du marxisme était le livre de Sidney Hook, Towards an Understanding of Karl Marx.

La situation n’a évolué qu’avec la vague de traductions du français, de l’allemand et de l’italien entraînée par 1968. L’impact de la découverte des premiers écrits de Marx, de l’étendue de sa dette envers Hegel, de la critique du matérialisme vulgaire dans les « Thèses sur Feuerbach », et d’œuvres comme les Grundrisse (Fondements de la critique de l’économie politique), n’a vraiment dépassé un cercle étroit de spécialistes que dans les années 1950 et 1960. Cela doit bien s’expliquer par une cause historique, car il ne s’agit pas seulement de savoir qui a publié quoi, quand et où. Les Grundrisse (Fondements de la critique de l’économie politique), par exemple, ont d’abord été tirés à 200 exemplaires en allemand, à Moscou, en 1939-1941.

La clé d’un tel anachronisme idéologique ne saurait être, nous l’avons dit, qu’« ils avaient de mauvaises idées ». La réponse se situe forcément à un niveau plus profond, dans l’histoire de l’accumulation, et la façon dont s’y modela la lutte de classe mondiale. Là encore, la tradition bordiguiste a mis au jour des horizons ignorés des grands débats des années 1960 et 1970, mais qui établissent un lien entre question agraire, périodisation de l’accumulation capitaliste, le véritable de la social-démocratie et du bolchevisme, et implantation des partis communistes de masse dans les pays de l’absolutisme éclairé.

Comment périodiser le capitalisme ?

La vision la plus stimulante en la matière vient de « néo-bordiguistes » français, influencés par Bordiga, sans perdre leur esprit critique. Méconnaissant la signification historique des soviets, des conseils ouvriers et de la démocratie ouvrière, Bordiga avait tout réduit au parti. Les néobordiguistes tentèrent une synthèse entre la Gauche italienne et la Gauche germano-hollandaise, laquelle, à l’inverse, avait glorifié les conseils et attribué au « léninisme » tout ce qui avait mal tourné après 1917.

Ces courants français mettaient en avant un texte de Marx qui, à terme, pourrait se révéler plus décisif que ses autres écrits exhumés dans les années 1950 et 1960 : le Sixième Chapitre inédit du livre I du Capital[34]. On ignore pourquoi Marx a retranché de la version finale, ce qui constitue une Phénoménologie de l’Esprit matérialiste. Quelques pages suffisent à réfuter la thèse althussérienne selon laquelle, parvenu à maturité, Marx aurait oublié Hegel. Mais la preuve de la continuité avec la méthode hégélienne n’est pas ici l’essentiel. Les concepts fondamentaux élaborés dans le texte sont les distinctions entre plus-value absolue et relative, et ce que Marx appelle les phases « extensive » et « intensive » de l’accumulation, correspondant à la domination « formelle » et « réelle » du capital sur le travail.

Les concepts se présentent dans leur abstraction, sans que Fauteur s’efforce de les appliquer à des faits historiques. Mais l’ultragauche française reprit ces distinctions pour périodiser l’évolution du capitalisme. Les marxistes ne sont pas les seuls à découper l’histoire économique en phases « extensive » et « intensive » : des universitaires avaient déjà utilisé ces notions à des fins purement descriptives. Un groupe résume ainsi la domination réelle : « la phase qui désubstantifie l’ouvrier pour ne laisser subsister que le prolétaire[35] ». Cette formule vaut réfutation de Gutman et de toute la Nouvelle Histoire du Travail (New Labour History) qui s’en inspire. Le Sixième Chapitre inédit présente la transition vers l’accumulation « intensive » comme la « réduction du travail à la forme capitaliste la plus générale du travail abstrait » – définition précise du procès de production de masse au XXe siècle dans le monde capitaliste le plus moderne. La Nouvelle Histoire du Travail, elle, n’est qu’une longue plainte nostalgique d’une domination formelle révolue.

Le Sixième Chapitre inédit éclaire aussi la « renaissance hégélienne » dans le marxisme, et montre pourquoi un intérêt réel pour les racines hégéliennes de Marx, apparu d’abord dans l’Allemagne des années 1920, chez Lukacs, Korsch et l’École de Francfort, attendit 1950 pour atteindre la France. Le marxisme vulgaire était devenu une idéologie à la mode parmi les intellectuels français entre 1930 et 1950, c’est-à-dire à l’époque du Front populaire et de la Résistance. Comment expliquer ce décalage de trente ans ?

La réponse réside dans l’immense supériorité du développement industriel allemand dans les années 1920 : la France ne se posa en rivale qu’après 1950. Le marxisme « hégelianisé » ne semble pas sans rapport avec la domination réelle caractérisée par l’accumulation intensive. Il est également intéressant que l’Italie, bien avant la France, ait connu une culture marxiste « germanisée » et de haut niveau. Il est tentant de rapprocher cette situation du statut de l’Italie comme « dernier arrivant » sur la scène politique, contrairement à la participation de la France à la première économie capitaliste de l’Atlantique-Nord et à la vague révolutionnaire de 1770-1815.

La tradition jacobine française, qu’elle s’exprime par le rationalisme d’Auguste Comte, de Saint-Simon et de Jules Guesde, l’idéalisme kantien de Jean Jaurès, le rationalisme anarchiste anticlérical (avec sa foi en la science), ou le positivisme « laïc et républicain » de la IIIe République – cette tradition demeurait en deçà de la pensée allemande post-kantienne. L’Italie fut « germanisée » après 1890, la France seulement entre 1930 et 1960.

La tradition lénino-trotskyste divise l’histoire du capitalisme en deux phases coupées par la guerre de 1914-1918, laquelle inaugure « l’ère du déclin impérialiste ». Née avant le premier conflit mondial, cette théorie trouve sa source dans la controverse sur le « capitalisme monopoliste », controverse durant laquelle s’opposèrent Hobson, Hilferding et Lénine. À l’âge d’or de la Deuxième Internationale, le capitalisme semblait différent du système décrit par Marx. Les livres II et III du Capital, on le sait, ne furent disponibles qu’en 1885 et 1894, et les militants n’abordaient « l’économie marxiste » que dans le livre I, ou plus prosaïquement dans des brochures de vulgarisation comme Salaire, prix et profit. Le capitalisme paraissait évoluer d’une phase « concurrentielle » et de « laisser-faire », à une période de cartels, de monopoles, d’impérialisme impulsé par l’État, de montée en puissance du capital financier, de course aux armements et de partage colonial du monde. Vers 1910, Hilferding en synthétisa les éléments sous le terme de « capitalisme organisé ».

La Première Guerre mondiale marqua un tournant. Octobre 1917 prouvait, selon la formule de Lénine, que « chaque grève contient en germe la révolution prolétarienne », ce que les années 1917-1921 semblèrent bien près de confirmer. Après une stabilisation éphémère vinrent la crise de 1929, le fascisme, le stalinisme, puis un second conflit mondial, suivi à son tour par d’incessantes guerres de libération nationale. Un faisceau de phénomènes bien réels confortait la vision du monde codifiée dès les premiers congrès de l’Intemationale communiste, en parfaite continuité avec la vulgate kautskyste d’avant 1914 : caractérisation de la période comme celle du « capitalisme monopoliste » (théorisé de façon la plus convaincante par Boukharine), thèses trotskystes de la révolution permanente et du développement inégal et combiné, et définition de l’époque comme celle du « déclin impérialiste ». En 1950, qui aurait osé nier qu’il vivait à « l’ère du déclin impérialiste » ?

Tel était le legs repris après 1968 par les meilleures tentatives de renouer avec le potentiel révolutionnaire surgi dans l’aire germanopolonorusse en 1905 et 1917. Cette périodisation de l’histoire moderne permettait de considérer le monde du point de vue de Moscou en 1920, ce qui, une fois encore, redonnait centralité et fécondité apparente au dévoilement de l’histoire de la révolution russe et du Komintern entre 1917 et 1928. Trotskystes, schachtmanistes ou ultragauches, tous faisaient de cette histoire sa pierre philosophale. Les adversaires les plus irréductibles de la social-démocratie, du bonapartisme dans le tiers-monde ou du stalinisme se réclamaient de la démocratie ouvrière de type soviétique ou conseilliste, et puisaient dans les années 1920 leurs explications du monde des années 1970. Le mouvement révolutionnaire n’avait-il pas atteint son apogée cinquante ans plus tôt en Allemagne et en Russie ? Tous les événements depuis lors n’étaient-ils pas synonymes de catastrophe capitaliste ou de cauchemar bureaucratique ?

Bordiga prévoyait cette attitude quand il écrivait dans les années 1950 : « ce n’est pas parce que l’évolution sociale dans une zone “Europe et les États-Unis” atteint l’avant-dernière étape que l’évolution du reste de la planète ne présente socialement aucun intérêt ». La vision du monde dominante dans les milieux révolutionnaires (alors partagée par l’auteur) excluait en effet que l’évolution du reste de la planète puisse offrir socialement le moindre intérêt.

Qui pouvait sérieusement proposer la Chine, la Corée du Nord, l’Albanie, ou les mouvements de libération nationale et leurs États, comme modèles à l’ouvrier de Détroit ou de Turin ?

Pourtant, ce point de vue, quoique formellement correct, était dépassé.

Un modèle inadéquat

Ce modèle était dépassé parce qu’il méconnaissait une évolution déjà à l’œuvre depuis un certain temps. L’industrialisation du tiers-monde, doublée de l’essor des secteurs à haute technologie, allait écraser le mouvement ouvrier occidental sur qui reposait toute la perspective antérieure. En 1970, en pleine glorification stalinienne, maoïste et tiers-mondiste des révolutions paysannes-bureaucratiques, il était juste et révolutionnaire de considérer la classe ouvrière occidentale comme la seule capable de mettre fin à la société de classe. Refuser les sornettes tiers-mondistes s’imposait alors, autant que s’impose aujourd’hui le rejet de leurs versions affadies. Mais ce qui a changé, c’est que la désindustrialisation en Occident et l’industrialisation du tiers-monde (deux faces de la même médaille) ont donné naissance à de véritables mouvements ouvriers sur d’autres continents, dont la Corée du Sud offre l’exemple le plus remarquable.

Vers 1975, le monde ressemblait beaucoup à une extrapolation de l’image héroïque des débuts du Komintern. Comme en 1914, 1’Europe occidentale, les États-Unis et le Japon figuraient au centre du monde industriel. Ainsi que nous l’avons vu, faute de « réorganisation interne » après 1860, un pays n’avait aucune chance d’appartenir au premier cercle des puissances économiques en 1914 ni d’y être entré en 1975. Dans ce club très fermé, la proportion des ouvriers d’industrie, après avoir culminé à 45 % en Allemagne et en Grande-Bretagne en 1900-1914, approchait encore de ce chiffre pour l’ensemble des zones les plus modernes au début des années 1970. En gros, le monde capitaliste avancé était passé d’une répartition de la population active de 45 % dans l’industrie, 45 % dans l’agriculture et 10 % dans les services en 1900-1914, à 45 % dans l’industrie, 5-10 % dans l’agriculture et 40-45 % dans les services, sans parler de l’apparition d’un énorme secteur d’armement, à peine né au tournant du siècle.

En 1815-1914, phase « classique » ou « concurrentielle », le capital avait surtout transformé des paysans en ouvriers, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne. Dans la période qui suit 1914 (mais s’amorce autour de 1890), la nouvelle phase du capitalisme « organisé » ou « de monopole », « époque du déclin impérialiste », s’obstina à dépeupler les campagnes du monde occidental (au sens large, incluant l’Amérique latine, les Caraïbes, l’Europe du Sud et l’Afrique). Au lieu de continuer à accroître le travail industriel, elle mit à profit la productivité bien supérieure d’une main-d’œuvre à effectifs constants, pour promouvoir un secteur tertiaire de cols blancs chaque année plus nombreux, ainsi que l’économie d’armement.

Pour revenir à notre thème central, les partis communistes commencèrent à s’effriter et à céder du terrain devant des partis de type social-démocrate totalement intégrés dans le système, au moment même où le secteur agricole tombait à un pourcentage dérisoire de la population active (5 à 10 %). Il suffit de voir l’évolution de la France et de l’Espagne depuis vingt ans.

Si le cas portugais est différent, c’est justement parce qu’une proportion considérable de la population active y travaille encore dans la petite production agricole.

L’exode rural constitua aussi la toile de fond de l’évolution du Parti communiste italien. L’Europe du Nord et les États-Unis en avaient fait autrefois et autrement l’expérience. Le rôle de la petite production agricole se retrouve enfin dans les difficultés rencontrées par l’Europe de l’Est et l’URSS, contraintes par l’épuisement de la phase d’accumulation extensive d’en venir à la phase intensive déjà atteinte en Occident à travers la crise de 1914-1945.

En un mot, de l’absolutisme éclairé du XVIIe aux partis communistes du XXe siècle, la problématique est celle de la phase extensive de l’accumulation : la transformation des paysans en ouvriers.

On peut en conclure qu’une société n’est pleinement capitaliste que si une faible proportion de sa population active travaille dans l’agriculture, et si elle est passée de la phase extensive formelle à la phase intensive réelle de l’accumulation. Il s’ensuit qu’en 1900, ni l’Europe ni les États-Unis n’étaient aussi capitalistes que l’imaginaient les socialistes, et que le mouvement ouvrier, du moins ses courants dominants, visait avant tout à pousser le capitalisme vers sa phase intensive.

Quelle révolution ?

Dans l’histoire de la gauche révolutionnaire internationale, la question agraire a revêtu les formes les plus diverses : révolutions paysannes contemporaines des révolutions française et russe ; capitalisation de l’agriculture au sud des États-Unis provoquée par la guerre de Sécession ; crise agraire après 1873 ; exode rural en Europe au lendemain de 1945… Ces phénomènes sont évidemment de nature distincte. Considérons seulement le critère d’une société « pleinement capitaliste » : l’accumulation intensive liée à la réduction de la main-d’œuvre agricole à 5 ou 10 % de la population active. L’agriculture capitaliste, c’est la campagne mécanisée américaine. En ce sens, la question agraire n’a pas été résolue en France après 1789, mais entre 1945 et 1973. Le rapport entre agriculture et l’accumulation intensive dans l’industrie, c’est la baisse du coût de la nourriture en proportion du budget ouvrier, baisse qui dégage du pouvoir d’achat pour les biens de consommation durables (telle l’automobile), lesquels sont la base de la production de masse au XXe siècle.

En résumé, le marxisme vulgaire, celui de la Deuxième Internationale et de la Troisième Internationale, fut une idéologie de l’intelligentsia d’Europe centrale et orientale liée au mouvement ouvrier en lutte pour parachever la révolution bourgeoise. Ses emprunts au matérialisme bourgeois prékantien d’avant 1789, loin d’être le fruit d’une « erreur », exprimaient précisément le contenu réel du mouvement qui lui avait donné naissance. Ce mouvement social n’est lui-même compréhensible qu’à l’aide des concepts d’accumulation extensive/intensive, et de domination fonctionnelle/réelle. La thèse de la Troisième Internationale, formulée par Hilferding et Lénine, d’un « capitalisme organisé » et « de monopole » revient, elle, à occulter la transition entre les phases extensive et intensive. Le marxisme officiel apparaît donc comme le point de vue d’une élite d’État en formation, détenant le pouvoir ou y aspirant, dont l’action aboutit à une nouvelle forme de capitalisme (la domination réelle) qu’elle baptise socialisme.

Ce qui fait la force d’une telle analyse, c’est d’échapper au moralisme, et d’offrir une explication « sociologique » d’une épistémologie. Le matérialisme hérité des Lumières convenait fort bien à un corps de fonctionnaires constituant les cadres d’un futur État planificateur, dont la théorie léniniste de l’impérialisme justifiait parfaitement la politique économique. À l’opposé du marxisme, cette vision substitue aux rapports et aux forces de production la notion de « violence » ou de « force » empruntée à Dring. De Lénine et Boukharine, en passant par Baran, Sweezy, Bettelheim et Samir Amin, jusqu’à Pol Pot (tout en reconnaissant discontinuité et dégénérescence, mais aussi continuité), la théorie du « capitalisme monopoliste » est une théorie de bureaucrates étatistes fondamentalement opposés à la classe ouvrière. Cette vision attribue le réformisme ouvrier en Occident aux surprofits impérialistes. Dans les pays sous-développés, elle détient le pouvoir, cette idéologie masque la lutte d’intérêts entre l’élite bureaucratique d’État et les classes ouvrière et paysanne.

Les néo-bordiguistes français, notamment Jacques Camatte, ont montré en quoi la Russie est le lieu principal où le marxisme fut transformé d’une théorie de la « communauté humaine matérielle » d’un mouvement réel né de la maturité capitaliste, en quelque chose qui doit être construit contre l’arriération précapitaliste[36]. Il suffit de comparer la position élaborée par Marx sur la question russe entre 1877 et 1883, avec la polémique bolchevik contre le populisme finissant, après 1890. Quelque espoir que Marx ait pu nourrir sur la commune russe comme base d’un « saut » immédiat dans le communisme, jamais il n’aurait écrit, comme Trotsky en 1936, que « le socialisme lutte désormais contre le capitalisme par des milliers de tonnes d’acier et de ciment ».

Certes, l’œuvre marxienne n’est pas exempte de discours productivistes. Mais ce qui oppose Marx au marxisme des Deuxième, Troisième et Quatrième Internationale, c’est que l’auteur des Manuscrits de 1844 se situe au-delà du matérialisme prékantien et des théories du « capitalisme monopoliste », qui tous deux regardent le monde avec les yeux d’un fonctionnaire. La lutte entre Lénine et les populistes introduisit en Russie le marxisme mutilé de la Deuxième Internationale, noyant l’analyse marxienne sous des alléluias productivistes, jusqu’à sa redécouverte par Bordiga. L’affirmation mécanique d’un progrès linéaire, qui est l’âme de la pensée historique des Lumières, métamorphosée par le marxisme vulgaire en théorie de la révolution « par étapes », ne pouvait que rester insensible à la commune rurale russe qui avait passionné Marx. Le but et le sens du communisme, la Gemeinwesen, la communauté humaine, étaient niés en faveur du productivisme. Parvenus au pouvoir, les bolcheviks traduisirent le schéma de la reproduction et les concepts du livre I du Capital en manuels de planification économique (sans s’apercevoir que le livre III réfute cette description « ricardienne » du capitalisme), frayant la voie à l’idéologie du « mangeur d’acier » cher aux planificateurs staliniens après 1928. En « philosophie » comme en « économie », le gouffre qui sépare Marx de la Deuxième Internationale, puis des bolcheviks, reflète des « épistémologies sociales » différentes, issues de deux classes différentes, la classe ouvrière et la bureaucratie étatique. Le « meilleur de la social-démocratie allemande et du bolchevisme russe » est inextricablement imbriqué dans une pensée et un culte de l’État. Une perspective révolutionnaire renaissante ne peut plus y voir de lointains ancêtres, mais une impasse où le marxisme s’est perdu en discours étatistes qui lui étaient étrangers.

Aujourd’hui, à la différence de 1910, « l’Ouest » de la planète vit dans un monde intégralement capitaliste. La capitalisation de l’agriculture n’est plus à accomplir, pas plus qu’il n’existe de « question paysanne » pour le mouvement ouvrier. Dans le même temps, au milieu d’une crise économique mondiale dont la profondeur approche celle des années 1930, toutes les vieilles visions révolutionnaires se sont évanouies, et l’image d’un au-delà possible du capitalisme apparaît plus brouillée que jamais, d’autant que l’histoire récente abonde en solutions négatives. Voir dans ce champ de ruines un héritage de l’État absolutiste des Lumières et de ses avatars modernes, c’est comprendre qu’une bonne part de notre paysage mental fut l’œuvre de fonctionnaires d’État, réels ou potentiels, et servit à achever la révolution bourgeoise. Libérer le marxisme de cet héritage étatiste permet de commencer enfin à saisir le monde du point d’observation du « mouvement historique qui se déroule sous nos yeux » (Manifeste communiste).

Loren Goldner

Traduction de 1992 par Gilles Dauvé. Ce texte a été publié pour la première fois en anglais dans le numéro 23 de la revue britannique Critique.


[1] B. Moore, Les origines sociales de la dictature et de la démocratie, La Découverte, 1983.

[2]A. Ulam, The Unfinished Revolution, New York, 1960.

[3]A. Gerschenkron, Economic Baclwardness in Historical Perspective, Boston, 1902.

[4]E. Préobrajenski, La Nouvelle Économique, EDI, chap. 2.

[5]Cf. la bibliographie.

[6]Cf. la bibliographie.

[7]Sur le lien entre question agraire et capitalisme, cf. Mai la merce sfamera’l’uomo, Ed. Iskra, recueil de tous les articles de Bordiga sur la question agraire, écrits dans sa série Sul Fila del Tempo. Certains sont disponibles dans le n°6 de Dis/Continuité (F. Bochet, Le moulin des chapelles, 87 800 Janailhac).

[8]Programme communiste, n°’40, 41, 42, 1967, Bilan d’une révolution.

[9]Sur l’évolution de la prévision par Bordiga d’une grande crise mondiale, cf. Livorsi, pp. 426-444.

[10]Sur la critique de Préobrajenski par Boukharine, cf. Bilan d’une révolution, pp. 139-140.

[11]La dimension « boukharinienne » de la critique du tournant stalinien après 1928 par Trotsky est soulignée dans Bilan d’une révolution, p. 148.

[12]Intervention au VIe Plénum du Comité exécutif élargi de l’Internationale communiste en 1926, Programme communiste, n° 55, 1972, pp. 78-79.

[13]Sur la nature capitaliste du kolkhoze, cf. Bilan d’une révolution, pp. 172-179.

[14]La théorie bordiguiste de la « révolution double » est présente dans tous ses écrits. Par exemple Russie et révolution dans la théorie marxiste,192 sq. V.

[15]Voir « l’impôt en nature (La portée de la nouvelle politique et ses conditions) », œuvres complètes, t. 32, pour l’analyse léniniste du rapport entre capitalisme de petits producteurs et capitalisme d’État en 1921.

[16]Cité par Grilli, p. 282. Bordiga attaque Socialisme ou Barbarie dans quatre articles : « En avant les barbares ! » (1951) reproduit dans InvarianceFilo del Tempo, supplément à la série IV, 1994 ; puis « La Batrachomyomachie », « Le coassement de la praxis », et « Danse des pantins » (1953) publiés dans Dis/continuité, n° 6, 1999, et Programme communiste n° 94, 95 et 96.

[17]La Révolution trahie, EDI.

[18]M. Schachtman, The Bureaucratic Revolution, New York, 1962.

[19]A propos de l’évolution de Marx sur la commune russe et « l’occasion historique » perdue d’éviter l’étape capitaliste en Russie, cf. Russie et révolution…, pp. 226-297.

[20]T. Shanin, Late Marx and the Russian Road, New York, 1983, montre l’intérêt profond de Marx pour l’agriculture russe à la fin de sa vie. Cf aussi Invariance, Série II, n° 4.

[21]23. Marx, œuvres, Pléiade, II, pp. 1553 et 1554-55.

[22]Cf. Note 22.

[23]Communisme et fascisme, Ed. Programme, 3 rue Basse-Combalo, 69007 Lyon.

[24]Comme l’écrit Le Manifeste, le communisme n’est pas un idéal à réaliser mais « les conditions réelles (…) d’un mouvement historique qui se déroule sous nos yeux ». Cf. Barrot, Le Mouvement communiste.

[25]Sur le formalisme identifiant la question sociale à une question d’organisation, cf. Barrot, « Critique de l’idéologie ultra-gauche », in Communisme et question russe, Spartacus, 1984.

[26] Grilli, op. cit., p. 38.

[27]A la même époque, la « promotion Lénine » peuplait le parti d’adhérents malléables, sans expérience ou carriéristes, facilement manipulables par les staliniens contre les restes de la Vieille Garde bolchevik. On en voit le parallèle sur le plan international avec l’ascension de personnages comme Cachin dans le PCF et Thaelmann dans le KPD.

[28]A propos de l’essor des Nouveaux pays industriels et de leur influence sur l’idéologie « mondialisée », cf. N. Harris The End ofthe Third orld, Londres, 1986.

[29]La capitalisation de l’agriculture anglaise est étudiée dans R. Brenner : « The Agrarian Origins of European Capitalism », in T. Ashton et C.H.E. Philpin, The Brenner Debate, Cambridge University Press, 1985.

[30] Sur la tradition mercantiliste et ses conséquences, cf. R. Szporluk Communism and Nationalism : Karl Marx and Friedrich List, Oxford University Press, 1988.

[31]Pour une étude des effets de la crise agraire après 1873, cf. H. Rosenberg, Grosse Depression und Bismarkzeit, Berlin, 1967.

[32]Dès 1921, l’ultra-gauche H. Gorter percevait confusément mais correctement l’inexistence de la question agraire pour les ouvriers occidentaux comme une différence essentielle entre la révolution russe et une révolution possible à l’Ouest, différence sous-estimée par Lénine dans La Maladie infantile. Cf. H. Gorter, Réponse à Lénine, Spartacus.

[33] R. Dunayevskaya, Philosophy & Revolution, New York, 1975, chap. III.

[34]Publié en 10/18 et dans œuvres, Pléiade, II, pp. 363-498. sous le titre « Matériaux pour l’économie ». Cf. J. Camatte : Capital et Gemeimwesen. Le sixième chapitre inédit du Capital. Spartacus.

[35]Cf. la brochure de Négation, LIP, ou la contre-révolution autogestionnaire (1973).

[36]« Bordiga et la révolution russe », Invariance série II, n°4

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