« Des amis ou la mort »
Ta’anith [23a]
« C’est à l’homme d’amitié qu’il faut se lier, car il est quelque ami plus intime qu’un frère. »
Michlé [18:24]
Nous nous arrêtons dans ces situations si incomplètes, si difficiles à partager sans la musique et la poésie des lieux et des hasards, qui font telle ou telle rencontres. Ici, ce sont des amis dans l’âme, comme dirait un ami, qui passent et laisse une trace indélébile à travers l’écriture, conduit par ce besoin de se ressaisir par le geste d’écrire en faisant l’effort d’être vrais. Comme le dit justement Maurice Blanchot : « L’amitié, ce rapport sans dépendance, sans épisode et où entre cependant toute la simplicité de la vie, passe par la reconnaissance de l’étrangeté commune qui ne nous permet pas de parler de nos amis, mais seulement de leur parler, non d’en faire un thème de conversations (ou d’articles), mais le mouvement de l’entente où, nous parlant, ils réservent, même dans la plus grande familiarité, la distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport. Ici, la discrétion n’est pas dans le simple refus de faire état de confidences (comme cela serait grossier, même d’y songer), mais elle est l’intervalle, le pur intervalle qui, de moi à cet autrui qu’est un ami, mesure tout ce qu’il y a entre nous, l’interruption d’être qui ne m’autorise jamais à disposer de lui, ni de mon savoir de lui (fut-ce pour le louer) et qui, loin d’empêcher toute communication, nous rapporte l’un à l’autre dans la différence et parfois le silence de la parole. »
En hébreu, le terme « ami » se dit haver, qui signifie « relié ». Ainsi, dans ce numéro ce qui relie certains des textes et de ses auteurs se trouve dans l’amitié, là où contre toutes formes d’artifices et toutes formes de séductions, il existe le semblant d’une conservation. Ce qui rend possible une parole exigeante est la crainte, celle qui donne un regard lucide sur les relations humaines. Alors, les sentiments dans leurs fougues naturelles ne domptent plus la pensée, mais l’épousent. De là, une place très précieuse peut voir le jour dans l’amitié pour la critique.
Depuis Kant, la critique s’est consolidée autour de la polémique, provenant du grec ancien polemikós, lui-même issu de pólemos (combat, guerre). Avant que le philosophe constitue la critique comme nouveau traité de la méthode, une obsession ne le quitte pas la menace que représente l’empirisme expérimental envers la métaphysique. À partir de cette coordonnée, Kant s’exclame dans sa Critique de la raison pure : « Notre siècle est proprement le siècle de la critique, à laquelle tout doit se soumettre. La religion, parce qu’elle est sacrée, et la législation, à cause de sa majesté, veulent communément s’y soustraire. Mais elles suscitent dès lors vis-à-vis d’elles un soupçon légitime et ne peuvent prétendre à ce respect sans hypocrisie que la raison témoigne uniquement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen. » Kant est en croisade contre le sacré. Il poursuit dans Qu’est-ce que les Lumières ?, où il refuse les vérités partagées de ce que les modernes appellent « religion ». Il milite pour que l’homme pense par lui-même, car il serait doué de Raison, et que soient ainsi enfin admis comme vérités les énoncés que les hommes peuvent accepter librement dans un accord commun à travers la foi en la science, la liberté d’expression et la démocratie. « La raison doit, dans toutes ses entreprises, se soumettre à la critique, et elle ne peut par aucun interdit attenter à la liberté de cette dernière sans se nuire à elle-même et sans attirer sur elle un soupçon qui lui est dommageable. De fait n’y a-t-il rien de si important, quant à l’utilité, ni rien de si sacré qui puisse se dérober à cet examen qui contrôle et inspecte tout, sans faire exception de personne. C’est sur cette liberté que repose même l’existence de la raison, laquelle n’a pas d’autorité dictatoriale, mais ne fait jamais reposer sa décision que sur l’accord de libres citoyens, dont chacun doit pouvoir exprimer ses objections, voire son veto, sans retenue aucune. Cela étant, si la raison ne peut certes jamais se refuser à la critique, elle n’a pourtant pas toujours de motifs de la redouter » (Kant, Critique de la raison pure). Le sujet kantien conçoit un rapport à sa raison de l’ordre de la généralité des objets de sa pensée, le raisonnement qui en découle lui dicte son jugement basé sur sa trinité du général : « devoir général », « les déclarations en général » et « l’humanité en général ». Toute l’inquisition kantienne est de déchirer le caractère singulier d’une situation, ou de démontrer laborieusement son absence. Ce rationalisme proprement occidental s’engouffre dans la confiance de sa raison seule, tenue précisément au bon déroulement de la logique, de l’ingénierie, de ses concepts et de la simplification de l’expérience vécue aux concepts. Le lit partagé entre cette généralité de la philosophie et l’universalité occidentale appauvrit la pensée et les conséquences pratiques de son expérience. La tradition philosophique est une histoire de tyrannie. Depuis Platon et sa République jusqu’à l’Utopie de Thomas More, toutes ces entreprises philosophiques offrent de parfaites images du bagne de la Raison. Les spécialistes de la critique dans leur fantasmagorie chevaleresque combattent fièrement les « mythes », les « religions » et les « sectes » avec leur épée en plastique de la Raison. Ils manquent à chaque fois de s’interroger sur le fait que la Raison représente elle-même un mythe. Pourtant, il existe d’autres modes de rationalité, situés dans la chaire de la vie. La relation entre l’expérience vécue et sa raison ouvre la porte à des choix distincts et divergents, précisément par l’effort de tenir à respecter la singularité de l’expérience.
Il y a une critique de toute autre nature, dont l’essence n’est pas la guerre et qui n’est pas condamnée à l’impuissance de ses actes. Une critique certes bien plus exigeante et subtile. Le judaïsme apporte cette exigence d’une tout autre ampleur. En partant de « Tu n’auras pas dans ton cœur de haine pour ton frère. Tu dois réprimander ton compatriote et ainsi tu n’auras pas la charge du péché. » (Lévitique [19,17]), la réprimande ou la critique n’est pas un terrain de règlement de comptes, mais un lieu où se densifie la relation. Dans la demeure de l’amitié ou de l’amour se trouve une responsabilité à dire ce qui ne va pas. Il est dès lors impossible de vivre pleinement une relation si on se trouve dans l’incapacité de dire ce qui a besoin d’être dit. Cette forme de silence tue à petit feu son porteur comme celle qui l’entend. On se fourvoie quand on pense préserver l’amitié ou sauver l’expérience amoureuse en mettant les choses sous le tapis. À force d’abîmer la relation, il n’en reste plus. Oser dire n’est pas une tâche aisée, la peur de la perte reste logée dans un coin de la tête. Pourtant, formuler une critique trouvera grâce aux yeux de l’ami ou de l’être aimé comme le transmet la tradition hébraïque. Mais pour cela, la critique se doit d’exiger d’elle-même d’être bien dite, d’être correctement exposée dans un lieu et un temps propice à cela. Au risque d’être non entendu et d’humilier l’autre, Rachi dans son commentaire met en garde : « Tu ne le feras pas pâlir de honte en public ». Malheureusement, nous ne connaissons que trop bien le fait de blesser au lieu d’accompagner le chemin pris ensemble. Une parole prise dans le débordement de ses sentiments est muette, ses mots sont des rochers qui écorchent au fils des vagues sentimentales l’autre. Les deux êtres dépris d’eux-mêmes et de leur relation sentent leur amour se noyer. Cette incapacité de formuler avec justesse une critique mène à des rives sordides qui sont celles de la complicité. Toutes les attitudes conciliatrices sont de cet ordre. Concilier conduit nécessairement dans le temps à détruire l’estime, le respect et l’amour vécu et partagé. Dans l’amitié comme dans l’amour se trouve un besoin d’une possibilité de la critique. Cette critique ne réclame nullement d’être légitime, mais exige de la pertinence dans son jugement. Prendre le temps de la réflexion et évité de revêtir l’habille du sot. « Un sage craint et évite le mal, un sot s’enfonce et reste confiant. » (Michlé, [14.16]) La sottise n’est pas une essence, mais un état. La pertinence dans son jugement naît d’avoir du cœur, il résulte donc de tirer les leçons de ses expériences, en faire l’épreuve. Sortir des fortifications du Moi, entreprendre un voyage sans fin et y accueillir les bouleversements vécus, en saisir les sentences qui nous sont destinées. Un jugement pertinent ne trouve pas sa cohérence dans un discours achevé par le simple tricotage de la logique, mais sur le plan de la pratique d’une réparation non seulement de l’autre, mais de soi-même, de rendre saisissable les choses les plus difficiles. C’est une mise à l’épreuve. Et toute épreuve sérieuse nous met aux prises avec la vérité.
Entêtement

