Il était encore une fois la société

« Une société comme la nôtre est bien mal placée pour se réclamer de la vérité, puisqu’aussi bien elle ne pousse ses membres obligés à dire ce qu’ils ont à dire que pour les prendre au piège d’autant plus sûrement. »
Adorno, Minima moralia

Un jour exclus, un jour inclus. La société tient encore. Sa désintégration a été une nouvelle fois ralentie. Un peu plus de deux années que la société a repris ses forces, ranimant son emprise sur les corps sans trop rencontrer d’adversité. Un grand silence s’est installé rendant peu audibles les quelques paroles de vérité. Le mensonge était peut-être plus commode pour vivre. La société s’est voulue cozy : elle voulait simplement prend soin de nous. Et pourtant, ce soin que la société promis s’est révélé un pouvoir bienveillant qui tend à nous garder en elle par le maintien de la machine sociale. Tant que la machine fonctionne, les rôles sociaux tiennent dans leur terrible opacité. Et la France est certainement un des pays les plus opaques. Dionys Mascolo dans Lettre polonaise sur la misère intellectuelle en France, le remarque avec justesse : « Insupportable prétention des Français à l’hégémonie intellectuelle. Paris, ville-lumière ou capitale de l’obscurantisme et de la lâcheté ? On se sent Italien, Polonais, Espagnol, longtemps avant de se sentir mûr pour jouer son rôle dans cette gigantesque comédie : être Français. Et de tout faire pour détromper d’abord Italiens, Polonais, Espagnols sur notre compte, sur “nous autres Français” ». 
Mais face à cette assignation identitaire morbide, nous sommes toujours autre chose que ce que l’on nous assigne à être. C’est la force de tous les mouvements de dissociation sociale du XXIe siècle : émeutes des banlieues, violences des « black blocs » et insurrection des « gilets jaunes ». Ce qui s’est éprouvé dans ces différents mouvements, c’est le sentiment commun de mettre à mal le social et de respirer une autre sensibilité des liens. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, beaucoup ont peur des lignes de fracture. Pourtant l’époque ne réclame que cela : défaire l’état des choses.