« [1 h 10] Mon fils, si les fauteurs te séduisent, ne leur cède pas. S’ils te disent : rejoins-nous ! Nous dresserons des embuscades sanguinaires, nous tendrons traquenard à d’innocentes victimes. Nous les engloutirons tout vifs tel l’enfer et des honnêtes gens nous serons la tombe. Sur tout bien de valeur nous ferons main basse, nous emplirons nos demeures de butin. Nous tirerons nos parts au sort, ou bien nous n’aurons ensemble qu’une seule poche ! Mon fils, ne va pas de concert avec eux, retiens-toi de suivre leur voie. Leurs pieds courent au malheur et ils s’empresseront de verser leur sang. Car un filet tendu est bien innocent aux yeux de l’oiseau. Mais eux [les chasseurs] s’embusquent pour ravir son sang, ils tendent traquenard à sa vie. Tel est le destin de l’homme âpre au gain, il prend la vie de son propriétaire. »
Livre des Paraboles
À travers le monde, les « puissants » sont secoués par les impacts de l’affaire Esptein. Des millions de documents divulgués, un bon nombre d’autres documents passés sous silence ou certainement portés disparus, autrement dit supprimés. Cette sordide affaire est une nouvelle confirmation du juste ressenti de la conscience prolétarienne de son temps. Bien évidemment, cela n’est pas de goût de tout le monde. Dans la sphère médiatique, l’embarras est profond. Les journalistes sont en panique, incapables de trouver une quelconque rhétorique pour disqualifier la menace du conspirationnisme. Rien de pire pour les médias que de voir se déployer sous leurs yeux les êtres menés par une recherche de vérités. Il est inconcevable, et même intolérable pour le pouvoir que les êtres puissent vivre une existence de vérité tandis que toute l’architecture de l’ingénierie sociale s’emploie à neutraliser toute vérité éprouvée en réajustant le mensonge. C’est en somme une fabrication industrielle de l’amnésie comme opération de recouvrement. Chaque événement est suivi de sa découpe et rendu insignifiant. La vérité effective est recouverte par le masque du nihilisme. Conjurations et exorcisme s’imposent à nous pour mettre fin à cette amnésie sociale en vigueur.
Ce qui s’expose dans cette affaire transnationale est le fonctionnement des arcanes du pouvoir. Toutes les atrocités commises, les corruptions effectuées, les manigances organisées sont la norme de ceux qui jouissent du pouvoir ou qui veulent en jouir. Tout ceci n’a rien d’une anomalie, mais représentent le fonctionnement des arcanes du pouvoir par l’exposition de la prédation et de la gestion comme les « qualités » requises et souhaitées pour espérer atteindre les portes du pouvoir. La société capitaliste ne cesse de pousser les êtres vers ce penchant. L’accroissement du pouvoir de son capital humain devient la seule question valable. Ainsi, plus besoin d’amitié pour vivre, seulement de constituer des alliances pour capitaliser sur sa « vie ». La nature propre d’une alliance est convenue aux circonstances. Instrumentalisation et séduction sont nécessaires pour mener cette conquête sans fin. Toute la consistance d’une relation est alors condamnée à l’état de choses. Réduit en choses, l’instrumentalisation des relations peut s’effectuer.
Les politiques peuvent tenter de sauver les apparences, plus grand monde ne peut encore être dupe de la nature du pouvoir. On aurait tort d’entendre une correspondance entre pouvoir et puissance. « Le pouvoir ne serait-il pas la perte de la puissance ? », nous dit Françoise Collin dans Pour une politique féministe, fragment d’horizon. La puissance ne se réduit pas à la tradition aristotélicienne et à son point culminant dans la scolastique qui oppose puissance et acte. Car la puissance correspond à une démarche expérientielle, elle se niche dans une épreuve permanente des spécificités de ses expériences et dans sa capacité à saisir l’expérience vécue, quand le pouvoir n’exprime que l’arrachement de l’expérience aux vécus. L’accroissement de toute-puissance se fait sentir par le saisir des sentiments et de ses affections, donnant le champ de refuser l’injustice. Pour en revenir à l’affaire Esptein, elle ne représente en aucun cas le fruit d’une pure générosité démocratique. La démocratie n’a rien à faire de la vérité, elle constitue l’association des hypocrites. Une chose se trame en sous-main, une opération stratégique s’emploie à définir les contours du pouvoir et ses acteurs. La géopolitique s’en mêle pour enfoncer le clou. L’Iran, après avoir subi la terreur de la contre-insurrection, est maintenant sous les coups d’une offensive guerrière menée pour détourner l’attention sur leur complicité dans l’affaire Epstein. Les appareils d’États manient l’art des apparences, comme le rappelle Jean-Claude Milner : « un coup d’État réussi peut l’être au point qu’on ne le perçoive pas. » Dans les « affaires de l’État » si cher à Machiavel, la perfection d’une prise de pouvoir tient dans sa capacité à produire une amnésie sociale. Les Français devraient pourtant se souvenir de la prise de pouvoir orchestrée par Georges Clemenceau avec l’assentiment du parlement, sous couvert de lutter contre la menace d’une révolution en 1917. Entre l’affaire Esptein et les opérations militaires au Moyen-Orient, le pouvoir effectue sa mue.
Concernant, les hommes de troupeau, ils sont impossibles à oublier. Leur rôle est crucial dans la défense du pouvoir. Les anti-conspirationnistes peuvent se réclamer de la défense du Bien, personne ne veut de leur Bien. Leur mauvaise conscience cherche encore à gouverner et à faire taire les paroles émanant d’une vérité située. Qu’importe. Ils auront beau être des émissaires du projet de la raison, un grand nombre préfère les fuir que de devoir se soumettre à cette volonté civilisatrice et destructrice. L’arsenal répressif s’incarne dans la rhétorique et le cynisme pour abattre tout ce qui pourrait s’apparenter à un conspirationniste. Ce ne sont que des réflexes classiques des mœurs et coutumes des hommes de cour. Ils adorent humilier sous couvert d’humour, briser les autres et leurs vérités leur donne la trique. Les hommes et les femmes de cour sont des experts de l’art de la séduction, dont toute la force réside dans leur capacité à érotiser le pouvoir. La sensualité et la pudeur d’une âme se trouvent proscrites au nom de ce que représente un corps et de la manière de le dépouiller de tout ce qui l’anime. La noblesse sociale de ces êtres raisonnés, qu’ils soient marxisés pas encore déstalinisés, ou anarchisés autoritaires car antiautoritaires, ou encore démocratisés humanistes et donc hypocrite, raffolent d’exhiber le maniement de leur art de la séduction. Ils sont les plus malins dans l’art de faire miroiter de l’adhésion à leur cause, de préserver ou de constituer un précieux capital social et politique sans oublier une volonté de sauver les milieux, autrement dit leur cour. Leur gloire est d’être qualifiés de « malins ». Comme si la malignité équivalait à l’intelligence. C’est sûrement la grande réussite des malins d’avoir su faire passer leur malignité pour de l’intelligence. Les plus cultivés d’entre eux ont comme livre de chevet L’homme de cour de Baltasar Gracian.
La seule issue se situe dans la fuite. Fuir les milieux, fuir les êtres de cour, donc fuir les cons, mais toujours bien accompagné de ses amis et de son amour. « Fuir, ce n’est pas du tout renoncer aux actions, rien de plus actif qu’une fuite » nous rappelait avec justesse Gilles Deleuze, partageant l’intuition vitale de George Jackson : « Il se peut que je fuie, mais tout au long de ma fuite je cherche une arme ». Une ligne de fuite est une pleine participation dans la vie capable d’éprouver la loi du monde. Il nous faut reprendre les mots justes de Maurice Blanchot dans La pensée et l’exigence de discontinuité : « Mais la fuite peut aussi, tout en se maintenant comme pouvoir infini de dispersion, ressaisir en elle-même ce mouvement plus essentiel de dérober et de détourner qui prend origine dans la parole, la parole comme détour. Ce détour est irréductible aussi bien à l’affirmation qu’à la négation, à la question qu’à la réponse : il précède tous ces modes, il parle avant eux et comme se détournant de toute parole. Même si, particulièrement dans les mouvements qui se manifestent en révolte, il tend à se déterminer comme pouvoir de dire non, ce non qui met en cause tout pouvoir constitué, met aussi en cause le pouvoir de dire non, le désignant comme ce qui n’a pas son fondement dans un pouvoir, comme irréductible à tout pouvoir et, à ce titre, non fondé. Le langage est l’entente du mouvement de dérober et de détourner, il veille sur lui, il le préserve, il s’y perd, il s’y confirme. En cela, nous pressentons pourquoi la parole essentielle du détour, la “poésie” dans le tour d’écriture, est aussi parole où tourne le temps, disant le temps comme tournant, ce tournant qui tourne parfois, d’une manière visible, en révolution. »
Entêtement

