Retrouvez la première partie ici et la deuxième ici.
« Et demain, qu’apportera demain au chien trop prudent qui enterre ses os dans le sable vierge, lorsqu’il accompagne les pèlerins en marche vers la ville sainte ?
Et qu’est la peur du besoin, sinon le besoin lui-même ? »
Khalil Gibran, Le prophète
1. Le mot économie, lorsqu’il en vient à signifier une réserve de dépense – ce que l’on met « de côté » ou « à gauche » en « faisant des économies », en « épargnant » –, désigne peut-être l’essence cachée de l’Économie : sa visée toujours future, sa crainte de ce qui vient ou son élan vers ce qui attend, vers l’avenir que l’on ne connaît pas encore et dont le caractère indéterminé, incertain, excite ce besoin-réflexe de l’anticiper quelque peu, de s’en réserver une tranche afin de conjurer l’incertitude – sort commun de tous ceux qui ont payé de leur certitude pleine et immédiate l’abri dans le langage et dans le temps : les êtres parlants nommés « humains ».
2. Cet « en cas », ce « si besoin », ce stock de denrées anticipant la famine – la réserve d’or censée nous protéger d’une éventuelle crise de liquidité ; l’empilement de valeur destiné à bâtir un projet ; la tirelire enseignant la patience protestante, et ce n’est d’ailleurs pas sans justice que le mignon petit cochon en céramique engraissé par l’enfant finisse par prendre, aux yeux désenchantés de l’adulte, la figure d’un porc : le banquier –, ce stock de prévoyance, remède aux mauvais présages, est le prérequis de l’Économie comprise comme mode de vie.
3. L’étymologie qui fait découler le sens d’économie de celui d’oikonomia entendue exclusivement comme dispositio, comme « gouvernement », recouvre d’un voile savant cette autre acception d’apparence plus naïve : l’économie comme épargne nécessaire à la chrématistique.
4. La chrématistique, c’est l’argent qui fait des petits ; une version maligne de l’Économie dont Aristote prévenait déjà des dangers, sans pour autant lui conférer une place centrale dans la logique d’échange, puisque selon lui celle-ci dérive encore d’une nécessité naturelle d’échanger pour satisfaire ses besoins.
5. Aussi, lorsque Marx reconnaît la chrématistique comme la « logique d’accumulation » actionnant le mouvement du capital – c’est-à-dire comme circulation de « l’argent employé à faire de l’argent » –, il faut garder à l’esprit ceci : sans économies (au sens de thésaurisation), il n’y a pas d’Économie (au sens de mode de production). D’apparence triviale, ce constat révèle en fait la ruse cachée du Capital : le circuit A-M-A’ présidant au circuit M-A-M.
6. Selon le Comité invisible, l’économie n’existe que d’avoir préalablement produit la « créature économique », c’est-à-dire « l’être de besoin » : « L’être de besoin n’est pas de nature. Longtemps il n’y a eu que des façons de vivre et non des besoins. (…) Les besoins ont été historiquement produits, par l’arrachement des hommes à leur monde. Que cela ait pris la forme de la razzia, de l’expropriation, des enclosures ou de la colonisation, peu importe. Les besoins sont ce dont l’économie a gratifié l’homme pour prix du monde dont elle l’a privé »1.
7. Dans la même veine : « la simple existence des besoins comme besoins n’est pas un invariant anthropologique, mais une création historique dont l’extension mondiale est relativement récente, tout comme ce mode de vie particulier qu’est la survie » (Tiqqun I).
8. Si « besoins » et « survie » sont effectivement liés, c’est qu’ils se tiennent l’un l’autre dans la peur – peur de manquer, peur de mourir. Et si survivre n’est pas vivre, c’est que survivre implique de vivre dans la peur.
9. Il y a donc quelque chose comme une peur de manquer et de mourir qui motive toute l’Économie. Le besoin économique est solidement arrimé à cette peur, comme le poisson-pilote rivé au requin, le guidant dans sa chasse en qualité de foncteur, de ce qui vient lier la peur à son sujet – le prédateur à sa proie.
10. Malgré son costume de vaillant « entrepreneur de soi », homo œconomicus est fondamentalement un homme peureux, un homme froid et paralytique. En effet, derrière la fameuse « injonction à la mobilité » s’en cache une autre, plus sourde et presque exactement inverse : l’interdiction de bouger ; une sorte de « haut les mains ! » à partir duquel l’individu désormais paralysé peut docilement s’intégrer aux canaux de mobilité ; bref : homo œconomicus ne bouge pas et même, il doit ne pas bouger, ne pas se mouvoir par lui-même afin précisément de pouvoir être bougé, déplacé, dirigé, téléguidé dans et par sa fonction – en vérité réduit à elle.
11. Il suffit d’observer les gestes robotiques des « actifs » qui se bousculent à l’heure de pointe et obéissent, en rang d’oignon, au diktat de l’horloge – pressés et épuisés par elle ; ces gestes calculés qui n’ont plus rien de souverain ni de spontané et qui odorent déjà la chorégraphie militaire, qui puent la mort en fait – morbidité de la vie compressée dans la survie. Observer, donc, puis comparer cette agitation au geste gratuit qui se donne lui-même : le geste qui sort de sa camisole algorithmique et agit pour agir vit pour vivre. Ceci pour illustrer la différence qualitative entre bouger et être bougé ; entre celui qui agit et celui qui s’agite ; entre mouvement et mobilité.
12. Nous ne vivons pas naturellement avec des besoins. Nos prétendus « besoins » reposent sur cette sensation ou ce sentiment de privation qui va nous mettre à la besogne, à l’ouvrage, au travail. C’est en effet la privation qui traduit la vie en termes de besoins et l’organise à partir d’eux.
13. Nous n’avons pas besoin d’oxygène pour respirer ; simplement, nous respirons en inhalant de l’oxygène. Nous commençons à en avoir effectivement besoin dès lors qu’on nous en prive. De même la pluie n’a pas besoin des nuages, car la pluie est encore le nuage, sa suite – la pluie est le nuage qui précipite. Et à leur tour les nuages n’ont pas besoin d’alourdir leurs molécules pour précipiter, puisque les particules qui s’y agrègent font le nuage en même temps que sa précipitation. Comprendre alors : ce cirque des causes qui s’enchaînent nous enchaîne à une forme de perception, à une vision du monde qui est là encore une fois pour nous rassurer, pour mesurer nos projections, pour encadrer nos possibles, pour geler nos rêves et tempérer nos ardeurs.
14. Nos nécessités organiques se traduisent en besoins dits « primaires » dès lors qu’elles sont séparées de leur immédiateté ; c’est-à-dire lorsqu’elles sont anticipées, mesurées, appréhendées et ressenties avant même que d’être réelles. Nos besoins naissent et participent d’une vision flippée du monde, d’un rapport inquiet à l’avenir, d’une intranquillité ou d’une crainte rejetée dans le futur et qui nous revient à la gueule comme un boomerang de terreur. Et cette peur de manquer – cette peur de me retrouver réellement en face de ce que je suis, en face de ce qui me manque –, cette peur conjurée et rationalisée en besoins vient alors justifier toutes formes de servitude. Craignant désormais de rencontrer mon manque, j’anticipe les conditions de ma survie et, partant de là, je crois vivre.
15. L’Économie a moulé ses besoins sur le monde en le badigeonnant de crainte. Où l’on comprend alors comment l’« être de besoin », obnubilé par sa survie, en vient à s’identifier à sa besogne. Ainsi, nos besoins justifient nos besognes.
16. Néanmoins, souligner le caractère fictif des « besoins économiques » ne signifie pas pour autant que tout besoin est irréel.
17. Dans un de ses carnets récemment publiés, Mascolo écrit : « Je suis ce qui me manque – ce dont j’ai besoin, et non « ce que je suis ». Plus exactement, je suis ce que je sens qui me manque, ce dont je sens que j’aurais besoin pour vivre de vraie vie – et non « ce que je suis »2.
18. Par cette affirmation puissante, Mascolo casse l’identification tautologique de Je à Je pour laisser place à une métonymie fuyante, à un besoin toujours-déjà-là de se lier pour être : Je suis mon besoin en présence.
19. Il s’agit pour Mascolo de ne pas se laisser subtiliser ce qui lui manque, de tenir à son besoin, à ce manque qu’il est en propre ; en tout cas, ne surtout pas se projeter vers un ailleurs qui lui échapperait, un ailleurs depuis lequel son manque deviendrait instrument de peur, outil de chantage ou de monétisation. Pour lui le manque n’est pas à prévoir, mais à assumer, ici et maintenant. « Je suis ce qui manque » : je suis mon besoin-propre – besoin de vraie vie pour vivre.
20. Si la peur du besoin est le besoin lui-même, alors celui-ci doit s’entendre comme ce qui vient contenir la peur pour lui donner forme : transfiguration d’une peur indéterminée – une peur sans visage – en une peur masquée, identifiée à un besoin. Où l’on se persuade alors que c’est le besoin en lui-même qui engendre la peur de ne pouvoir le satisfaire, au lieu de reconnaître et accepter cette vérité inverse : savoir que c’est la peur qui, travestie en besoin, s’engendre alors elle-même en se re-présentant comme peur du besoin – dès lors mon besoin positif, mon manque constitutif, ce manque que je suis s’éloigne de la présence – la déchire.
21. Cette déchirure profonde entre moi et mon besoin, entre ce que je suis et ce qui me manque, réclame d’être pansée, suturée. Alors c’est « l’être de besoin », le monstre Frankenstein en personne qui colmate la fuite du « je suis » dans « ce qui me manque » : comblement tautologique face au miroir qui me rêve et me rive à moi-même, où Je se reconnaît et se fige en Je – alors je suis ce que je suis et basta.
22. Un besoin me fait signe dans le lointain ; il me crie : « Attention je guette ! Méfie-toi ! Je peux survenir à tout moment, te prendre par surprise et t’éreinter jusqu’à la mort ! ». Alors j’ai peur et je me barricade ; je tente de me protéger du danger projeté, de conjurer la menace en la mesurant, en l’anticipant et en adaptant mes réserves. Emmitouflé dans une fourrure de prudence, j’alourdis ainsi mon existence de tout ce qui pourrait pourvoir à sa précarité.
23. Disons alors qu’avec l’Économie, c’est notre besoin-propre qui nous est arraché. Ainsi après capture, ce besoin primal est retenu prisonnier, entretenu et même choyé dans les geôles du confort civilisé.
24. Pour le civilisé, silence et invisible sont sources d’angoisse. À ce titre, la folie de la mesure est peut être avant tout mesure de protection face à l’angoisse de l’inconnu, de l’indéterminé, de l’invisible, de l’ineffable, de l’infini. Ne pouvant se projeter ainsi dans l’indéterminé, l’homme nomme, mesure, détermine.
25. La civilisation s’acharne à rendre le monde disponible pour elle. Si Hartmut Rosa croit reconnaître ici la cause d’une angoisse propre aux modernes3, je préfère y voir la conséquence d’une peur millénaire qui s’aggrave.
26. À mesure que le civilisé la conjure dans l’exactitude de ses équations, l’incertitude semble gonfler à l’arrière de son regard. C’est là qu’elle vient nourrir les sentiments de peur et d’insécurité nécessaires au maintien sous cloche de sa vie anxieuse.
27. Reste à penser : comment la peur d’avoir besoin reflète le besoin d’avoir peur ?
28. Nietzsche écrit que l’homme blanc civilisé doit sa pâleur à une peur constitutive, et que cette peur et la prudence qu’elle engendre participent de son intelligence, de sa supériorité d’humain civilisé. En affirmant que « chez les races les plus intelligentes, le phénomène de pâleur et de frayeur aurait fini par produire la couleur blanche de la peau », il fait du « degré de crainte » une « mesure de l’intelligence »4. Sans accorder trop d’importance à cette métaphore de la peur qui rend pâle, on peut tout de même reconnaître que l’« intelligence » du civilisé a à voir avec une certaine inclination à la crainte et à la prudence.
29. Ainsi, face à la peur du besoin qui m’encourage à le prévenir, opposer « la positivité la plus modeste de l’insatisfaction, souffrante, manquante, et qui s’avoue. Voilà le juste » (Mascolo).
30. Plutôt que de vouloir avoir (à tout prix) ce qui me manque, préférer être (gratuitement) ce qui me manque.
31. Du besoin que je suis aux besoins qu’on me fait : chemin vers l’enfer.
Haji

