Son Nietzsche

Et si, effectivement, tout venait du chaos, des impulsions ? Nietzsche l’a sûrement pensé. Dieu mort, il n’y avait pas d’autre création possible. Pierre Klossowski a voulu suivre cette voie consciencieusement, minutieusement, de Nietzsche valétudinaire au dénouement de Turin. 
Ce n’était pas une entreprise facile. Autant dire qu’on ne se donne rien au départ, qu’il faut tout tirer de germes indéterminables et recueillir à la fin de quoi composer un Zarathoustra. Ce n’est pas toujours Pierre qui raconte. Il fait souvent parler Nietzsche. Ce sont des documents peu connus, la plupart inédits. Malheureusement ils ne sont pas toujours datés ; mais il y en a pour qui ce serait impossible. Nous savons cependant qu’il s’agit de textes des dernières années avant l’effondrement. « L’euphorie, dit Pierre, dans laquelle Nietzsche se trouve au sortir de ses crises depuis 1877, jusqu’à 1881, le porte de plus en plus à scruter les forces qui se prononcent à travers les ébranlements de son organisme ». Nietzsche, de son côté, écrit : « Il y a sans doute beaucoup d’hommes en qui une impulsion n’est pas devenue souveraine ; en ceux-là il n’y a point de convictions ». Cela donc est la première donnée : chaque système cohérent d’un philosophe démontre qu’une impulsion le dirige, qu’une solide hiérarchie y existe. C’est là ce qui se nomme alors « vérité ». La forme communément régnante de la barbarie est que l’on ne sait point que la morale est affaire de goût. Pour le reste, dans ce domaine, se pratique le plus d’imposture et de mensonges. La littérature moraliste et religieuse est la plus mensongère. L’impulsion dominante, quelle qu’elle soit, recourt à la ruse et au mensonge pour prévaloir sur d’autres impulsions. Parallèlement aux guerres de religion se poursuit la guerre morale ; une impulsion veut s’asservir l’humanité, et à mesure que les religions s’éteindront, cette lutte se fera d’autant plus sanglante et visible. Nous n’en sommes qu’au commencement.
« Il peut sembler absurde, observe Pierre, de donner des textes successifs de Nietzsche comme autant de « céphalalgies » inversées en paroles ; toutefois la manière dont Nietzsche s’astreint à décrire les diverses phases des états conscients ne saurait éviter le mécanisme d’une telle inversion. Depuis longtemps, Nietzsche a congédié l’intelligible en soi : mais il ne peut l’attaquer dans les consciences ni parler au nom de la non-parole : c’est pourquoi il reste longtemps dépendant des problèmes de la culture à partir de sa vision de la Grèce tragique… Sa rencontre avec Rée, esprit désabusé, encourage, chez Nietzsche, une propension démystifiante.
Mais bientôt les furieux assauts de son mal le rejettent dans une période d’isolement, qui favorise les états contemplatifs et un plus grand abandon aux tonalités d’âme : c’est durant semblable moment qu’au mois d’août 1881 va le surprendre à Sils-Maria l’extase de l’Éternel Retour.
Quant à Nietzsche, voici comment il se voit : « Mon existence est un effrayant fardeau, écrit-il en janvier 1880 au docteur Eiser ; je l’aurais rejetée depuis longtemps, si je n’avais fait les expérimentations les plus instructives dans le domaine intellectuel et moral, précisément dans cet état de souffrance et de presque absolu renoncement : cette joyeuse humeur, avide de connaître, m’élève à des hauteurs où je triomphe de toute torture et de tout désespoir ».
Le résultat est qu’il ne peut plus y avoir, comme le dit Pierre, ni sujet, ni objet, ni vouloir, ni but, ni sens, non pas à l’origine, mais maintenant et jamais ; nous ne sommes qu’une succession d’états discontinus par rapport au code des signes quotidiens et la fixité de langage nous trompe sur elle.
Nous en arrivons donc à la question décisive : comment et où naissent les signes ? Pierre consacre la majeure partie de son livre à essayer d’y répondre. Je ne peux pas le suivre pas à pas dans son exploration. Elle est constamment soutenue par des indications empruntées à la science d’aujourd’hui. Témoin cette note : « La céphalisation dans le domaine de la biologie animale suppose la progression exploratoire dont le cerveau est l’instrument ; il y a chez Nietzsche tendance à libérer l’exploration par rapport à l’instrument pour autant que celui-ci subordonnerait l’acquis exploré à ses fins fonctionnelles limitées ». Si je voulais résumer ici l’argumentation de Pierre, je m’y perdrais vite. Mais l’idée est certainement juste. Nietzsche la propose lui-même : « Tout mouvement, dit-il, est à concevoir en tant que geste, une sorte de langage dans lequel s’entendent les forces (impulsionnelles). Dans le monde inorganique il n’y a pas de malentendu, la communication semble parfaite. Dans le monde organique commence l’erreur ». Par l’évolution, l’origine est due au hasard. Mais ensuite notre vie doit croire à sa nécessité. Comment va-t-elle s’y reconnaître ? Pierre emploie à plusieurs reprises le mot inversion pour définir un rapport qui paraît être celui que nous cherchons. « Les impulsions connaissent non seulement une diversification, mais une inversion totale à partir de l’organe cérébral qu’elles ont finalement concouru à former comme leur suprême obstacle ». Est-ce la clef du mécanisme ?
J’ai longtemps cru qu’on pouvait imaginer quelque chose d’analogue. Dans l’adolescence notre langage nous sert volontiers de moyen pour compenser ce dont nous manquons. Avec la philosophie d’à présent, qui nous définit comme des êtres à qui il manque toujours de quoi être accomplis, un équilibre se ferait par le langage qui viendrait combler ce vide, le romancier aventurier passif, comme l’appelle Mac Orlan, se régalant dans sa chambre des exploits nés dans son imagination, la crânerie des jeunes gens, filles et garçons, Nietzsche avec sa volonté de puissance et sa façon de vivre en retrait. Seulement ce n’est pas tout à fait aussi simple. Pierre, sans doute, ne le pense pas non plus. Mais quoi imaginer d’autre ? L’adolescence est l’âge privilégié pour les comédies que l’on se joue à soi-même afin de ne pas rester immobile, ou peut-être parce qu’on ne sait pas encore être un peu immobile en soi-même ; mais celui qui parvient à l’apprendre, se réunit au lieu d’être déchiré, Pascal finissant comme n’importe quel pauvre de sa paroisse après avoir écrit à Fermat : « Je ne ferais pas deux pas pour la géométrie ». Ce que nous aimons dans les livres, ce sont les pages où nous rencontrons cette sorte de vérité, un accord entre les mots et la réalité. Si cela n’arrivait jamais si c’était tout « à fait impossible, plus personne ne lirait, plus personne n’écrirait. Mais si les paroles ne sont pas toujours fausses, le mensonge n’est pas inévitable ?
Tant de questions, tant de réponses ont tourné dans ma tête depuis des années sur ce thème que je ne cessais, tout en lisant, d’interroger Pierre. La morale n’est peut-être pas entièrement une affaire truquée ? Pierre est toujours aux endroits chauds. Les batailles sont en lui, qui est à la charnière de deux mondes, celui d’hier, le monde de l’art, dans lequel il est né, et celui de demain, dont on ne connaît pas encore le nom, qu’il prépare. Avec lui, on marche, où qu’on aille. Avec lui je marche, et parfois nous nous séparons, puis nous nous retrouvons.

Brice Parain

Ce texte est extrait de la revue L’Arc, no 43, 1970. 

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