À tous ceux qui, dans le déchaînement de mensonges et de médiocrité qui a suivi le 17 octobre, s’attachent encore à voir les évènements tels qu’ils ont été vécus.
Les insurgés du 17 octobre avaient réactualisé la possibilité de la révolution. Le 24 octobre, les serviteurs zélés de l’État et les adorateurs du mouvement social se sont appliqués à l’enterrer.
À la suite de cet exercice de contrition minutieux qu’est la manifestation syndicale satisfaite d’être reléguée aux marges des villes, le pouvoir a généreusement promis des réformes sans conséquences puisqu’il ne sera, dans six mois, plus aux affaires.
Le pouvoir, et sa machine répressive grotesque et paranoïaque, a trouvé dans les syndicats, les organisations pseudo-révolutionnaires et les marcheurs pacifiques ses parfaits continuateurs, unis dans la même volonté de renvoyer le 17 octobre aux oubliettes.
Car dans le pillage, les insurgés du 17 octobre avaient rendu manifeste cette vérité essentielle et inacceptable : le renversement de cet ordre basé sur le respect des marchandises est possible. Le retour fracassant de la possibilité de la révolution a terrifié tous ceux qui ont quelque chose à y perdre : dirigeants, bourgeois divers, gauche pseudo-contestataire mais complice, révolutionnaires eux-mêmes.
Le 17 octobre, nous avions refusé de suivre une manifestation qui ne promettait, pour la énième fois, que le spectacle d’un affrontement possible.
Partout en France, les parcours déposés ont été ignorés. Même la forme de la manifestation sauvage avait été dépassée : ne pas partir de la place de la République à Paris, ne pas quitter les beaux quartiers de chaque ville. Il s’agissait de ne plus se laisser chasser. Nous étions là.
Dans chaque quartier, la rencontre entre la joie et la vengeance s’était traduite par des feux, des barricades savantes.
En cela, la jonction paraissait établie avec les blocages de lycées et la rupture consommée avec la forme moribonde des manifestations syndicales – que nous avions encore péniblement vécue le 13 octobre – et qui consiste essentiellement dans le fait de passer, chassés par les flics ou par les organisateurs de la manifestation eux-mêmes, dans quelques rues sans y laisser la moindre trace.
Tout cela est connu : dans une manifestation syndicale, personne ne doit s’exprimer. Seuls doivent résonner des slogans oiseux et sans conséquence sur la solidarité et la Révolution, véritable matraquage psychique. Être assommé par les mégaphones des orgas ou par les tonfas des flics : une division du travail bien rodée.
Les insurgés du 17 octobre avaient de la manifestation une tout autre idée et ont inventé une nouvelle cartographie urbaine, dans les cendres des offices du tourisme. Pendant quelques heures, la magie qui entoure les moments insurrectionnels a fait de la France – ce club du troisième âge où l’on viole les enfants et l’on érige en fantasme national de marier sa professeure de théâtre – l’épicentre de la révolte de la jeunesse dans le monde.
Partout, les boulevards rajeunissaient à vue d’œil, au rythme du seul couplet de l’hymne national qui vaille : « Aux armes ! ». Le lendemain encore, la place de la République était aux mains de collégiens venus profiter de la vacance du pouvoir.
Les jeunes lycéens de banlieue étaient la coqueluche des « profs de gauche », ils se battaient pour de sympathiques revendications d’améliorations des conditions de travail de chacun, ils étaient enfin rentrés dans le grand dialogue de la démocratie du déni.
Le 17 octobre, ces mêmes lycéens sont devenus le pire cauchemar de ces mêmes profs adeptes du dialogue social et des centres-villes moroses. Ils ont ravivé les images de 1968 des transistors en noir et blanc.
Ce jour-là, le cours de la marchandise a sévèrement chuté : tout le monde pouvait désormais tout se procurer.
De Rouen à Paris, en passant par Lyon et Marseille, nous avons vu des pères de famille glisser dans leurs poussettes des paires de chaussures tombées des vitrines, que de jeunes expertes d’un jour s’étaient employées à briser.
Dans le camp du pouvoir, qui croyait pouvoir tout gouverner tour à tour par l’ennui et le traumatisme, on constate avec terreur que les pillards sont joyeux.
Tout ce que bourgeois et petits commerçants avaient passé une vie à accumuler, à coup d’humiliations au travail et de privations, certains – ceux qui en sont évidemment le plus privés – l’ont rendu gratuit.
Désir de vivre plutôt que vie passée à désirer.
Ve République fin de race
De la crainte, les serviteurs de la marchandise que l’on appelle communément policiers, inspirent à présent le ridicule, tout dépassés qu’ils sont par des gamins sans armes, joyeux, véloces, inventifs. Il y a quelque chose de proprement absurde à la vue de golgoths désemparés faire le pied de grue devant un Franprix déjà éventré.
Au travers de ses yeux embués, le bourgeois qui se rue sur les armureries pour défendre son commerce le sait : sa survie ne tiendra qu’au fascisme, à quelques racistes en surpoids comme Kévin T., auteur de l’attentat de Trappes et aux petites frappes fascisantes qu’on a vu vociférer sous protection policière le 24. On a les vengeurs qu’on mérite !
La clique au pouvoir déploie bien sûr ses stratégies éculées : séparer les bons manifestants des hordes barbares, promettre les flammes d’une répression infernale dans le but de recouvrir toute la joie de l’évènement par la terreur.
Couvre-feux, interdiction de manifester, loi casseurs-payeurs, procès expéditifs et mesures antiterroristes pour les appels à l’insurrection, réunions avec les opérateurs pour couper les réseaux sociaux, plateforme de dénonciation en ligne… Bienvenue dans la Ve République fin de race.
Mais contrairement à ce que le chantage de gauche et les antifascistes professionnels prétendent, le fascisme n’est pas la substitution d’une clique dirigeante par une autre teintée de racisme, d’autoritarisme et de néolibéralisme hardcore, il est désormais la seule possibilité pour cette société de sortir de l’époque révolutionnaire dans laquelle elle vient d’entrer. Cela, le 17 octobre l’a démontré effectivement.
Bras réconfortants d’une manifestation pacifique
La matraque répressive de l’État a inspiré au gauchiste bon teint cette réflexion : il faut sortir manifester le 24, pour montrer que l’on n’a pas peur. Le piège était déjà tendu : à Paris, les syndicats et l’Interfac, après avoir feint un désaccord avec la préfecture sur le parcours, ont généreusement accueilli, dans les bras réconfortants d’une manifestation pacifique, les forces timorées de la contestation lycéenne et étudiante.
Ces « représentants », plus ou moins « révolutionnaires », sont les éternels clowns du triste cirque d’une époque dépassée. Chacun peut aisément le constater : cette assemblée Interfac qui réunit dans les grands jours 200 personnes n’est que la pièce de théâtre où une trentaine de professionnels de la politique récitent d’identiques monologues.
Ces organisations, qui se prétendent le bras armé de la grève générale et de la lutte sociale, se distinguent par le fait de n’avoir jamais rien gagné. Quoi de plus logique alors que de voir ces individus, qui dans tout autre endroit seraient les banales victimes de deux-trois vannes bien ciselées, se satisfaire d’une balade postapocalyptique, sous la pluie, sur un boulevard périphérique ? Leur survie en dépend, car il aura fallu un seul samedi d’amusement pour que tout le monde se rende compte qu’ils étaient dispensables.
Ils incarnent la logique du « c’est mieux que rien » qui, loin d’être un mieux, est essentiellement un « rien ». Et qui, dans le vide stratégique, vient essentiellement recouvrir toute perspective révolutionnaire. C’est en réalisant cette prouesse d’être les anxiolytiques de l’ennemi et des contestataires alliés qu’ils se maintiennent en vie.
Le gouvernement ajoute une corde à l’arc de la répression, les manifestants se sentent ramenés au cours habituel du mouvement social, alors que tout le monde était au bord du précipice de l’époque contemporaine la semaine passée.
L’« ultragauche » posée en bouc émissaire ne peut guère s’enorgueillir, car sa plus virulente critique est qu’elle n’a jamais été aussi innocente.
Jean-Luc Mélenchon, qui a fait l’anguille pendant des semaines face à la menace de la disparition de la mafia destinée à le propulser au sommet de l’État, a pu s’afficher fièrement à la tête de manifestants respectables.
Car en critiquant le pillage et le maintien de l’ordre après le 17 octobre, LFI avait manifesté sa vérité essentielle : elle souhaite, au fond, que les insurgés, ces miséreux qu’elle tenait jusqu’à présent pour ses clients, tiennent des revendications raisonnables – c’est-à-dire des revendications dont elle pourrait s’emparer dans sa quête du pouvoir.
Le pouvoir, lui, n’en demandait pas plus : les marches suppliantes et pacifiées du 24 étaient l’occasion qu’il attendait pour prouver qu’il ne céderait pas à la violence et qu’il ne dialogue pas avec les casseurs-pilleurs.
Tout le monde était content !
Au fond, le mouvement lycéen oscille, depuis le début, entre une inventivité et une radicalité débordante et la menace de sa reprise par un mouvement social moribond.
Le 17 était dans toutes les têtes le point d’orgue d’un mouvement spontané né en banlieue parisienne, porté par ce que l’État considère comme des citoyens de seconde zone et qui sont traités comme tels. Le 24, comme le 13, a été sa récupération par les quémandeurs bien intégrés de la République.
Les forces vives du 17 se sont ruées dans le piège du 24 comme du 13, ou l’ont déserté, et une solitude immense s’est fait ressentir, dans cette manifestation bien ordonnée. Dans chaque ville, le cœur était étreint par la peur ou l’ennui. Les ambianceurs-casseurs-pilleurs n’étaient plus là. Mais ce que le craintif avait perdu en joie, il l’a gagné en réconfort. Et voilà le début du glissement dans la forme de vie de la petite bourgeoisie, à laquelle l’anxiété permanente dispensée par Parcoursup prépare. Netflix and chill.
La fidélité à la journée insurrectionnelle du 17 octobre impose de rejeter les formes traditionnelles du mouvement social, qui ne sont dédiées qu’à faire mourir à petit feu les dernières forces vives d’un pays-EHPAD, essentiellement préoccupé par le maintien de l’ordre existant.
Elle impose de s’organiser entre personnes de confiance, de se rencontrer.
Partout en Europe, des insurrections sans précédent naissent et gagnent à condition de refuser les termes acceptables du fameux dialogue social.
Une génération, des marges de la République à ses centres-villes, que tous les tenants du pouvoir avaient tenté d’asphyxier à coup de réseaux sociaux, de mélancolie et de traumatisme sauce Covid s’est soulevée.
L’éclatement quasi simultané de révoltes de toute la jeunesse européenne révèle d’emblée une mystification qui a la peau dure en France : la crise incombe à une mauvaise gestion d’un gouvernement, il suffirait donc d’en changer.
Ô surprise ! Sous la néo-fasciste Meloni comme sous le socialiste Sanchez, la « gen Z » est pareillement promise au néant et aux cancers.
Aux quatre coins de l’Europe, la « gen z » a résolu, en actes, le pseudodilemme de leurs aînés tenaillés par la mauvaise conscience : aucun courant politique n’est à même de précipiter la fin de l’époque contemporaine.
Le chômage semble encore le plus enviable des sorts pour ces politiciens qui, comblent de l’étonnement, finissent toujours par oublier leurs promesses une fois au pouvoir. Nous les abandonnons à leur sort.
À Paris, comme à Tirana, en passant par Barcelone, Athènes et Milan, nous n’en avons pas fini.
Le 17 octobre, la guerre a commencé.

