Communisme des âmes

« Le communisme est le processus matériel qui vise à rendre sensible
et intelligible la matérialité des choses dites spirituelles. » 
Franco Fortini, Qu’est-ce que le communisme ?

Notre vie s’est formée dans une lutte singulière face à un monde, une aventure sinueuse, où les attentifs se sont pas seuls et où les mots ne sont plus lasses, mais inscrits dans la vie. Chaque forme du monde comme élément singulier traverse les âmes, et une relation s’établit qu’elle soit discrète ou non. Dans le lien d’ombres, où la conspiration est une mélodie qui lie les conspirateurs, cette mélodie laisse s’envoler un souffle animant leur âme. Un souffle particulier distinct des autres formes d’inspiration qui nous touchent, cette forme se nomme communisme. Établissant un autre rapport dynamique au monde et ainsi animant des âmes et des formes. L’âme est ce lieu situé où le toucher rend palpable le monde, lui-même nous traversant de toutes parts. « L’âme comme souffle traverse le monde, c’est à peine si nous entendons le bruissement de ses ailes, si léger, si fin qu’il s’évanouit dès que nous voulons l’écouter. Son rôle n’est point d’exister, mais uniquement d’animer, de passer. Mais cela lui suffit, et sans elle la vie eût été impossible. » (Eugène Minkowski, Vers une cosmologie).

Le souffle du communisme prend place dans des âmes, situées comme agencement singulier à une situation particulière vécue, celui de la communauté comme expérience, non comme entité. Le communisme est cette liaison, cette affectivité comme forme de continuité entre les âmes et le monde ouvert à la présence. Animé dans la présence à soi, aux autres et au monde. Une correspondance se produit par la possibilité d’expérience vécue partageable. Ce qui anime de facto les âmes dans l’expérience du communisme n’est pas une volonté de constituer une nouvelle société, mais un appel du mouvement réel destituant. Répondre à une situation par des gestes, pour permettre la lisibilité du dynamisme sensible de l’expérience du communisme, défaire l’économie et le social par l’émergence d’un plan d’âme participant au monde. Prendre à bras le corps ce qui nous est cher, réenchanter la vie comme forme active. Faire de nos signatures dans le monde des gestes.

Au XIXe siècle, quand les babouvistes expérimentaient la communauté comme expérience dans la conspiration, les socialistes menés par Marx affrontaient les anarchistes sur le couple société/individu. Cette opposition conceptuelle sordide relève d’une guerre de position stérile sur le terrain infâme de la pensée économique, grossièrement entre propriété et non-propriété. Le problème de la propriété ne se résout pas dans le choix entre propriété collective et absence de propriété, mais par l’exigence de défaire le caractère sacré de la propriété. Le processus du communisme est d’élaborer des gestes s’inscrivant comme des habitus. L’un de ces gestes, le libre usage, permet ainsi une pratique existentielle de la mise en commun, c’est-à-dire de vivre le communisme. Le communisme nécessite que l’on décide le libre usage de certaines choses que l’on possède. C’est un sabotage ontologique du caractère sacré d’une chose, défaire l’emprise de l’économie sur une chose, permettant ainsi le partage absolu entre les âmes. « L’important là-dedans, ce n’est pas l’objet du partage, mais son mode contingent, qui est toujours à construire » (Et la guerre est à peine commencée).

« La lutte pour le communisme est déjà le communisme. » (Franco Fortini, Qu’est-ce que le communisme ?) L’expérience de l’autonomie italienne fut une de ces signatures d’un communisme comme forme de présence immanente de schisme, ouvrant un plan différent par une rencontre. La lecture de Nietzsche souffla une « passion éthique » (Dionys Mascolo, Saint-Just) et la parole de poètes comme Fortini, Cesarano, Levi ou Pasolini donna le motif de l’expérience de l’autonomie italienne. « Le communisme qui est en chemin — il n’y en a pas d’autres » (Franco Fortini, Qu’est-ce que le communisme ?). Le gouvernail tombe désuet, le communisme n’est qu’une boussole dans le clair-obscur du monde. Le communisme coïncide dans le changement d’une condition matérielle et la métamorphose sensible de l’âme. « Le communisme, qui est la révolution même, doit se garder des allures de l’utopie et ne se séparer jamais de la politique. » (Blanqui, Le communisme, avenir de la société). La politique doit se situer sur d’autres coordonnées dans la géographie sensible que constitue le communisme. Déserter lapolis, la tenir en respect. Il n’y a de politique que dans des gestes localisés dans des circonstances.

L’Occident comme volonté de puissance est incapable de souffle, incapable de sentir la moindre sensibilité, cela étant la conséquence directe de son projet métaphysique d’accaparation généralisée. Tous les visages fictifs de l’Occident ont pour projet de façonner l’âme, quel qu’en soit le prix. Remodeler sans cesse cette étrange catégorie qu’est l’humain, en configurant sa sensibilité à la gouvernementalité. Des gouvernants, aux néolibéraux, en passant par les gourous des GAFAM, tout ce joli petit monde contemporain n’a qu’un seul objectif : le bien absolu de tous. Tous, nous promettent une communauté, partageant maladivement une chose commune : nos mutilations existentielles. Cette quête de communauté révèle la nécessité pour la machine capitaliste de s’incarner dans les corps, afin de parfaire sa forme et totaliser son emprise. Quant aux régimes qui se sont constitués comme antagonistes à la machine capitaliste en revendiquant la réalisation du Communisme, ils n’ont été en fin de compte que l’accomplissement d’une forme précise du projet occidental moderne, cherchant à résoudre l’unité perdue de la métaphysique par l’incarnation d’un corps, celui de la société, produisant ainsi un communisme exterminateur ou plus communément appelé un véritable socialisme. Cette nouvelle société a annihilé toute altérité, toutes formes de vie autre, pour le fameux bien de tous. Ainsi, le socialisme  a dû liquider les formes de vie des paysans, des nomades, des « sauvages » et déchirer leurs âmes, rendant leur forme de vie impossible.

Pour morceler une âme et liquider une forme de vie, il faut détruire le langage, rendre la parole inopérante et vide de tout contenue et d’expériences vécues. Le colonialisme a méthodiquement mis en pratique cette destruction du langage aux colonisés. Sans langage, difficile d’établir une forme de vie, « se représenter un langage veut dire se représenter une forme de vie » (Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques). Même les colonisateurs ont rendu leur langage vide de toute expérience vécue possible par leur être économique. L’économie est devenue pour eux le seul moyen de se « rapporter » au monde ou plutôt de faire du monde une étendue de ressources exploitable. L’économie est un mode de production de contenus calculés, vidant toute parole, tout geste, réduisant la vie à une vision gestionnaire. Quand un plan d’âmes éprouve sincèrement le communisme, le mode de l’économie est balayé, renvoyé aux débris de l’histoire. On expérimente des continuités, des correspondances entre la vie et la parole, on tient au plus proche de soi notre forme de vie. « Une parole ne peut rejoindre la vie que si elle est une affirmation comme elle, une présence, un parti pris » (Brice Parain, Sur la dialectique).

Le communisme est le processus destituant qui vise à rendre inopérant l’économie et le social, rendant ainsi sensible et intelligible la matérialité d’une forme de vie.

Louis René