L’ascèse communiste comme dépassement des formes sociales de la vie

« L’on ne peut concevoir théoriquement la tonalité du conflit. Si nous réfléchissons à propos de la forme et voulons donner une signification au terme, elle ne peut être que la suivante : la voie la plus courte, la manière la plus simple d’arriver à l’expression la plus puissante et la plus durable. »
Georg Lukács, L’âme et les formes, p188

 La tragédie a poursuivi l’âme en peine de Georg Lukács. Son expérience de la sinistre et mortifère Première Guerre mondiale fut l’expérience de l’effondrement d’un monde, voyant la plupart de ses amis, de Max Weber à Emil Lask, prendre parti pour la guerre. « Défendre la société », tel était l’impératif catégorique pour en justifier l’horreur. Cette boucherie, lui révéla le véritable visage du social et de son emprise sur les êtres qui, pris dans cet orage d’acier, se voyaient transformés en tueurs sans âmes. Lukács comprit alors la voie à suivre pour sortir du pouvoir des structures sociales s’atteler au plan de réalité d’âme (Seelenwirklichkeit)[1]. Car l’éveil de l’âme allume un désir d’entrer en contact, un désir de « Je est un autre » (Rimbaud), un désir d’éprouver un sentiment de communauté. Ainsi, dans Théorie du roman, Lukács témoigne de son désir insatiable de défaire l’homme comme « être social », ce qui lui permet d’entrevoir un autre horizon. Mais après avoir saisi cette possibilité de dépassement de ce monde, Georg Lukács rallia le bolchevisme et écrivit Histoire et conscience de classe, ce qui annonçait le retour aux structures du sociale et la fin inévitable de toute possibilité d’émergence des forces historiques. Il est temps de reprendre la voie tracée par le jeune Lukács.

Revenir au jeune Lukács, reprendre les gestes de ses œuvres de jeunesse. L’âme et les formes est la tentative de traduire la relation entre l’âme humaine et l’absolu, permise par les formes comme différentes modalités privilégiées de cette relation. Dans son second ouvrage la Théorie du romain, qu’il rédige pendant la guerre et qui sera publié en 1920, Lukács garde comme seuil méthodologique les développements de L’âme et les formes et essaye de défaire les structures sociales selon cet autre plan de réalité. Il faut maintenant se situer sur ce plan et trouver les mouvements adéquats à la tonalité éprouvée. Cela passe peut-être par une certaine forme d’ascèse comme axe de fuite hors du monde donnant une perspective offensive par la puissance matérielle d’une passion éthique. Dès lors ici, il n’est plus question d’ascèse chrétienne, mais d’ascèse communiste.

L’ascèse communiste est une voie existentielle qu’il ne faut pas confondre avec une esthétique existentielleou un quelconque souci de soi. Autrement dit, l’ascèse communiste n’est pas une façon de se gouverner soi-même. Selon la doxa courante, l’ascèse est « contre la vie », cela est tout à fait vrai ; néanmoins il est nécessaire de définir le type de vie que l’ascèse affronte. Cette vie est « une anarchie du clair-obscur : rien en elle ne s’accomplit totalement, et jamais quelque chose ne va jusqu’à son terme. […] Tout s’écoule, tout se mêle sans frein et forme un alliage impur : tout est détruit, tout est démantelé, jamais quelque chose ne fleurit jusqu’à la vie véritable. Vivre : c’est pouvoir vivre quelque chose jusqu’au bout » (Lukács, L’âme et les formes, p. 247). Cette vie creuse est alors réifiée par l’armature de l’empire du social qui réduit la possibilité de vivre complètement en vertu de l’attention de ceux qui nous sont chers. L’étendue de la réification de la vie émane des structures sociales comme cadre donné historiquement, défini et redéfini sous la dialectique d’exclusion/inclusion. L’objet des structures coïncide avec la destruction de l’immanence des formes et de leur potentialité de correspondance.

« La vraie vie est toujours irréelle, toujours impossible pour la vie empirique » (Lukács, L’âme et les formes, p.247). Une vraie vie échappe aux structures sociales, elle est cependant toujours en proie à être capturé par cette même structure. Une vie qui s’éprouve dans le vivre nécessite de prendre le hasard comme seuil de toute vie, car « une vie qui exclut le hasard est une vie sans élan, stérile, une plaine infinie sans collines ; sa nécessité est celle de l’assurance à bon compte, du mou repli sur soi face à toute nouveauté, celle d’un fade repos dans le sein d’une rationalité desséchée » (Lukács, L’âme et les formes, p.250). Vivre sans les structures, c’est alors prendre une tout autre sensibilité phénoménale : toucher dans la complexité des formes, en faire une expérience vécue. Car les formes sont la manifestation phénoménale des expériences vécues et c’est ainsi que, dans la singularité d’une perception prise dans l’expérience d’une âme, la vie se compose comme totalité située. Cette totalité formée n’est pas une totalité universelle ; elle s’éprouve comme une totalité singulière quelconque et ceci résulte de sa force.

La voie de l’ascèse communiste est une façon de faire l’expérience d’une vie, et d’établir la forme donnée d’une vie. Elle est un mode contingent de dépassement immanent des formes sociales de la vie. Plus exactement, il s’agit de défaire les structures de la vie réifiée. L’ascèse communiste comme askêsis, c’est-à-dire comme exercice, cherche à tenir des gestes et des paroles à la vie. Une vie n’a de réalité matérielle et spirituelle que dans l’agencement de formes avec des âmes. L’expérience vécue de l’ascèse désactive le caractère réifié de la vie par l’implosion pratique des structures par le devenir-ensemble des formes immanentes des âmes. La vie se constitue dans le lien tenant l’expérience vécue  et la parole, ce qui rend le sens du geste  et de surcroît sa lisibilité  ouvert à une correspondance possible avec la parole. Les mots émis par la voix ne sont plus vides, ils sont enfin remplis d’un contenu sensible rendant compte de la matérialité d’une expérience vécue. Chaque geste accompli est alors une manifestation de l’expérience vécue. L’ascèse donne la formation d’une vie et exprime une façon de vivre.

« Là où le savoir est vertu et la vertu bonheur, là où la beauté manifeste le sens du monde » (Lukács, Théorie du roman, p. 25)L’ascèse communiste implique une épistémologie des vertus et surtout une topologie du bonheur. Si l’épistémologie des vertus doit tenir compte des relations de pouvoir et de leur opérativité locale, la topologie du bonheur consiste à définir l’ontologie du bonheur. Car pour certains « c’est un mystère de la grandeur, du bonheur et des limites » (Lukács, L’âme et les formes, p. 262). Et saisir cette perspective de grandeur du bonheur implique d’en faire une ontologie. Le questionnaire anglais du nom de Confessions, rendu célèbre par Marcel Proust et repris par Karl Marx, définit ainsi son idée du bonheur : « Combattre », et son idée du malheur : « La soumission ». Par l’étendue de ces réponses, une ontologie du bonheur est possible dans la pratique de l’ascèse communiste. Il ne reste plus qu’à exercer son idée du bonheur dans le combat quotidien face au monde.

Louis René


[1] Le concept de Seelenwirklichkeit pages 137 de la  version originale de Lukács de Die Theorie des Romans signifie bien plan de réalité d’âme au lieu de la version française traduit par « ordre purement psychique », pages 154.