« Una voce » di Giorgio Agamben
Depuis 2022, nous traduisons ici le journal du philosophe Giorgio Agamben publié en italien sur le site de l’éditeur Quodlibet.
Où sommes-nous ?
par Giorgio Agamben
En enfer. Toute discussion qui ne part pas de cette prise de conscience est tout simplement sans fondement. Les cercles dans lesquels nous nous trouvons ne sont pas disposés verticalement, mais dispersés à travers le monde. Partout où les hommes se rassemblent, ils produisent l’enfer. Les cercles et les fossés sont partout autour de nous, et nous reconnaissons, comme dans les caprices de Goya, les monstres et les diables qui les gouvernent.
Sur les faux rapports
par Giorgio Agamben
Une bonne définition du pouvoir politique est qu’il est l’art de placer les gens dans de fausses relations. C’est là, et rien d’autre, ce que fait avant tout le pouvoir, afin de les gouverner à sa guise. Une fois entraînées dans des relations obliques dans lesquelles elles ne peuvent se reconnaître, les personnes sont en effet facilement manipulées et orientées à leur guise. Si elles croient si facilement aux mensonges qui leur sont proposés, c’est que les relations dans lesquelles, sans s’en rendre compte, elles se trouvent déjà sont fausses.
Le Moyen Âge imminent
par Giorgio Agamben
Un passage du livre de Sergio Bettini, L’arte alla fine del mondo antico, décrit un monde qu’il est difficile de ne pas reconnaître comme semblable à celui que nous vivons actuellement. « Les fonctions politiques sont assumées par une bureaucratie d’État ; celle-ci se renforce et s’isole (préfigurant les cours byzantines et médiévales), tandis que les masses deviennent abstentionnistes (germe de l’anonymat populaire du Moyen Âge) ; toutefois, au sein de l’État, de nouveaux noyaux sociaux se forment autour des différentes formes d’activités (germe des corporations médiévales), et les grands domaines fonciers, devenus autarciques, annoncent l’organisation de certains grands monastères et de l’État féodal lui-même. »
La fin de l’Ukraine
par Giorgio Agamben
La guerre en Ukraine approche de sa conclusion qui, quelle que soit sa forme, ne pourra qu’aboutir à l’effondrement de l’« ex-République socialiste soviétique d’Ukraine » (avant laquelle un État ukrainien n’avait jamais existé – et il convient de rappeler que la Crimée, que Zelensky ne cesse de revendiquer, ne fut rattachée à la République soviétique d’Ukraine qu’en 1954 par Khrouchtchev, et qu’elle était, selon le recensement de cette année-là, peuplée à 72 % de Russes). Comme les dirigeants européens n’ont cessé de le répéter : nous serons aux côtés de l’Ukraine jusqu’à la fin. Mais cette fin ne pourra qu’impliquer également le destin de l’Europe.
L’État et la guerre
par Giorgio Agamben
Ce que nous appelons l’État est, en dernière analyse, une machine destinée à faire la guerre, et tôt ou tard cette vocation constitutive finit par se manifester au-delà de tous les objectifs plus ou moins édifiants qu’il peut se donner pour justifier son existence. Cela est aujourd’hui particulièrement manifeste. Netanyahou, Zelensky, les gouvernements européens poursuivent à tout prix une politique de guerre dont on peut certes identifier les objectifs et les justifications, mais dont le ressort ultime est inconscient et réside dans la nature même de l’État en tant que machine de guerre.
L’ancien et le nouveau
par Giorgio Agamben
Pourquoi sommes-nous capables de décrire et d’analyser l’ancien qui se dissout et à l’inverse nous ne réussissons pas à imaginer le nouveau ? Peut-être parce que nous croyons, plus au moins inconsciemment, que le nouveau soit quelque chose qui vient – on ne sait d’où – après la fin de l’ancien. L’incapacité de penser le nouveau se trahit ainsi par l’usage imprudent du préfixe post : le nouveau est le post-moderne, le post-humain – dans tous les cas quelque chose qui vient après. C’est précisément le contraire qui est vrai.
Seul un Dieu peut nous sauver
par Giorgio Agamben
L’affirmation soudaine de Heidegger dans l’interview au Spiegel de 1976 : « Seul un Dieu peut nous sauver » a toujours suscité de la perplexité. Pour la comprendre, il est avant tout nécessaire de la restituer dans son contexte. Heidegger venait de parler de la domination planétaire de la technique qui rien ne semble être en mesure de gouverner. La philosophie et les autres puissances spirituelles – la poésie, la religion, les arts, la politique – ont perdu la capacité de secouer, ou en tout cas, d’orienter la vie des peuples de l’Occident.
