« Una voce » di Giorgio Agamben
Depuis 2022, nous traduisons ici le journal du philosophe Giorgio Agamben publié en italien sur le site de l’éditeur Quodlibet.
Hommes et touristes
Par Giorgio Agamben
Le mot « touriste » est apparu pour la première fois en italien en 1837 (le mot « turismo » n’est apparu qu’en 1907). L’étymologie est claire : le tour (le Grand Tour) est le voyage instructif entrepris par les aristocrates et les intellectuels européens à partir du XVIIIe siècle, notamment en Italie, pour découvrir son histoire de l’art, son mode de vie et sa culture. Comme souvent, ce qui était initialement réservé à une élite s’est transformé au fil du temps en un phénomène de masse.
L’enfance d’Adam
Par Giorgio Agamben
Notre conception culturelle de l’être humain ne peut se comprendre sans se souvenir qu’à sa base se trouve un homme sans enfance : Adam. Selon le récit de la Genèse, l’homme que le Seigneur crée et place dans le jardin d’Éden est un adulte, à qui Il parle et donne des ordres, et pour lequel Il crée une compagne afin qu’il ne soit pas seul. Et seul un adulte, et certainement pas un nourrisson, pouvait nommer tous les animaux du jardin.
Il n’est pas surprenant qu’un être sans enfance ne puisse rester innocent et soit fatalement voué à la culpabilité et au péché.
Quem Deus vult lose dementat
Par Giorgio Agamben
Il est bon de s’interroger sur un fait si incroyable qu’on tente de l’effacer à tout prix : l’État qui se prétend le plus puissant du monde est gouverné depuis des années par des hommes atteints de troubles mentaux. Il ne s’agit pas ici de donner une forme extrême à un jugement politique : le fait que Trump – comme Biden avant lui, assurément – soit considéré comme dément au sens pathologique du terme est désormais admis par de nombreux psychiatres, et quiconque observe son style oratoire ne peut que le confirmer. Il va sans dire que ce qui nous intéresse ici n’est pas le cas clinique de Trump et Biden ; la question qui se pose inévitablement est la suivante : quelle est la portée historique du fait qu’un pays comme les États-Unis – qui, à certains égards, domine le monde occidental – soit gouverné par une personne atteinte de maladie mentale ?
Le bâton et la main
Par Giorgio Agamben
« La hache se glorifiera-t-elle de celui qui la manie ? La scie se glorifiera-t-elle de celui qui la manie ? Comme si le bâton dirigeait celui qui le brandit, ou le bâton relevait celui qui n’est pas de bois ! » (Isaïe 10). Ces paroles du prophète décrivent avec exactitude la situation actuelle. Les outils technologiques sont ce bâton qui prétend diriger et qui, de fait, dirige ceux qui le manient – ou plutôt, ceux qui le croient.
La politique dans le temps de l’impossibilité de la politique
Par Giorgio Agamben
Dans la septième lettre, Platon lie sa décision de se consacrer à la philosophie aux conditions politiques malheureuses de la ville dans laquelle il vivait. Après avoir essayé par tous les moyens de participer à la vie publique, écrit-il, il s’est finalement rendu compte que toutes les villes étaient politiquement corrompues (kakos politeuontai) et s’est alors senti contraint d’abandonner la politique et de se consacrer à la philosophie.
La chute de l’Occident
Par Giorgio Agamben
Le mot « Occident », par lequel nous définissons notre culture, dérive étymologiquement du verbe tomber (en italien cadere) et signifie littéralement : « ce qui tombe, qui ne cesse de tomber ». Les termes hasard et accidentel sont également liés à ce verbe. Ce qui ne cesse de tomber et de se coucher (occasus est le coucher du soleil en latin) est donc aussi en proie au hasard, à un hasard incessant. Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement des hommes et des choses prenne aujourd’hui la forme de protocoles d’intervention, indépendants de résultats certains, sur un monde conçu comme disponible et calculable précisément parce qu’il est aléatoire.
Bilinguisme et pensée
Par Giorgio Agamben
Tous les peuples de la terre sont aujourd’hui suspendus à l’abîme de leur langue. Certains s’enfoncent, d’autres sont déjà presque submergés et, croyant utiliser la langue, ils en sont habitués sans s’en rendre compte. Ainsi, les Juifs, qui ont transformé leur langue sacrée en une langue instrumentale d’usage, sont comme des larves dans les enfers qui doivent boire du sang pour pouvoir parler. Tant qu’elle était confinée dans la sphère distincte du culte, elle leur offrait une place soustraite à la logique des nécessités économiques, techniques et politiques, avec lesquelles ils se mesuraient dans les langues qu’ils empruntaient aux peuples auprès desquels ils vivaient.
