Entêtement

Une interview d’Elio Vittorini

Nous avons déjà bavardé un long moment. L’entretien commence à prendre cette allure questions-réponses qui les interviewes. Et nous, questionneur, nous commençons à noter les réponses. Vittorini nous interrompt :

Je voudrais, au début de cette interview, faire cette réserve de principe : l’interview d’un écrivain est un non-sens. Il ne peut pas tout à fait, ensuite, reconnaître ce qu’il a pu dire comme l’expression de ce qu’il pense. Cela, en raison de la conception qu’il a de son métier. L’écrivain n’écrit pas pour faire beau. Il écrit pour faire vrai. Et ainsi la place des mots a pour lui une signification de vérité, non de beauté. La place des virgules a une signification de vérité, non pas seulement de beauté. L’expression orale n’est pas le mode d’expression que je me suis choisi. C’est comme une traduction dans une autre langue…

Xeniteia. Contemplation et combat

Qu’elle est douteuse cette idée, désormais conforme au sens commun, selon laquelle nous serions en train de vivre des temps apocalyptiques ! L’impression dégagée par les différents discours qui se succèdent dans l’infosphère est celle d’une superficialité, d’un effondrement qui n’est que « spectacle » d’apocalypse, et non pas celle d’une acception[1][assunzione] authentiquement prophétique. L’imaginaire de masse est davantage inspiré par les films et les séries TV hollywoodiennes que par le gros volume écrit par Jean dans son exil à Patmos.

Le communisme n’est pas une idée

Des années 1980 jusqu’aux années 2000, le terme communisme a été banni de l’histoire. Le néolibéralisme triomphant, le communisme, restant associé à la terreur du Socialisme, fut mis en errance, muet de toute expérience. Il fallut attendre la revue TIQQUN pour remettre sur la scène de l’Histoire le mot communisme. Quelques années plus tard, en 2009 à Londres, une conférence est organisée à l’initiative d’un certain Alain Badiou, qu’on ne présente plus, ni lui ni son ego. Il ouvre ce cycle de conférence avec son intervention : L’Idée du communisme. Cette initiative a pour réelle intention de capter la réminiscence du mot communisme initié par TIQQUN et par le mouvement anti-CPE de 2006. Il espère ainsi capturer sous son prisme philosophique les futures tentatives insurrectionnelles. Aujourd’hui, le communisme est repris par un certain nombre de philosophes, d’économistes, tous essayent de nous ressortir le bon vieux projet politique social et économique, c’est-à-dire un énième socialisme. Revenons plus tôt au problème que Badiou a entrepris avec son Idée du communisme.

Interruption ! Vive le communisme !

« Interrompre le cours du monde » (Walter Benjamin). L’œuvre Benjamin recèle une giberne d’interruption. L’interruption de l’histoire, du temps linéaire, du progrès. Il déploie une politique de l’interruption. Cette politique est traversée par son messianisme révolutionnaire, reprenant la mystique juive pour retrouver une puissance révolutionnaire capable de tenter sa chance dans la conflictualité de son époque. Toute « chance révolutionnaire » est prise par un messianisme, la question n’est pas de jeter aux rebuts de l’histoire le messianisme, mais de faire exister « un messianisme sans Messie » (François Proust, L’histoire à contretemps) à la manière de Benjamin.

L’ascèse communiste comme dépassement des formes sociales de la vie

La tragédie a poursuivi l’âme en peine de Georg Lukács. Son expérience de la sinistre et mortifère Première Guerre mondiale fut l’expérience de l’effondrement d’un monde, voyant la plupart de ses amis, de Max Weber à Emil Lask, prendre parti pour la guerre. « Défendre la société », tel était l’impératif catégorique pour en justifier l’horreur. Cette boucherie, lui révéla le véritable visage du social et de son emprise sur les êtres qui, pris dans cet orage d’acier, se voyaient transformés en tueurs sans âmes. Lukács comprit alors la voie à suivre pour sortir du pouvoir des structures sociales s’atteler au plan de réalité d’âme (Seelenwirklichkeit).

Le communisme des esprits

Coucher de soleil. Chapelle. Une contrée vaste et riche. Fleuve. Forêts. Les amis. Seule la chapelle est encore dans la lumière. On en vient à parler du Moyen Âge. Les ordres monastiques considérés dans leur signification idéale. Leur influence sur la religion et, en même temps, sur la science. Ces deux orientations se sont séparées, les ordres religieux se sont effondrés, mais est-ce que des institutions du même genre ne seraient pas souhaitables ? Afin de démontrer leur nécessité pour notre temps, nous partons précisément du principe opposé, de la généralisation de l’incrédulité.

Communisme des âmes

Notre vie s’est formée dans une lutte singulière face à un monde, une aventure sinueuse, où les attentifs se sont pas seuls et où les mots ne sont plus lasses, mais inscrits dans la vie. Chaque forme du monde comme élément singulier traverse les âmes, et une relation s’établit qu’elle soit discrète ou non. Dans le lien d’ombres, où la conspiration est une mélodie qui lie les conspirateurs, cette mélodie laisse s’envoler un souffle animant leur âme. Un souffle particulier distinct des autres formes d’inspiration qui nous touchent, cette forme se nomme communisme.

Un spectre nommé communisme

Un spectre hante le monde : le spectre du communisme. Face à un monde où tout est devenu spectral, étranger à nos âmes, le spectre du communisme tend à réparer notre participation au monde, redonner un souffle aux âmes perdues. Il pose la seule question souhaitable, celle du communisme. Son histoire est éparse, ses origines sont diverses et encore discutées. On peut remonter ses origines au Livre des Psaumes pour y entrevoir une esquisse communiste. L’histoire du communisme ne peut se résumer à Marx. Avant lui, les babouvistes définissaient déjà un « communisme unitaire » (Théodore Dézamy) et festoyaient au sein des fameux « banquets communistes » de Belleville. Avant cela, en 1835, les babouvistes se qualifiaient encore de « communautistes » avec le fragment énigmatique du jeune Hölderlin intitulé : Communismus der Geister (« Communisme des esprits », 1798). Ce fragment aux mots mélancoliques transmet son sentiment d’étrangeté au monde. Hölderlin dessine une tentative extraction de cette étrangeté par un Communisme des esprits.

L’élaboration de la fin. Mythe, gnose, modernité

Il ne fait aucun doute que l’idée de modernité dominante aujourd’hui est soutenue par la conviction que le lien chrétien entre apocalypse et histoire a été rompu. Ceci a surtout été affirmé avec force par trois interprétations historico-philosophiques, dont il vaut la peine de rappeler ici les principes, justement pour tenter de montrer, par contraste, le sens de ce lien. Il s’agit tout d’abord de la conception soutenue par Hans Blumenberg de la modernité comme lieu de « l’auto-affirmation », ce qui revient à dire comme dépassement tant de la gnose que du dogme, tous deux étant compris comme des variations de l’apocalyptique. C’est une thèse qui a, dans les années récentes, été radicalisée par la philosophie de la compensation d’Odo Marquard, avec une louange de la modernité comme renaissance du polythéisme et abandon de tout schisme utopique. En second lieu, et d’une autre manière, le congédiement de l’apocalyptique se retrouve dans le théorème de la sécularisation élaboré par Karl Löwith.

Hölderlin et l’abîme de la liberté

C’est un lieu commun d’exagérer les effets de l’évènement historique de la Révolution française de 1789 sur les philosophes allemands du début du XIXe siècle. Hölderlin n’a pas fait exception dans ce moment décisif, et si on lit ésotériquement la devise de son drame tragique La Mort d’Empédocle « Ce n’est pas le temps des rois », cela ne pouvait qu’entraîner l’arrêt de l’archein de l’État confessionnel européen. Cependant, il est également vrai que pour Hölderlin, la Révolution française signifiait très certainement un nouveau sens d’être au monde, un élan vers une libération absolue ; et, contrairement à l’impasse de l’enthousiasme universel de Kant, pour l’auteur d’Hypérion ou l’Ermite de Grèce, cela impliquait également que l’achèvement de la modernité présupposait une crise radicale des origines et du mémoire de l’héritage occidental.