Nom de l’auteur/autrice :entetement

Parabole de la merde et de la tomate

Par Piattone
Ce texte a été écrit depuis la Corse. Depuis une île, donc, qui continue de résister aux goûts « pointus » d’un « continent » à la dérive. Un texte écrit aussi depuis une sensation désagréable, ce sentiment amer, trop de fois vécu, qu’« on est encore en train de nous la faire à l’envers ». Le Projet de loi constitutionnelle pour l’autonomie de la Corse, récemment voté à l’Assemblée nationale, diffuse en effet un parfum irritant. Un parfum qui, selon l’auteur de ce petit dialogue, rappelle le goût d’une trahison : la dilution d’un idéal de liberté dans les eaux sombres et sans vie du marécage institutionnel.

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La grammaire de l’Occident

Par Giorgio Agamben
Dans un essai de 1942, Louis Renou affirmait que « le raisonnement grammatical sous-tend la pensée indienne ». Les trois catégories en lesquelles toute réalité est divisée, selon la philosophie indienne – substance, qualité, action – découlent incontestablement de l’analyse grammaticale du langage : nom, adjectif, verbe. La grammaire sanskrite de Pāṇini et le commentaire de Patañjali sont, de fait, antérieurs à la plupart des textes philosophiques indiens.
Nous pouvons nous demander dans quelle mesure cela s’applique également à la philosophie grecque qui sous-tend notre culture.

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Hommes et touristes

Par Giorgio Agamben
Le mot « touriste » est apparu pour la première fois en italien en 1837 (le mot « turismo » n’est apparu qu’en 1907). L’étymologie est claire : le tour (le Grand Tour) est le voyage instructif entrepris par les aristocrates et les intellectuels européens à partir du XVIIIe siècle, notamment en Italie, pour découvrir son histoire de l’art, son mode de vie et sa culture. Comme souvent, ce qui était initialement réservé à une élite s’est transformé au fil du temps en un phénomène de masse. 

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L’enfance d’Adam

Par Giorgio Agamben
Notre conception culturelle de l’être humain ne peut se comprendre sans se souvenir qu’à sa base se trouve un homme sans enfance : Adam. Selon le récit de la Genèse, l’homme que le Seigneur crée et place dans le jardin d’Éden est un adulte, à qui Il parle et donne des ordres, et pour lequel Il crée une compagne afin qu’il ne soit pas seul. Et seul un adulte, et certainement pas un nourrisson, pouvait nommer tous les animaux du jardin. 
Il n’est pas surprenant qu’un être sans enfance ne puisse rester innocent et soit fatalement voué à la culpabilité et au péché.

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Quem Deus vult lose dementat

Par Giorgio Agamben
Il est bon de s’interroger sur un fait si incroyable qu’on tente de l’effacer à tout prix : l’État qui se prétend le plus puissant du monde est gouverné depuis des années par des hommes atteints de troubles mentaux. Il ne s’agit pas ici de donner une forme extrême à un jugement politique : le fait que Trump – comme Biden avant lui, assurément – ​​soit considéré comme dément au sens pathologique du terme est désormais admis par de nombreux psychiatres, et quiconque observe son style oratoire ne peut que le confirmer. Il va sans dire que ce qui nous intéresse ici n’est pas le cas clinique de Trump et Biden ; la question qui se pose inévitablement est la suivante : quelle est la portée historique du fait qu’un pays comme les États-Unis – qui, à certains égards, domine le monde occidental – soit gouverné par une personne atteinte de maladie mentale ?

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Le bâton et la main

Par Giorgio Agamben
« La hache se glorifiera-t-elle de celui qui la manie ? La scie se glorifiera-t-elle de celui qui la manie ? Comme si le bâton dirigeait celui qui le brandit, ou le bâton relevait celui qui n’est pas de bois ! » (Isaïe 10). Ces paroles du prophète décrivent avec exactitude la situation actuelle. Les outils technologiques sont ce bâton qui prétend diriger et qui, de fait, dirige ceux qui le manient – ​​ou plutôt, ceux qui le croient.

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La fin n’est pas la fin : quelques notes sur le fascisme à partir d’Elvio Fachinelli

Par Nigredo
Le « phénomène fasciste » peut être interprété, selon Fachinelli, comme un processus de deuil en réaction à la disparition de certaines totalités ou corps collectifs – à commencer par la nation – face à l’impact destructeur de la guerre et de la tempête révolutionnaire. Ce rapport au deuil « rituel » est donc indéniablement lié à la mort et à la menace qu’elle représente. Il est aussi lié au passé, donc à l’« archaïque » et à ce qui refuse de disparaître (le fantôme ou le refoulé, ce qui hante) ; à l’obsession et aux personnes souffrant de troubles obsessionnels-compulsifs, qui réagissent à la désintégration ou au passage d’une présence par un système clos et répétitif de gestes codifiés, lesquels les protègent d’une expérience traumatique, enfermant et stabilisant une condition donnée et immuable du présent.

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La force des renoncements

Par Roger Gilbert-Lecomte
C’est entendu. Table rase : tout est vrai – il n’y a plus rien. Le grand vertige de la Révolte a fait chanceler, tomber la fantasmagorie des apparences. Illusion déchiquetée, le monde sensible se déforme, se reforme, paraît et disparaît au gré du révolté. À la place de ce qui fut lui-même, sa conscience, l’autonomie de sa personne humaine un gouffre noir tournoie. Ses yeux révulsés voient entre ses tempes tendues s’étendre une immense steppe vide barrée, à l’horizon, par la banquise de ses vieux sens blanchis.

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Du jeu, de l’érotisme

Par Dionys Mascolo
Presque en même temps paraissent en France deux ouvrages qui prétendent, l’un et l’autre, soumettre à la réflexion, parmi toutes les conduites humaines, celles qui par nature devraient, semble-t-il, se dérober le plus longtemps à la réflexion : l’érotisme, le jeu.
Il ne suffit pas de dire, pour expliquer le retard que nous avons à les connaître, que l’expérience de l’érotisme, et, à un moindre degré, celle du jeu, pour universelles qu’elles soient, suspendent précisément, le temps qu’elles durent, la réflexion. Négligence énorme, quelles qu’en soient les causes : nous détournons les yeux de ce qui nous fonde.

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La conjuration sacrée

Par Georges Bataille
Ce que nous avons entrepris ne doit être confondu avec rien d’autre, ne peut pas être limité à l’expression d’une pensée et encore moins à ce qui est justement considéré comme art.

Il est nécessaire de produire et de manger : beaucoup de choses sont nécessaires qui ne sont encore rien et il en est également ainsi de l’agitation politique.

Qui songe avant d’avoir lutté jusqu’au bout à laisser la place à des hommes qu’il est impossible de regarder sans éprouver le besoin de les détruire ? Mais si rien ne pouvait être trouvé au-delà de l’activité politique, l’avidité humaine ne rencontrerait que le vide.

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Sur les comités d’action

Par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot
« Je voudrais ajouter un mot à nos propos d’hier. Je suis désormais convaincu que les « Comités d’action » et en particulier le nôtre ne peuvent pas, ne doivent pas être organisés, et toi-même tu les admires parce qu’ils s’opposent à toute forme d’organisation, bien loin qu’ils puissent nous en proposer une nouvelle. C’est vrai, c’est là leur essence. C’est pourquoi ils ne sont rien en dehors de la présence que constitue chaque réunion, présence qui est toute leur existence, et où il est entendu que la Révolution est, de ce fait, présente : assez analogue à ces séances où l’Esprit se manifeste. »

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L’Amitié du non

Entretien avec Dionys Mascolo
Dionys Mascolo, dans la préface que Maurice Blanchot a donné pour votre livre À la recherche d’un communisme de pensée, j’extrais ces quelques lignes : « Il y aura désormais ensemble – “entre nous” – ce que nous refuserons par un refus qui s’exprime avec des raisons mais est plus ferme et plus rigoureux que ce qui peut se dire raisonnable ». C’était en 1958, au moment où Blanchot s’était lié d’amitié avec vous…

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Sur une approche du communisme

Par Maurice Blanchot
Dans un livre sur le communisme, Dionys Mascolo a cherché à montrer que, pour une part, l’essentiel du mouvement révolutionnaire est le mouvement de la satisfaction des besoins. Il n’y aurait rien de sûr que cela : le nihilisme est irréfutable, mais l’irréfutable nihilisme ne suspend pas le jeu des besoins pour les hommes dans leur ensemble. Les hommes, privés de vérité, de valeurs, de fins, continuent de vivre et, vivant, continuent de chercher à donner satisfaction à leurs besoins, continuant donc de faire exister le mouvement de recherche en rapport avec cette satisfaction nécessaire.

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Son Nietzsche

Par Brice Parain
Et si, effectivement, tout venait du chaos, des impulsions ? Nietzsche l’a sûrement pensé. Dieu mort, il n’y avait pas d’autre création possible. Pierre Klossowski a voulu suivre cette voie consciencieusement, minutieusement, de Nietzsche valétudinaire au dénouement de Turin.
Ce n’était pas une entreprise facile. Autant dire qu’on ne se donne rien au départ, qu’il faut tout tirer de germes indéterminables et recueillir à la fin de quoi composer un Zarathoustra. Ce n’est pas toujours Pierre qui raconte. Il fait souvent parler Nietzsche. Ce sont des documents peu connus, la plupart inédits. Malheureusement ils ne sont pas toujours datés ; mais il y en a pour qui ce serait impossible.

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Le langage, le silence et le communisme

Par Pierre Klossowski
Parain est un pédagogue. Beaucoup trop circonspect à l’égard des insinuations pittoresques, parce que trop averti des maux qu’il combat, sa philosophie s’adresse à ce qu’il y a de plus humainement urgent en chacun de nous dans la situation qui nous est faite par l’histoire contemporaine : à notre besoin de vérité qui, pour lui, demeure inséparable de notre volonté de vivre. Sa pensée serait sans doute plus directe, et plus immédiate d’accès, si elle ne faisait volontairement la part de tous nos paradoxes, qu’il lui faut bien reproduire et reconstituer pour nous amener à désarticuler ensuite les fausses structures dans lesquelles nous nous sommes enfermés. Ses recherches sur le langage, pour cette raison même, ne sont rien moins que gratuites ; quelles que soient les objections qu’elles soulèvent par le principe même de leur orientation, elles sont particulièrement significatives dans un milieu social où le fait de parler, l’amour des formules sont devenus plus qu’ailleurs un vice, voire une véritable maladie, une menace pour le corps et l’âme de chacun de nous.

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Au nom de l’amitié, la critique

Édito
Nous nous arrêtons dans ces situations si incomplètes, si difficiles à partager sans la musique et la poésie des lieux et des hasards, qui font telle ou telle rencontres. Ici, ce sont des amis dans l’âme, comme dirait un ami, qui passent et laisse une trace indélébile à travers l’écriture, conduit par ce besoin de se ressaisir par le geste d’écrire en faisant l’effort d’être vrais.
En hébreu, le terme « ami » se dit  haver, qui signifie « relié ». Ainsi, dans ce numéro ce qui relie certains des textes et de ses auteurs se trouve dans l’amitié, là où contre toutes formes d’artifices et toutes formes de séductions, il existe le semblant d’une conservation. Ce qui rend possible une parole exigeante est la crainte, celle qui donne un regard lucide sur les relations humaines. Alors, les sentiments dans leurs fougues naturelles ne domptent plus la pensée, mais l’épousent. De là, une place très précieuse peut voir le jour dans l’amitié pour la critique.

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Parution Offensive d’Iran

Par les Éditions Nocturnes
Offensive d’Iran n’est ni un livre d’histoire ni un essai journalistique, mais un roman théorique. Par sa forme et son style, en rupture avec la politesse de l’analyse, il offre au lecteur quelque chose qui est de l’ordre de l’expérience. En tournant son regard sans pitié vers les événements du Moyen-Orient, il reflète les insuffisances des théoriciens européens et propose une dé-occidentalisation radicale du concept de révolution.
Publié par les Éditions Nocturnes, l’ouvrage est disponible en librairie.

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Pistes pour le croire IV

Par Haji
J’ai tenté de ramener l’Économie à un geste : économiser ; et ce geste, à un affect, à un sentiment mêlé de crainte et d’incertitude. J’ai ensuite défini ce geste comme une réaction préventive face à ce sentiment, à cet état du corps timoré qui se défend en refoulant cette peur, en la réifiant en un pseudo-besoin qu’elle repousse dans le temps. Enfin, j’ai souligné que cette incertitude provient d’un arrachement à la présence, d’une déchirure recousue, marquée à vie – car c’est le propre d’une cicatrice que de ne jamais s’effacer tout à fait.

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La guerre et la révolution

Par Karl Korsch
Le rapport de la guerre à la révolution est devenu l’un des problèmes centraux de ce temps. C’est devenu, en outre, l’un des problèmes les plus déconcertants d’une époque où les anciens non-interventionnistes sont devenus interventionnistes, où les pacifistes réclament la guerre, où le national-socialisme aspire à l’empire et à la paix, et où les apôtres communistes de la guerre de classe révolutionnaire renoncent docilement à tout recours à la violence comme instrument de politique nationale et internationale.

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La guerre et la paix dans le droit du travail

Par Karl Korsch
L’introduction du concept de guerre dans la nouvelle science du droit du travail contemporain apporte bien plus que la simple création d’un nouveau terme. D’un simple changement de perspective, nous établissons le fil conducteur intellectuel qui unit l’ensemble, apparemment disparate et hétérogène, des normes actuelles du droit du travail en un tout cohérent. Dès lors, nos conceptions des relations de travail gagnent en précision, en orientation et en applicabilité concrète. Au-delà de cela, ce nouveau principe nous permet d’unifier non seulement le droit du travail contemporain dans toutes ses manifestations, mais aussi son développement historique – passé comme futur – en une représentation totale unifiée.

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Une introduction au débat Korsch/Schmitt

Par Endnotes
En 1932, le juriste et théoricien socialiste Karl Korsch (1886-1961), alors âgé de quarante-six ans, publia dans la Zeitschrift für Sozialforschung une recension de l’ouvrage de Carl Schmitt, Der Hüter der Verfassung (Théorie de la Constitution). Dans ce livre, Schmitt expose ses arguments en faveur de l’évolution de ce qu’il nomme – dans un texte traduit par Hunter Bolin pour ce dossier – l’État neutre vers l’État total. Comme le souligne Korsch dans sa recension, l’idée d’État neutre chez Schmitt est équivalente au pouvoir neutre de la théorie juridique démocratique française, un pouvoir qui établissait, garantissait et maintenait l’équilibre et l’harmonie des différents pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) de l’appareil d’État.

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Remarques sur les relations entre l’expérience, la littérature et la catastrophe

Par des amis d’outre-Rhin
De quoi parlons-nous, lorsqu’il est question « d’expérience » ?
Qui emploie le concept d’expérience dans un contexte parapolitique veut signaler une différence. Parler d’expérience implique de s’attribuer l’aptitude à en faire, et d’attester l’absence de cette aptitude chez l’adversaire. L’invocation du terme ne signifie pas seulement : « je vois ce que tu ne vois pas », mais aussi « j’affirme que cette expérience doit devenir le nouveau fondement de la position politique ». Son usage vise à rendre visible le clivage entre ceux qui revendiquent de comprendre une réalité changée et ceux qui se détournent de la connaissance de la réalité. « L’expérience » est ainsi une arme théorique, un concept polémique.

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La politique dans le temps de l’impossibilité de la politique

Par Giorgio Agamben
Dans la septième lettre, Platon lie sa décision de se consacrer à la philosophie aux conditions politiques malheureuses de la ville dans laquelle il vivait. Après avoir essayé par tous les moyens de participer à la vie publique, écrit-il, il s’est finalement rendu compte que toutes les villes étaient politiquement corrompues (kakos politeuontai) et s’est alors senti contraint d’abandonner la politique et de se consacrer à la philosophie.

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La chute de l’Occident

Par Giorgio Agamben
Le mot « Occident », par lequel nous définissons notre culture, dérive étymologiquement du verbe tomber (en italien cadere) et signifie littéralement : « ce qui tombe, qui ne cesse de tomber ». Les termes hasard et accidentel sont également liés à ce verbe. Ce qui ne cesse de tomber et de se coucher (occasus est le coucher du soleil en latin) est donc aussi en proie au hasard, à un hasard incessant. Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement des hommes et des choses prenne aujourd’hui la forme de protocoles d’intervention, indépendants de résultats certains, sur un monde conçu comme disponible et calculable précisément parce qu’il est aléatoire.

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Bilinguisme et pensée

Par Giorgio Agamben
Tous les peuples de la terre sont aujourd’hui suspendus à l’abîme de leur langue. Certains s’enfoncent, d’autres sont déjà presque submergés et, croyant utiliser la langue, ils en sont habitués sans s’en rendre compte. Ainsi, les Juifs, qui ont transformé leur langue sacrée en une langue instrumentale d’usage, sont comme des larves dans les enfers qui doivent boire du sang pour pouvoir parler. Tant qu’elle était confinée dans la sphère distincte du culte, elle leur offrait une place soustraite à la logique des nécessités économiques, techniques et politiques, avec lesquelles ils se mesuraient dans les langues qu’ils empruntaient aux peuples auprès desquels ils vivaient.

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Toujours sur les cuisiniers et la politique

Par Giorgio Agamben
Il est bon de réfléchir à la phrase, attribuée à Lénine – même s’il ne semble pas qu’il ne l’ait jamais prononcée – selon laquelle « chaque cuisinière peut et doit apprendre à gouverner l’État ». Hannah Arendt, commentant le dicton pseudoléniniste, écrit que dans la société sans classe, « l’administration de la société est devenue si simple que n’importe quel cuisinier a les qualités pour la prendre en charge ». Lucius Magri a observé à juste titre des années plus tard que la phrase de Lénine devait être renversée dans le sens où « l’État ne peut être dirigé par un cuisinier que dans la mesure où il n’y aura plus de cuisiniers ».

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Le mystère du pouvoir

Par Giorgio Agamben
Vous pouvez lire la deuxième lettre de Paul aux Thessaloniciens comme une prophétie concernant la situation actuelle de l’Occident. L’apôtre évoque ici « un mystère de l’anomie », de « l’absence de loi », qui est en place, mais qui ne sera pas achevée avec la seconde venue de Jésus Christ, si d’abord n’apparaît pas « l’homme de l’anomie (ho anthropos tes anomias), le fils de la destruction, celui qui s’oppose et s’élève au-dessus de tout être appelé Dieu ou est un objet de culte, jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, se montrant comme Dieu ». Il y a cependant un pouvoir qui retient cette révélation (Paul l’appelle simplement sans mieux le définir « ce qui retient – cathechon »).

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Révolution et dualisme

Par Nigredo
Le texte qui suit n’est qu’un recueil de notes sur un de ces livres qui, par son étrangeté et son oubli, laissent perplexe. Un ouvrage négligé, malgré son importance philosophique, politique et esthétique, pour diverses raisons : la folie de ses thèses, son langage indigeste, les conclusions hautement contestables (et incompréhensibles) de son auteur principal, etc. La difficulté à le classer dans une discipline n’a sans doute rien arrangé. Pourtant, c’est un livre simple en son genre, dont les affirmations sont si claires qu’il est impossible de l’ignorer une fois qu’on l’a en main.

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Chronique d’un bal masqué

Par Giorgio Cesarano, Piero Coppo et Joe Fallisi
Le capital parvenu à la domination réelle de toute forme de production et de reproduction de l’existant résume en lui l’histoire entière des sociétés de classe et, débordant la sphère spécifique de l’économie politique, soumet à sa propre valorisation devenue autonome toutes les sphères autrefois séparées de l’être individuel et social devenu en totalité le produit de son organisation. Le capital aujourd’hui dominant se définit par son caractère fictif : l’essence virtuelle et créditrice de toute « propriété ».

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Les hommes de cour

Édito
À travers le monde, les « puissants » sont secoués par les impacts de l’affaire Esptein. Des millions de documents divulgués, un bon nombre d’autres documents passés sous silence ou certainement portés disparus, autrement dit supprimés. Cette sordide affaire est une nouvelle confirmation du juste ressenti de la conscience prolétarienne de son temps. Bien évidemment, cela n’est pas de goût de tout le monde. Dans la sphère médiatique, l’embarras est profond. Les journalistes sont en panique, incapables de trouver une quelconque rhétorique pour disqualifier la menace du conspirationnisme. Rien de pire pour les médias que de voir se déployer sous leurs yeux les êtres menés par une recherche de vérités.

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Autour de la rue Saint-Benoît

Par Dionys Mascolo
Cet entretien avec Dionys Mascolo fut publié par le département de français et d’italien de l’université Northwestern en 1994. Dionys Mascolo y retrace son parcours personnel, de l’enfance pauvre sous l’Occupation à son entrée chez Gallimard et sa rencontre avec Marguerite Duras et Robert Antelme. Il y évoque l’engagement du groupe de la rue Saint-Benoît dans la Résistance et la situation politique française jusqu’à à Mai 68.

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Les bons et fidèles serviteurs du libéralisme

Par Adrian Vermeule
Traduire et publier Adrian Vermeule en langue française aujourd’hui n’est pas une façon de promouvoir sa « pensée », mais bien au contraire de permettre de saisir ce qui se déroule dans les réélaborations de la gouvernementalité mondiale. Dans le texte suivant, Adrian Vermeule questionne une nouvelle fois le libéralisme et quelle force politique est la plus à même de répondre aux problèmes qu’il se pose. 

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Universalisme et nationalisme. Thèse et hypothèse

Par Adrian Vermeule
l nous semble nécessaire de permettre la lecture des travaux d’Adrian Vermeule, professeur de droit constitutionnel à l’université d’Harvard et intellectuel organique de la droite nationaliste américaine, afin de comprendre les ramifications du pouvoir en cours. Traverser ses écrits nous permet de saisir que les questions théologiques demeurent au cœur des réflexions formant l’armature de l’exercice du pouvoir sur les êtres. Dans cet article Adrian Vermeule contribue au débat de la droite américaine entre universalisme et nationalisme par le biais de l’autorité politique mondiale, un certain Empire.

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C’est ici qu’est la peur, c’est ici qu’il faut sauter !

Par Jacques Camatte
Pour comprendre les dimensions de la crise dont tout le monde parle – fait dont l’advenue était jugée impossible il y a vingt ans, époque approximative où Bordiga la prévit – il faut considérer qu’elles furent les solutions apportées à celles de 1913-1945. D’un point de vue général, nous l’avons caractérisée comme l’ensemble des bouleversements économiques et sociaux nécessaires pour la réalisation de l’accession du capital à sa domination réelle sur la société. Depuis 1945, celle-ci s’est opérée dans les aires les plus développées du mode de production capitaliste (MPC). Synchroniquement, dans d’autres aires, la domination formelle du capital sur la société s’initiait.

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Amadeo Bordiga et notre temps

Par Loren Goldner
Trois intérêts motivent la publication de ce texte de Loren Goldner. En premier lieu, il a le mérite d’être une introduction à la pensée de Bordiga, introduction qui ne fait pas l’économie de resituer le premier leader du parti communiste italien dans les différentes luttes internes à la Troisième Internationale. Grâce à une telle introduction, on entrevoit la possibilité d’envisager un marxisme ni étatiste ni productiviste. En second lieu, c’est un texte dont la densité va au-delà de l’exégèse bordiguiste. Loren Goldner y développe une tentative de synthèse de l’histoire révolutionnaire du XXe siècle, qui à bien des égards, peut nourrir une réflexion sur la révolution et sa tradition. Enfin, Loren Goldner développe, à partir des écrits de Bordiga, une réflexion sur le capitalisme qui dénote de l’ensemble des textes marxistes à son égard. Avec Bordiga, ils décrivent l’origine du phénomène capital par une révolution agraire, révolution qui commencerait au XVIIe siècle et qui serait finalisée par les révolutions russe et chinoise.

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Techniques et nature de l’homme

Par Lewis Mumford
Selon la conception actuellement admise du rapport de l’homme à la technique, notre époque passe de l’état primitif de l’homme, marqué par l’invention d’outils et d’armes visant à maîtriser les forces de la nature, l’homme accède à une condition radicalement différente, où il aura non seulement conquis la nature, mais se sera aussi totalement détaché de son milieu naturel. Grâce à cette nouvelle mégatechnique, il créera une structure uniforme et omniprésente, conçue pour un fonctionnement automatique. Au lieu d’agir activement comme un animal utilisant des outils, il deviendra un animal passif au service de la machine, dont les fonctions propres, si ce processus se poursuit sans changement, seront soit automatisées, soit strictement limitées et contrôlées au profit d’organisations collectives dépersonnalisées.

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D’un instant à l’autre. L’instant noopolitique comme capture de l’instant messianique

Par Georges-Louis Gunther
Dans l’une de ses célèbres Thèses sur le concept d’histoire, Walter Benjamin évoque l’instant messianique, seconde quelconque, « porte étroite par laquelle pouvait passer le Messie » et oppose deux temps : temps du judaïsme et temps du progrès, « homogène et vide » qui, parce qu’il est transparent, interdit toute effraction, tout surgissement, tout événement. Je voudrais tenter ici, en empruntant un concept proposé récemment, de montrer que notre époque se caractérise par l’inattendu mariage entre instant messianique et temps homogène et vide.

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La baguette magique trempée : sur « Jean Paul » de Max Kommerell

Par Walter Benjamin
Lorsque Stefan George compila, à partir de la tradition poétique allemande, une anthologie de référence en trois volumes, il consacra l’un d’eux exclusivement à Jean Paul. Il fallut des décennies de patience pour que les lecteurs allemands acquièrent la légitimité inhérente à l’image de Jean Paul qui justifia ce choix. Des figures moins emblématiques de l’identité allemande que Jean Paul ont depuis longtemps été immortalisées dans la série d’œuvres, maintes fois contestée, constituée par les disciples de George. Max Kommerell n’y figure qu’indirectement. Son maître, au sens strict, est Friedrich Wolters. Et une certaine distance vis-à-vis du fondateur du cercle était peut-être indispensable à une juste représentation de Jean Paul. En réalité, Jean Paul se révèle plus rebutant que d’autres figures du canon de concepts et d’images sur lequel les disciples s’appuyaient (parfois avec une habileté excessive).

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Le héros et le magicien : le Jean Paul de Walter Benjamin

Par Hunter Bolin
En 1934, sous le pseudonyme de K. A. Stempflinger, Walter Benjamin publia dans la Frankfurter Zeitung sa seconde et dernière critique de l’œuvre du critique littéraire Max Kommerell. La première critique, intitulée Contre un chef-d’œuvre (Wider ein Meisterwerk), avait été écrite en 1930 à propos de l’ouvrage de Kommerell paru en 1928, Der Dichter als Führer in der deutschen Klassik (Le poète comme guide du classicisme allemand). La seconde, Der eingetunkte Zauberstab (La baguette magique trempée), portait sur le livre de Kommerell consacré au poète allemand Jean Paul, publié en 1933, année fatidique. Si Benjamin loue beaucoup de choses dans l’œuvre de Kommerell, il en conteste également beaucoup, confirmant ainsi son affirmation selon laquelle « toute critique doit comporter un élément martial ».

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Croire et ne pas croire

Par Giorgio Agamben
En 1973, en écrivant La convivialité, Illich prédisait que la catastrophe du système industriel deviendrait une crise qui inaugurerait une nouvelle ère. « La paralysie synergique du système qui l’a alimenté provoquera l’effondrement général du mode de production industrielle… En très peu de temps, la population perdra confiance non seulement dans les institutions dominantes, mais aussi dans celles spécifiquement chargées de gérer la crise. Le pouvoir, propre aux institutions actuelles, de définir des valeurs (telles que l’éducation, la vitesse de déplacement, la santé, le bien-être, l’information, etc.) se dissoudra soudainement lorsque son caractère illusoire deviendra évident. Un événement imprévisible et peut-être insignifiant, comme la panique de Wall Street qui a conduit à la Grande Dépression sera un détonateur de la crise… Du jour au lendemain, d’importantes institutions perdront toute respectabilité, toute légitimité, ainsi que la réputation de servir le bien public ».

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La guerre est la paix

Par Giorgio Agamben
Parmi les horreurs de la guerre qui sont souvent oubliées, il y a sa survie en temps de paix grâce à ses transformations industrielles. On sait – mais on l’oublie – que les barbelés de fer avec lesquels beaucoup clôturent encore leurs champs et leurs propriétés proviennent des tranchées de la Première Guerre mondiale et sont tachés du sang d’innombrables soldats morts ; on sait – mais on l’oublie – que les canots qui affluent nos plages ont été inventés pour le débarquement des troupes en Normandie pendant la Seconde Guerre mondiale

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Le temps de la lutte

Par Andrea Cavalletti
Cet article cherche à mettre en lumière certaines implications philosophiques du concept de révolution de Gustav Landauer. Ce concept est comparé d’une part à l’idéal éthique de « tâche infinie » de Hermann Cohen et, d’autre part, à deux brèves esquisses critiques dans lesquelles Walter Benjamin critique l’approche de l’école de Marbourg. Les idées de Landauer sur la « lutte » et le « temps » sont également comparées au concept de « cas grave (Erstfall) » de Carl Schmitt et, enfin, au paradigme du combat parfait ou « Macheus » théorisé par Emanuel Lasker (le grand joueur d’échecs qui était également philosophe).

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Poésie et réconciliation

Par Terrence L. Swedenborg
L’érection et l’approfondissement du vide participent d’un même mouvement. Nous nous trouvons contraints d’accepter cette confusion égotique et douteuse dans laquelle seuls comptent le surgissement d’une personnalité, d’un moi (il faudrait le croire indispensable révélateur de l’émotion artistique ou poétique) et l’obsession écœurante à sans cesse vouloir prendre position, qu’elle soit militante ou réactionnaire. Impuissante à entamer la trame de l’existant, à nous faire voir combien le mensonge règne sur cette terre, impuissante même à nous faire simplement voir quelque chose, il nous faut dès le départ faire ce constat : la poésie contemporaine dans son immense majorité, n’est digne d’aucun intérêt.

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Anastasis – chant pour une insurrection enfantine

Par Nicolas
Il suffit parfois d’un souffle pour que la trame néfaste de ce monde se fissure. Fêlure intime, recul minime, infime déplacement – et la conscience bascule dans une zone infinie. Effondrement silencieux, les surfaces se dérobent. Une porte sans chambranle s’ouvre au milieu de l’existence. On franchit le seuil – la nuit ou en plein jour –, et rien ne semble changé. Pourtant tout se recompose, dans la profondeur. L’être reçoit une gravité nouvelle, comme si une dimension enfouie reprenait ses droits. Je me suis dit alors : Tu t’es toujours trompé.

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Sur le scientisme et la révolution

Par René Daumal
Aux temps où les anges et les sphinx apparaissaient aux hommes, aux temps de Jacob et d’Œdipe, en face d’une idée chacun tremblait pour sa peau. Ces temps reviendront, ils reviennent et déjà l’intelligence ne peut plus guère vivoter dans ses retraites philosophiques. Le combat s’engage, sur tous les plans, dans la société et dans quelques individus, entre les producteurs et les parasites ; un signe en est que les plus vieux problèmes de l’esprit, et qui semblaient les plus abstraits, se colorent aujourd’hui de revendications vitales et d’intentions politiques.

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Tu t’es toujours trompé

Par René Daumal
La publication de Tu t’es toujours trompé n’est pas cette mise en spectacle – tant redoutée par Daumal – de son apprentissage. Ce texte est un talisman, comme l’ont été les œuvres de Rimbaud pour les membres du Grand Jeu – revue fondée par René Daumal, Roger Vailland et Roger Gilbert-Lecomte aux alentours de 1926. Un talisman, parce que sa lecture nous « a rendu d’un seul coup des forces incalculables à [notre] vie inquiète ». Tu t’es toujours trompé est la manifestation d’une déchirure dans la fausseté de notre quotidien et une ouverture vers une possible vérité. Découvrez ici les bonnes feuilles à l’occasion de la nouvelle parution du livre.

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La destination d’une sentence

Édito
Toute « génération » qui ne souhaite ne pas échouer de la même manière que la précédente tient dans sa main une exigence d’entendre la sentence qui se loge dans chaque expérience vécue. Répéter les erreurs passées n’a jamais mené quiconque à un accroissement de puissance. Le temps n’est pas contre nous, mais son urgence l’est. Au détour de nos habitudes d’accueillir des pensées, il semble qu’accueillir par exemple la sagesse des sages de la Michna, ouvrir d’autres plans pour ce mouvoir. La traduction d’Éric Smilevitch du Pirkei Avot, dans le chapitre 4, Michna 5, dit ceci : « Ne fais pas de la Torah une couronne pour t’ennoblir ni une pioche pour creuser », entendre pour celles et ceux soucieux de la révolution, « ne fais pas de la Révolution le fétiche qui justifie les horreurs commises et les futures à commettre ». Car la révolution a bon dos pour les saloperies. Les circonstances actuelles rappellent le continuum de tels actes.

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Sur l’intelligence artificielle et la stupidité naturelle

par Giorgio Agamben
« C’est une époque de barbarie qui commence et les sciences seront à son service ». L’ère de la barbarie n’est pas encore terminée et le diagnostic de Nietzsche est aujourd’hui rapidement confirmé. Les sciences sont si attentives à satisfaire et même à prémunir tous les besoins de l’époque, que lorsqu’elle a décidé qu’elle n’avait ni envie ni capacité à penser, elle lui a immédiatement fourni un dispositif baptisé « Intelligence artificielle » (pour faire court, avec l’acronyme IA). Le nom n’est pas transparent, car le problème de l’IA n’est pas d’être artificielle (la pensée, en tant qu’inséparable du langage, implique toujours un art ou une partie d’artifice), mais de se situer en dehors de l’esprit du sujet qui pense ou devrait penser.

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Les derniers jours de l’humanité

par Giorgio Agamben
À partir d’octobre 1915, après la nouvelle du déclenchement de la Grande Guerre, Karl Kraus commença à écrire « pour un théâtre sur Mars » le drame Les derniers jours de l’humanité, qu’il ne voulait pas mettre en scène, car « les amateurs de théâtre de ce monde ne se retenaient pas au spectacle ». Le drame – ou plutôt, comme on le lit dans le sous-titre, « la tragédie en cinq actes » – était « le sang de leur sang et la substance de la substance de ces années irréelles, inconcevables, inaccessibles par tout intellect vigilant, inaccessibles à tout souvenir et conservés uniquement dans un rêve sanglant, de ces années où les personnages d’opérette récitaient la tragédie de l’humanité ».

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Pistes pour le croire III

par Haji
L’étymologie qui fait découler le sens d’économie de celui d’oikonomia entendue exclusivement comme dispositio, comme « gouvernement », recouvre d’un voile savant cette autre acception d’apparence plus naïve : l’économie comme épargne nécessaire à la chrématistique. 
La chrématistique, c’est l’argent qui fait des petits ; une version maligne de l’Économie dont Aristote prévenait déjà des dangers, sans pour autant lui conférer une place centrale dans la logique d’échange, puisque selon lui celle-ci dérive encore d’une nécessité naturelle d’échanger pour satisfaire ses besoins.

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Sur le capital humain et l’engagement eugénique

par Will
L’eugénisme n’est pas de retour. Il n’est pas de retour parce qu’il n’a jamais disparu. Il faut se méfier des récits de résurgence, qu’ils évoquent le despotisme des dirigeants mondiaux (de plus en plus pathologisés) ou les politiques réactionnaires populaires. Ces témoignages commettent la même erreur que certains théoriciens de l’eugénisme et du fascisme. Ils présupposent que ces évolutions constituent des ruptures totales avec les rationalités gouvernementales qui les ont accompagnées. Notre époque est celle d’une gestion raffinée de la vie. Nous sommes de plus en plus gouvernés par une rationalité qui cherche à capturer et à rendre intelligents simultanément les plus infimes variations de comportement et les données démographiques les plus générales possibles.

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Sortir du train fantôme

par Ef.red
Le capital ne laisserait plus rien en dehors de sa circulation. L’anthropomorphe capitaliste ne saisirait plus rien en dehors de la marchandise, y compris lui-même. Tout serait valorisable, jusqu’à la terreur de voir la fin finir dans l’anéantissement de l’espèce. En témoignent les nombreuses marchandises simulant cette peur totale. L’anthropomorphe en pleine mutation, rivé à ses appendices techniques, fait scroller devant lui toutes les représentations qui pourrait enfin la rendre objectivable, cette peur. Seulement, les simulacres marchands dans toutes leurs variétés et leur sophistication technique la laissent inapaisée. Ce fond de terreur, devenu une matière première affective de premier ordre, ne se laisse pas entièrement subsumer dans ses représentations marchandes et politiques. Il éclate en autant de petites et grandes peurs dans le commerce insensé des simulacres technocapitalistes. 

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Où sommes-nous ?

par Giorgio Agamben
En enfer. Toute discussion qui ne part pas de cette prise de conscience est tout simplement sans fondement. Les cercles dans lesquels nous nous trouvons ne sont pas disposés verticalement, mais dispersés à travers le monde. Partout où les hommes se rassemblent, ils produisent l’enfer. Les cercles et les fossés sont partout autour de nous, et nous reconnaissons, comme dans les caprices de Goya, les monstres et les diables qui les gouvernent.

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Sur les faux rapports

par Giorgio Agamben
Une bonne définition du pouvoir politique est qu’il est l’art de placer les gens dans de fausses relations. C’est là, et rien d’autre, ce que fait avant tout le pouvoir, afin de les gouverner à sa guise. Une fois entraînées dans des relations obliques dans lesquelles elles ne peuvent se reconnaître, les personnes sont en effet facilement manipulées et orientées à leur guise. Si elles croient si facilement aux mensonges qui leur sont proposés, c’est que les relations dans lesquelles, sans s’en rendre compte, elles se trouvent déjà sont fausses.

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Le non-dualisme de Spinoza ou la dynamite philosophique

par René Daumal
Comme le monde, l’Éthique apparaît à chacun selon son degré d’être, diversement. Chaque fois que j’ai pénétré dans cet édifice, le plan m’en paraissait plus vaste, la couleur nouvelle, le sens plus unique et plus profond. J’ai déjà, par impuissance de tout dire à la fois, émis deux absurdités « degré d’être » et « plus unique ». C’est assez dire que je ne tiens pas l’idée que j’ai de Spinoza, ni de rien, pour définitive. Elle est à ma propre mesure. L’Être et l’Unique, sans degrés, sans plus ni moins, sans seconds, telle est la cime et le sens suprême de cet escalier éblouissant, l’Éthique, les degrés sont vers mais non dans l’Être et l’Unique. Le point de départ est ici où nous sommes, dans l’erreur humaine. Le point de départ est dans la haine, l’ignorance, la souffrance. Le point de départ est le nombre deux. L’Éthique raconte le douloureux chemin depuis la dualité jusqu’à la Joie, la Connaissance et l’Amour de l’Unité.

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Errance dans les carnets de Dionys Mascolo

par Louis René
Le lieu d’où Mascolo parle, j’y suis tombé, et je n’en suis jamais revenu. Ce qui se dessine dans les aphorismes, les pensées, les perceptions et les expériences vécues de Mascolo, est un véritable art de vivre. Une sensibilité irréductible qui exprime une voie de sortie du nihilisme, pour autant qu’on soit pourvu d’une faculté de partir de sa propre blessure, donnant lieu à une écoute des résonances de sa propre profondeur. Dionys Mascolo n’a jamais voulu être quelqu’un, dans une société où la reconnaissance est toujours mal placée, située au niveau de l’ego. Cette quête de reconnaissance mène nécessairement à une destruction de soi et des autres, toute relation devient un rapport. Ce qui s’exprime dans tout rapport est l’expérience de la réduction de soi et de l’autre en chose.

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Fragment d’utopie

par Dionys Mascolo
Écrit en 1962, ce texte de Dionys Mascolo se destinait à une Revue internationale qui ne vit malheureusement pas le jour, ce qui n’empêcha pas le numéro zéro d’être publié en langue italienne par Elio Vittorini comme numéro spécial de sa revue Il Menabó en mars 1964. Ce n’est qu’en octobre 1967 que « Fragment d’utopie » se laissa lire en français, dans le deuxième numéro de la revue surréaliste L’Archibras.
Mascolo y décrit l’abolition des rapports sociaux à l’occasion d’une matinée récréative dans la salle des fêtes de l’hôpital psychiatrique de Neauphles-le-Château. Cette indistinction entre dedans et dehors, fous, soignants et visiteurs, enfermement et société, provoquée par cette négation de tout jeu social, lui ouvrit l’expérience de ce qu’il nommera un « communisme métaphysique ». 

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Fragments d’âme

par Justin Delareux
Ce que j’ai pu comprendre de Dionys Mascolo, et depuis ces lectures, donc depuis ses textes, c’est la proposition mise en partage d’un communisme sensible, inouï. Je peux dire sans trop de honte que j’y ai trouvé une camaraderie rare, une complicité distanciée par le livre, suggérant quelque chose de proche, faisant écho ou appel. Ce quelque chose m’est encore assez difficile à nommer, c’est un quelque chose qui se passe de citation, puisqu’il ne se réfère pas à ce qui est écrit, mais bien à ce que l’écrit dit en dehors de sa propre matérialité, c’est à dire en dehors du matériellement lisible. Et cet en dehors du lisible, j’ai su le reconnaître là où un communisme véritable prenait vie, il ne s’agit pas d’une impression, mais bien d’une expérience depuis l’impermanence.

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Voir par-delà nos yeux

Édito
On aurait pu penser que les bulles spéculatives étaient réservées au domaine de l’économie. Aujourd’hui, nous avons eu l’occasion de vivre le premier mouvement social spéculatif. Les médias, dans leur grande bonté, ont généreusement contribué à alimenter pendant des semaines la spéculation autour de la journée du 10 septembre. Article après article, mot après mot, le vide se vendait en événement. À l’origine de cette date, un appel sous forme de vidéo TikTok dans laquelle une mère appelle à se confiner contre le gouvernement et à refuser de consommer le 10 septembre. La vidéo en question trouve un certain écho sur les réseaux sociaux. Un site éphémère nommé « Bloquons tout » reprend à son compte l’initiative. Pour couronner le tout, un piètre militant écolo reprend l’appel sous le slogan : « Indignez-vous ! ». Les charos de la gauche en manque de poubelles s’empressent de se jeter sur ce qu’ils voient comme le nouveau mouvement des Gilets jaunes.

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La malédiction du TINA

par Adam Curtis
L’idée directrice au cœur du système politique actuel est celle de la liberté de choix. La conviction selon laquelle, si l’on applique les principes du marché libre à divers domaines de la société, les individus seront libérés de la main morte de l’État. Les besoins et désirs des individus deviennent alors le moteur principal de la société. Mais cela a conduit à un paradoxe des plus étranges. En politique aujourd’hui, nous n’avons plus aucun choix. Très simplement, There Is No Alternative (Il n’y a pas d’alternative).
Cela ne posait pas de problème tant que le système fonctionnait convenablement. Mais depuis 2008, une crise économique continue s’est installée, et le système semble de plus en plus incapable de se réformer par lui-même. On pourrait s’attendre, face à une telle crise, à l’émergence de nouvelles idées, de solutions alternatives. Or cela ne s’est pas produit.

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Connais-toi toi-même

par Emanuele Dattilo
Nietzsche disait que la maxime delphique « Connais-toi toi-même » était une phrase ironique. Peut-on vraiment se connaître soi-même ? Peut-on prescrire à une telle connaissance ? Et surtout : est-il souhaitable de se connaître soi-même ?

La connaissance de soi présuppose, comme l’ironie, une certaine duplicité : il y a le moi que je connais et le moi-même que je voudrai connaître. Exactement comme dans une phrase ironique ou auto-ironique : moi je ne suis pas le moi dont je parle et je me réjouis ainsi de montrer qu’il y a une certaine distance entre moi et ce que je dis. Mais la connaissance de soi présuppose aussi, presque toujours, une certaine méconnaissance de soi : si je désire me connaître, c’est parce que moi je suis, pour moi-même, la chose plus opaque, la plus mystérieuse et la plus obscure. Peut-être est-ce l’impératif même de me connaître moi-même qui me sépare de moi, qui me divise et me confond ?

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Pistes pour le croire II

par Haji
Tenir pour évident que le croire émane spontanément du cœur, comme une exigence éthique vibrant dans le plus grand comme dans le plus petit, depuis la totalité du cosmos. Bien au-delà de sa peine intime, les larmes de Chateaubriand puisent à la source d’une tristesse qui le dépasse, et qui est comme un océan de chagrin cosmique.
Depuis le cœur donc, « croire au corps » ; en tout cas si l’on souscrit à la proposition de Deleuze qui précise : « et pour cela s’adresser au corps avant les mots, avant que les choses soient nommées ». Se défier alors des mots et d’une forme de langage qui les porte ; se défier du signe-absence qui se répand partout comme une ombre sur le monde. En ce sens le nihilisme pourrait s’entendre comme la domination de l’absence sur la présence – le rien qui recouvre tout.

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Le Moyen Âge imminent

par Giorgio Agamben
Un passage du livre de Sergio Bettini, L’arte alla fine del mondo antico, décrit un monde qu’il est difficile de ne pas reconnaître comme semblable à celui que nous vivons actuellement. « Les fonctions politiques sont assumées par une bureaucratie d’État ; celle-ci se renforce et s’isole (préfigurant les cours byzantines et médiévales), tandis que les masses deviennent abstentionnistes (germe de l’anonymat populaire du Moyen Âge) ; toutefois, au sein de l’État, de nouveaux noyaux sociaux se forment autour des différentes formes d’activités (germe des corporations médiévales), et les grands domaines fonciers, devenus autarciques, annoncent l’organisation de certains grands monastères et de l’État féodal lui-même. »

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Des parcs sans fin. Notes sur une victoire

par Nigredo
Un témoignage de première main qui nous est parvenu quelques mois après la fin de la bataille pour le parc Don Bosco à Bologne.

Au parc Don Bosco, nous avons obtenu une victoire. Disons-le d’emblée, pour ne pas jouer le rôle des éternels insatisfaits ou, pire, celui de ceux qui doivent se positionner en perdants pour se sentir légitimes à faire entendre leur point de vue. Disons-le également pour désamorcer la rhétorique de la « concession » accordée par la municipalité : tant que l’on n’aura pas destitué l’administration de tout pouvoir, tout progrès apparaîtra comme une concession – du moins dans le discours du gouvernement municipal.

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Épilogue. Sur le mouvement réel qui destitue l’état de choses existant

par Alan Cruz
Désormais disponible en espagnol, Il n’y a pas de révolution malheureuse. Le communisme de la destitution offre aux lectrices et lecteurs, anciens et nouveaux, l’une des expositions les plus percutantes de cette chance révolutionnaire que nous connaissons sous le nom de puissance destituante. Huit ans après sa publication originale, il s’est consolidé comme l’un des principaux condensateurs discursifs contribuant à franchir le seuil de notre époque, manifestant la vérité non comme justification de ce monde, mais comme une force qui lui est hostile : « Le monde existant tout entier n’est-il pas privé de vérité ? Le monde tel qu’il existe n’est pas vrai » (Bloch).

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Notes préliminaires sur la révolution

par Nigredo
Dans le texte qui suit, je tenterai d’esquisser quelques lignes de recherche et de développer quelques idées encore embryonnaires sur le thème de la révolution. Celles-ci sont principalement liées à une question : l’idée de « révolution » est-elle entièrement l’enfant de la civilisation capitaliste dans sa grammaire historique, son horizon et son régime de temporalité, ou est-il possible de repenser ce concept ? Est-il possible de penser la révolution en dehors de ce qui l’a caractérisée comme un principe hégémonique moderne et donc – pour reprendre les termes de Jacques Camatte – comme une force qui s’intègre à la dynamique historique du capital comme totalité, comme un « universel » qui ne laisse plus rien (communauté, aire géographique, sphère de la vie sociale) en dehors de lui ?

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Se venger

par Jana
Lors des insurrections récentes en France, depuis les Gilets jaunes en 2018 et 2019, jusqu’aux émeutes pour Nahel de l’été 2023, un élément commun a été sciemment oublié par la gauche, y compris jusque dans les rangs des plus radicaux : l’acte de vengeance. Nous pouvons pourtant nous remémorer les différents « actes » des Gilets jaunes. Nous avons vu le Fouquet’s, le restaurant de luxe des Champs-Élysées qu’affectionnent les présidents Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron, symbole du mépris et de l’humiliation infligés par les riches outrageusement riches, être brûlé le matin du 3 décembre 2018, au moment de la prise de l’Arc de Triomphe. Nous dirions : « Le fracas est l’applaudissement des choses ».

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La fin de l’Ukraine

par Giorgio Agamben
La guerre en Ukraine approche de sa conclusion qui, quelle que soit sa forme, ne pourra qu’aboutir à l’effondrement de l’« ex-République socialiste soviétique d’Ukraine » (avant laquelle un État ukrainien n’avait jamais existé – et il convient de rappeler que la Crimée, que Zelensky ne cesse de revendiquer, ne fut rattachée à la République soviétique d’Ukraine qu’en 1954 par Khrouchtchev, et qu’elle était, selon le recensement de cette année-là, peuplée à 72 % de Russes). Comme les dirigeants européens n’ont cessé de le répéter : nous serons aux côtés de l’Ukraine jusqu’à la fin. Mais cette fin ne pourra qu’impliquer également le destin de l’Europe.

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L’État et la guerre

par Giorgio Agamben
Ce que nous appelons l’État est, en dernière analyse, une machine destinée à faire la guerre, et tôt ou tard cette vocation constitutive finit par se manifester au-delà de tous les objectifs plus ou moins édifiants qu’il peut se donner pour justifier son existence. Cela est aujourd’hui particulièrement manifeste. Netanyahou, Zelensky, les gouvernements européens poursuivent à tout prix une politique de guerre dont on peut certes identifier les objectifs et les justifications, mais dont le ressort ultime est inconscient et réside dans la nature même de l’État en tant que machine de guerre.

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L’échiquier multipolaire. Sur l’économie politique de la guerre mondiale actuelle.

par des amis transalpins
Même si de nombreux contemporains veulent encore fermer les yeux sur cette nouvelle réalité, le monde avance chaque jour en rampant sur la voie d’une nouvelle guerre mondiale. Certains conservateurs, dont la profession consiste à préserver le statu quo et qui se vantent donc de réalisme, sont exceptionnellement un peu plus avancés. L’historien Niall Ferguson, par exemple, qui est marié à la convertie Ayaan Hirsi Ali et s’est fait un nom avec des livres révisionnistes sur les avantages de l’oppression coloniale de l’Empire britannique, conçoit le désordre mondial actuel comme une nouvelle guerre froide.

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Gaza et Auschwitz. Une perspective juive

par Menachem Teitelbaum
D’accord, très bien. Gaza est le nouvel Auschwitz, les Israéliens sont les nouveaux nazis, l’étoile de David équivaut à la swastika. Bien sûr, cela fait tellement longtemps qu’on l’entend, que cela ne choque plus personne, à part quelques bien-pensants sionistes, inquiets de l’éternel antisémitisme, toujours prêt à ressurgir. Pourtant. Je ne m’intéresse pas à savoir si ceux qui le disent sont antisémites ou non. Ni même à ce que cette identification Gaza-Auschwitz soit reconnue institutionnellement par Giorgia Meloni, Emmanuel Macron ou le Parlement européen, comme si ces lieux représentaient la conscience politique ultime, le lieu de la vérité. Est-il nécessaire de dire que ce n’est pas le cas ? Il me semble cependant que des mots comme nazisme, antisémitisme, Troisième Reich sont souvent vagues et imprécis. Et je voudrais aussi ajouter : juifs.

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Le renversement des évidences

Édito
Son petit capital politique, cette certitude fondamentale, ce réconfort sénile dans lequel chacun puise assez d’espoir pour persévérer sans réussite. Les scrupules s’évanouissent au gré des trahisons envers les évidences d’antan. Tel est le prix à payer pour consoler son désir d’être du bon côté. Dans cette accumulation d’erreurs s’attache une peur viscérale, celle que la politique devient le refuge d’un retour plus ou moins étonnant d’être de gauche. Heureusement que gît près de leurs pieds la dépouille de l’autonomie, il s’agit là de la garantie minimale de se couvrir de la perte effective de toute intelligence. Les remords se consolident dans un déni généralisé. Aucun pardon possible, comme le dit un ami : « seul Dieu pardonne ». Le cynisme devient la seule façon de sauver les apparences devant les malvoyants éthiques.

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L’inversion n’est pas une stratégie

Un échange entre Gerardo Muñoz et Jacques Camatte
Jacques Camatte a été une figure centrale des débats théoriques de la gauche communiste italienne dans les années 1960 et 1970, dans le sillage de l’épuisement de l’horizon révolutionnaire moderne. Sa pensée reste pertinente pour réfléchir à l’intersection des questions de l’extinction, de la dévastation de la nature et de la possibilité d’une « inversion » pour un nouveau « temps de vie ». À l’occasion de sa disparition le 19 avril 2025, nous republions un échange avec Gerardo Muñoz qui s’est déroulé il y a exactement cinq ans.

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Jacques Camatte (1935-2025)

Un texte de Mohand
La mort de Jacques Camatte ne laisse pas de vide, pas de manque à combler, car sa vie fut l’expression pleine d’une certitude. Tout du long de ses textes, il nous lègue la passion et l’intransigeance avec lesquelles celle-ci se manifeste. C’est une chose aujourd’hui trop rare et trop précieuse, singulière en quelque sorte, pour ne pas prendre le temps de cheminer encore avec.
Continuons de l’étudier, de penser avec lui.

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Pistes pour le croire I

Un article de Haji
Le nihilisme n’est rien. Rien qu’un vulgaire défaut de sens appuyé de toute sa lourdeur sur toute la douleur du monde. Un simple défaut, mais qui ne cesse cependant de se répandre. Il est une béance, un vide qui creuse fatalement tous ceux qui se croient exemptés de croire en autre chose qu’au dollar ; un mal qui abîme tous ceux qui prient encore pour que tout passe sans que rien n’arrive. Mais ce qui arrive arrive. Qu’on le veuille ou non. Qu’on le croit ou non. Ce qui arrive arrive et sans cesse continue d’arriver.

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L’ancien et le nouveau

Un texte de Giorgio Agamben
Pourquoi sommes-nous capables de décrire et d’analyser l’ancien qui se dissout et à l’inverse nous ne réussissons pas à imaginer le nouveau ? Peut-être parce que nous croyons, plus au moins inconsciemment, que le nouveau soit quelque chose qui vient – on ne sait d’où – après la fin de l’ancien. L’incapacité de penser le nouveau se trahit ainsi par l’usage imprudent du préfixe post : le nouveau est le post-moderne, le post-humain – dans tous les cas quelque chose qui vient après. C’est précisément le contraire qui est vrai.

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Seul un Dieu peut nous sauver

Un texte de Giorgio Agamben
L’affirmation soudaine de Heidegger dans l’interview au Spiegel de 1976 : « Seul un Dieu peut nous sauver » a toujours suscité de la perplexité. Pour la comprendre, il est avant tout nécessaire de la restituer dans son contexte. Heidegger venait de parler de la domination planétaire de la technique qui rien ne semble être en mesure de gouverner. La philosophie et les autres puissances spirituelles – la poésie, la religion, les arts, la politique – ont perdu la capacité de secouer, ou en tout cas, d’orienter la vie des peuples de l’Occident.

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Allégorie de la politique

Un texte de Giorgio Agamben
Nous sommes tous en enfer, mais certains semblent penser qu’il n’y a rien d’autre à faire ici que d’étudier et de décrire minutieusement les démons, leur apparence hideuse, leur comportement féroce, leurs intrigues perfides. Peut-être s’imaginent-ils ainsi qu’ils peuvent échapper à l’enfer et ne se rendent pas compte que ce qui les occupe entièrement n’est que le pire des châtiments que les démons ont imaginé pour les tourmenter. Comme le paysan de la parabole kafkaïenne, ils se contentent de compter les puces sur le revers du gardien. Il va sans dire que ceux qui, en enfer, passent leur temps à décrire les anges du ciel ne sont pas non plus en reste : il s’agit là d’une punition, moins cruelle en apparence, mais pas moins haïssable que l’autre. La vraie politique se situe entre ces deux châtiments.

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De la destruction des mondes

Un texte de Gerardo Muñoz
Que faut-il pour détruire un monde ? Il semblerait que la question elle-même soit trop métaphorique et impertinente ; peut-être aussi hyperbolique et présomptueuse par rapport à la fuite de l’infini incarnée par l’homme-monde. C’est pourtant la question que nous devrions nous poser si l’on en croit le livre court et très accessible de Mauricio Amar, El Paradigma Palestina : Sionismo, Colonización, Resistencias (DobleaEditores, 2024), écrit dans le sillage de la guerre d’anéantissement en cours à Gaza afin de mettre à nu l’abîme paradigmatique de la mort sociale dans lequel l’humanité se trouve au sommet de sa domination civilisationnelle.

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Une éclipse de l’invisibilité

Un texte de Luhuna Carvalho
La publication en 2024 de Os Invisíveis (Gli invisibili, 1987, traduit en français en 1992 sous le titre Les invisibles) de Nanni Balestrini par l’éditeur Barco Bêbado à Lisbonne suscite une série d’événements relative non pas à l’œuvre elle-même, mais au contexte de son édition. Nanni Balestrini (1935-2019) a été l’une des principales figures de la contre-culture italienne, reliant l’expérimentalisme des avant-gardes artistiques et littéraires du début du siècle aux expériences insurrectionnelles de l’après-guerre.

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La politique de la reconnaissance à l’ère des réseaux sociaux

Un texte de William Davies
Dans la décennie qui a suivi la chute du Mur de Berlin, les théoriciens critiques ont porté une attention renouvelée à ce que Charles Taylor a appelé de manière célèbre « la politique de la reconnaissance ». Ce dernier suggérait que la demande de reconnaissance soit en fait liée aux notions modernes d’identité – la compréhension qu’une personne a de ses caractéristiques fondamentales, de ce qu’elle est. Puisque notre identité est en partie façonnée par la reconnaissance des autres, les individus peuvent subir un préjudice réel si la société leur renvoie une image dévalorisante d’eux-mêmes.

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La catastrophe algorithmique, revanche de la contingence

Un texte de Yuk Hui
Toutes les catastrophes sont algorithmiques, même celles de la nature, dès lors que l’on considère que l’univers est gouverné par les lois régulières et automatiques du mouvement et de l’émergence. Une catastrophe prend alors la forme d’une perturbation accidentelle générée par les lois internes de l’univers. Nous pouvons comprendre le terme « accident » de deux façons différentes.

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Choses vues

Un texte de Julien Coupat et alii
L’art spectaculaire de la commémoration forme l’une des branches de cet innombrable art du refoulement par quoi cette société assure sa reproduction à l’identique. En quoi il fallait bien « dire quelque chose » en ce mois de mars 2025, cinq ans après le trauma expérimental du confinement de 2020. Il fallait « dire quelque chose », et même beaucoup piailler, afin que rien ne fût dit, rien de décisif en tout cas. Il faut bien avouer que, quoi qu’on en pense, l’horloge est restée bloquée, dans ce pays, en ce jour de mars 2020.

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L’affabulation de trop

Un texte de Julien Coupat
Que des écrivains ou des cinéastes en panne d’inspiration aillent prélever dans l’affaire dite « de Tarnac » la matière que l’imagination leur refuse, cela s’est vu maintes fois, et se reverra encore. Mais qu’une ambitieuse qui se décrit elle-même comme une « vendue » vienne de Los Angeles pour expliquer au Monde des livres que je l’aurais sollicitée comme « biographe officielle » et allègue une proximité inexistante pour ajouter un peu de crédit à sa prose superflue, voilà qui relève du plan com’ qui dérape.

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Retour sur la fin des temps : Cafards, incendies, monstres 

Un texte Iman Ganji
Ils nous ont gazés dans leurs rues, à leurs frontières, et nous avons survécu. Ils nous ont placés au bord de la ruine psychologique, dans les hachoirs à viande de leurs processus d’intégration et dans les camisoles de force qui servaient d’uniformes dans leurs universités, et pourtant nous avons survécu.
Oh, mes sœurs, mes frères, et tous les autres au-delà et entre les deux. Nous sommes les cafards de l’Europe. Nous survivons même aux bombes atomiques.
Quelque chose de terrible se profile à l’horizon, et nous y survivrons. Ils ont peur de nous, ils crient et grimpent sur leurs chaises, se retirant dans des positions de répression plus élevées.

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L’Algérie française ou le meurtre de la politique

Un texte de Sidi Mohammed Barkat
Ce qui se joue principalement en Algérie sous occupation française, c’est la question du rapport à la terre. Une telle affirmation est de l’ordre de l’évidence, pourrait-on rétorquer. Rien n’est moins sûr. Le rapport à la terre de l’État colonial et des populations en présence englobe des considérations qui sont loin d’être transparentes. La particularité de la colonisation de l’Algérie nous oblige à aller au-delà de la simple reproduction du visible et à tenter de rendre visible ce qui se dérobe alors même qu’il est devant nous.

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Considération sans histoire

Édito
Le nihilisme est là. Il exprime sa puissance dans la négation des sentiments pleins et entiers et dans leur abandon à la complicité du pouvoir. Le nihilisme ne produit que des victimes complices de cet état traumatique de la vie. Des victimes parfaites qu’il prend dans ses filets jusqu’à ce qu’elles sacralisent l’horreur du pouvoir. Comme l’écrivait Roger Caillois dans Le pouvoir charismatique, Adolf Hitler comme idole, « Tout pouvoir est une magie réelle, si l’on appelle magie la possibilité de produire des effets sans contact ni agent, en provoquant pour ainsi dire une parfaite et immédiate docilité des choses. Or les choses ne sont pas dociles, il faut des forces pour les mouvoir et, pour ces forces, des points d’application ». Ce monde civilisationnel se figure dans la réunion des victimes.

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Le premier pas

Un texte de Sidi Mohammed Barkat
Depuis des décennies, l’un après l’autre, les pays de la planète se convertissent au culte de la Gestion et à la religion du Management. Et l’on accorde à l’Entreprise – capitale initiale – une vénération semblable à l’hommage que l’on rend à une divinité. Cette Trinité (Entreprise-Gestion-Management) et les processions de discours qui l’accompagnent et que l’on délivre comme parole d’évangile tendent au-dessus de chaque pays leurs rets, suscitant la ferveur et l’adhésion. L’Imperium d’aujourd’hui n’est pas la domination traditionnelle du Capital, celle qui se conjugue avec la réalité des rapports de force et l’affirmation de la puissance du Travail. Le Capital triomphant s’impose en tant que pouvoir suprême et intangible.

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Monk

Un texte de Sidi Mohammed Barkat
Toujours, nous ne retrouvons le sens de la terre et n’accédons ainsi à la vie, dans tel ou tel domaine, qu’en faisant cause commune avec les autres et avec les choses. L’horizon est alors celui du rassemblement. Les humains se manifestent les uns aux autres et s’approchent du domaine particulier des choses, jusqu’à ne plus lui être étrangers. Une disponibilité nouvelle se développe, dans le même temps que se construit une proximité. Le rapprochement est une ouverture réciproque. Dès lors, le code n’a plus cours qui marque les divisions.

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état des lieux, soyons géniaux

Un texte d’une présence quelconque
Une présidente de région qui qualifie musk de génie ?
Pour elle, donc, un génie est une personne née millionnaire qui a pu rétribuer financièrement plus intelligents que lui pour mener à bien l’entreprise la plus nauséabonde qu’il soit. Cette personne politique de région que nous nommerons morançais et qui voit en le musk génie et innovation vient, par voie de presse, de s’autodétruire. Si ce n’est pas le cas, elle vient d’avouer publiquement sa bêtise abyssale, son manque d’intellect, vide de toutes sensibilités, puis, accessoirement, de prêter allégeance aux idées fondatrices de l’extrême droite, c’est-à-dire à l’innommable.

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Le bien et le mal

Un texte de Giorgio Agamben
L’ancienne doctrine selon laquelle le mal n’est que la privation du bien et n’existe donc pas en soi, doit être corrigée et complétée en ce sens qu’il n’est pas tant la privation que la perversion du bien (avec le codicille, formulé par Ivan Illich ,corruptio optimi pexima, « il n’y a rien de pire qu’un bien corrompu »). Le lien ontologique avec le bien demeure ainsi, mais la question reste de savoir comment et dans quel sens un bien peut se pervertir et se corrompre. Si le mal est un bien perverti, si nous reconnaissons encore en lui une figure corrompue et déformée du bien, comment pouvons-nous le combattre lorsque nous y sommes confrontés aujourd’hui dans tous les domaines de la vie humaine ? 

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Conjoncture et révolution

Un texte de Giorgio Agamben
Il ne faut pas se lasser de rappeler que l’un des termes clés de notre vocabulaire politique – la révolution – a été emprunté à l’astronomie, où il désigne le mouvement d’une planète sur son orbite. Mais un autre terme qui, dans la tendance générale à substituer les catégories économiques aux catégories politiques qui caractérise notre époque, a également pris la place de révolution, provient du lexique astronomique. Il s’agit du terme « conjoncture », sur lequel Davide Stimilli a attiré l’attention dans une étude exemplaire.

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La poésie du jeune Álvaro de Campos, l’émigré astral

Un texte d’Arménio de Souza
Álvaro de Campos, un jeune ingénieur maritime cloîtré là où les dieux errent la nuit, là où les Grecs furent pris de vertige, connu avant tout pour être ce que beaucoup de son peuple admirent, un poète. Il a écrit tout au long de sa vie une série de poèmes qui nous permet de suivre ses pensées, ses démarches, de hanter son existence qui n’est plus, mais qui demeure proche pour certains contemporains égarés. Dès ces premiers écrits, il y a l’importance primordiale apportée au geste du voyage. Il pensait rencontrer dans ce mouvement continu le charme exaltant d’une vie nouvelle.

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Métaphysique de la tragédie

Un texte de Georg Lukács
Le drame est un jeu, un jeu de l’homme et du destin, un jeu dont Dieu est le spectateur. Il n’est que spectateur, jamais sa parole ou ses gestes ne se mêlent aux paroles ou aux gestes des acteurs ; ses yeux seuls sont fixés sur eux. « Qui regarde Dieu en meurt », écrivait Ibsen ; mais peut-il vivre, celui sur lequel est tombé le regard de Dieu ?
Cette incompatibilité, les perspicaces amoureux de la vie l’éprouvent également, et ils adressent au drame de durs reproches. Leur tranchante opposition, bien plus que les paroles des pusillanimes défenseurs du drame, touche de façon plus fine, plus pertinente, à son essence. Leurs reproches consistent en ceci : selon eux, le drame constitue une falsification, une vue grossière de la réalité.

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La différence ontologique et la philosophie politique 

Un texte de Reiner Schürmann
Dans ce qui suit, je voudrais souligner certaines conséquences de la compréhension de la différence ontologique par Heidegger. En fin de compte, ces conséquences sont d’ordre pratique et politique. Le présent article se limitera à suggérer quel type de moyen terme, quel « chaînon manquant », peut être établi de manière cohérente entre le traitement de la question de l’Être par Heidegger et une philosophie politique.

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